Paul Arène
Domnine
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Paul Arène
(1843-1896)
Domnine
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 143 : version 1.0
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Paul-Auguste Arène est né en 1843 à Sisteron
au milieu des montagnes parfumées de cette
Provence, à laquelle ses vers et sa prose devaient
à jamais rester fidèles. Après un court passage
dans l’Université, il débute à l’Odéon par un acte
en vers, Pierrot héritier (1865). Tout Paris fait
fête aussitôt au jeune provincial. À vingt-deux
ans par sa prose fluide et colorée, d’une grâce
attique et comme embaumée des senteurs du
pays natal, il se place au premier rang des
écrivains. En 1870 il donne un de ses chefs-
d’œuvre, Jean des Figues, puis les Comédiens
errants (1873), le Duel aux lanternes, dont la
virtuosité est étourdissante, et l’Ilote deux ans
plus tard à la Comédie Française. Dans la
chronique, dans la fantaisie, dans la nouvelle, au
théâtre, partout se multiplie son clair et spirituel
génie de latin. En 1878, c’est le Prologue sans le
savoir, l’année suivante, la Vraie tentation de
Saint-Antoine, puis ses Contes de Noël et ses
Contes de Paris et de Provence, tendres ou
ironiques et toujours exquis, la Chèvre d’or enfin
en 1889 et en 1894 un autre roman, Domnine.
Quand il mourut en 1896 à Antibes, où il était
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allé revoir le soleil de la Provence pour en
emporter la dernière image sous ses paupières
closes, la littérature contemporaine perdait en lui
un de ses maîtres.
Contes de Provence.
4
Du même auteur, à la Bibliothèque :
Contes de Provence
Le Midi bouge
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Domnine
(Paris, Ernest Flammarion, Éditeur.)
Sur la couverture :
Vincent Van Gogh, Paysage avec gerbes de blé au
lever de la lune, juillet 1889, huile sur toile 72 x 91,3
cm. Kröller-Müller Museum, Otterlo
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I
C’était une admirable fin de septembre, mariant aux
ardeurs plus exaspérées de l’été près de son déclin
comme un savoureux avant-goût des plénitudes
automnales.
Les raisins achevaient de mûrir ; les derniers
gerbiers rentrés, on se préparait pour la vendange. Les
pêches de plein vent, quand les gens passaient dans les
vignes, semblaient faire exprès d’abaisser à portée des
lèvres la caresse de leur chair tentante. L’air sentait une
bonne odeur de pampre et de terre échauffée, et partout,
sur les coteaux retentissants du coup de fusil des
chasseurs, s’entendait, endormeur et mélancolique, le
« Tu m’as bu mon vin » de l’ortolan.
Parmi tous les chasseurs sortis ce matin-là de
Rochegude, il en était un qui, assurément, pensait à
autre chose qu’à chasser.
Loin des chaumes et des cultures, l’arme rejetée sur
l’épaule et sans prendre garde aux supplications
muettes de son chien, il allait droit devant lui à travers
la colline, broyant lavandes et cailloux sous les clous de
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ses forts souliers, presque aussi peu ému du brusque
départ d’une compagnie de perdrix rouges que de la
chanson des dernières cigales obstinées à s’égosiller,
malgré la moisson faite, de chaque côté du sentier, sur
l’écorce aride des érables-lièges.
Et même les cigales semblaient l’intéresser
davantage.
– C’est étrange, se demandait-il : pourquoi, chez les
Grecs, honorait-on de l’épithète d’harmonieux cet
insecte dont le vacarme ne me parut jamais aussi
insupportable qu’aujourd’hui ?... Les Romains, eux, du
moins, trouvaient la cigale enrouée : « rauca cicada »,
dit Virgile.
Néanmoins, à mieux écouter, ce chasseur vraiment
fantaisiste observa que si, comme exécutant isolé, une
seule cigale manque de charme, dix cigales, vingt, cent
cigales, tout l’orchestre enfin des cigales sonnant
ensemble, produisaient, en effet, parmi les rocs brûlés
du soleil, les champs où le mirage ondoie, une
caniculaire et discordante harmonie qui s’accordait à
merveille avec les beautés spéciales du paysage en cette
saison.
On le voit : malgré que les bosses de son chapeau
mou, sa chaussure lourdement ferrée et son costume en
grossière étoffe lui donnassent à distance quelque peu
l’aspect d’un braconnier campagnard, M. Médéric
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Mireur, gros garçon réjoui, d’allure un tantinet
militaire, que les bonnes gens de Rochegude, non sans
une nuance de respect, appelaient affectueusement M.
Médéric, gardait dans l’esprit un certain reste de
culture.
Au surplus, un examen plus attentif eut permis de
constater que son chapeau, de forme d’ailleurs
confortable, était d’un feutre fort léger ; que ses souliers
à larges semelles débordantes moulaient son pied sous
une peau supérieurement souple et fine ; que son gilet et
que sa veste ajustés avec goût portaient sur leurs
boutons des têtes de sanglier et de cerf, emblème
cynégétique partout adopté par la jeune bourgeoisie
française, même dans les pays où, comme à Rochegude,
il n’y a plus ni cerfs ni sangliers, et qu’au lieu de la
vulgaire canardière il promenait, luxe alors rare, un
Lefaucheux du système le plus récent et le plus
perfectionné qui fût sorti des manufactures de Saint-
Étienne.
Cependant, M. Médéric s’amusait de sa découverte.
– Que diable ai-je en tête aujourd’hui ? C’est bien la
première fois, depuis dix ans, qu’il me monte ainsi à la
cervelle un ressouvenir de latin ?
Mais ses vraies préoccupations, un instant distraites,
vinrent l’obséder de nouveau.
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Las de la promenade énervante, Médéric, après
avoir allumé sa courte pipe au tuyau fait d’un tibia de
lièvre lourdement monté en argent, avait fini par
s’asseoir à l’ombre d’un figuier sauvage.
Ce figuier, stérile et nourri de peu, essaie là
toujours, à pénible effort, de pousser, dans le roc tout
nu, ses racines.
L’endroit est beau – entre deux vallées, la crête,
coupée brusquement, laissant au lointain la vue
s’étendre – on l’appelle le Pas-du-Figuier.
Seul et l’âme comme bercée par les mille bruits
indécis qui, au soleil baissé, montent des champs, ses
rêves ou plutôt ses désirs, flottants jusque-là, prirent
forme.
Non ! ce n’était pas le hasard qui, chaque jour,
irrésistiblement, l’amenait ainsi au même endroit.
Et M. Médéric s’avoua pourquoi depuis le matin, un
flot pressé lui battant aux tempes, partout, dans les
transparences de l’air surchauffé qui danse à la pointe
des herbes sèches, toujours la même image lui
apparaissait.
L’antique, l’éternel besoin d’aimer peut, dans les
villes, se faire subtil et tourner en patiente galanterie.
Mais aux champs, avec la solitude, revenu à son
origine, il garde, même chez les plus raffinés, quelque
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chose de sauvage et de bestial.
Sous la torpeur des chauds midis, jadis le Tentateur
apparaissait aux ermites ; or, Médéric Mireur n’étant
pas ermite, le sang de viveur provincial qu’il avait dans
les veines éclatait.
Sa femme, après tout, reposait depuis six grands
mois au cimetière, regrettée, certes ! et pleurée par lui
décemment. Médéric savait gré à la défunte de
l’herculéen poupard, son orgueil, dont la naissance
l’avait tuée. Mais, il s’en rendait compte maintenant :
dès le lendemain des funérailles, et même avant les
funérailles, au cours de l’interminable grossesse,
l’obsession d’une autre femme, antérieure, le tenait.
Il la lui fallait, celle-là, tout de suite, sans plus
attendre. Et, réfléchissant malgré sa fièvre, Médéric
Mireur s’étonnait d’avoir si longtemps attendu.
Médéric alors pensa au mari, le vieux Pierre Trabuc,
un brave homme, son camarade.
Mais quoi ! avant de devenir femme de Trabuc,
n’avait-elle pas, la Civadone, été sa maîtresse à lui,
Médéric Mireur ?
Sous les brûlures du soleil, le figuier, d’une de ses
branches brisée par un coup de mistral ou par le caprice
d’un pâtre, pleurait la sève et répandait une odeur de
bouc âcre et forte.
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Médéric se leva, ivre de l’odeur.
Quelques instants, il parut hésiter, regardant derrière
lui, du côté de Rochegude :
– Recommencer est une folie ! Cinq heures de
chemin de fer et une nuit à Marseille vaudraient
mieux...
Mais l’instinct parlait, irrésistible.
Un coup de fusil éclata dans le lointain, indiquant,
car Médéric reconnut le son de l’arme, que Trabuc se
trouvait en chasse. De la ferme, là-bas, du Mas de la
Font-des-Tuiles, un filet de fumée montait.
Une femme, point brun, s’apercevait sur l’aire. Et
décidé, la bouche sèche, avec des envies de courir,
Médéric Mireur se mit à descendre vers cette ferme où
il savait trouver, seule, la Civadone.
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II
Étrange créature, cette Civadone, et dont la
singularité avait étonné de tout temps les paysans de
Rochegude, observateurs naïfs, darwiniens ingénus qui
n’attendirent pas la permission des savants pour croire
aux fatalités héréditaires.
Par sa mère, la Civadone était une « Mandre » ; or,
dans le pays, cet atavique sobriquet signifiait tout
ensemble renard femelle et prostituée.
À Rochegude, il y avait, rejoignant en tunnel deux
puantes ruelles – deux andrones – une voûte humide et
noire qui, de temps immémorial, s’était appelée le
Grand Couvert, et aussi le Couvert des Mandres.
Les Mandres, le Couvert, étaient la terreur et le
mystère des bas quartiers.
Toujours, aux veillées, quelque Mandre figurait
dans les obscures légendes où se mêlent, variant chaque
fois suivant l’imagination du conteur, des souvenirs de
Terreur rouge et de Terreur blanche, de drames
sanglants pendant le moyen âge, et d’envoyés du fisc,
sous Richelieu, égorgés malgré leur commission royale,
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puis achevés par les femmes, mutilés, jetés à l’égout.
Cet égout, effrayant d’aspect, d’où montait nuit et
jour un bruit d’eaux invisibles, ouvrait précisément son
soupirail aux grilles rompues tout à côté de la maison
des Mandres.
Une Mandre, disait-on, avait été rouée vive dans les
temps anciens, une autre, pendue en effigie.
Parfois, les Mandres se mariaient. Maris
commodes ! plus ou moins ivrognes et joueurs, vivant,
à courir les foires, de fainéantes industries, et qui, grâce
à l’usage paysan, cessaient bientôt d’avoir un nom et
devenaient pour tout le monde Pierre, Martin, Xavier ou
Jacques de la Mandre. Ainsi se perpétuait la dynastie.
Du reste, les Mandres, par un phénomène
inexpliqué, n’avaient presque jamais que des filles
traînant leur enfance effrontée dans l’ombre de ce grand
Couvert où toujours, le soir, derrière les tas de fumier,
sous les charrettes, des galants honteux se cachaient.
Domnine était née là !
Délicate et blonde, avec l’air, à douze ans, d’une
herbe trop vite poussée, on la surnomma la Civadone
pour la distinguer de ses deux sœurs, Irma et Gusta,
moricaude aux yeux de charbon, Mandres de souche
franche celles-là ! et les gens se demandaient, en effet,
comment si frêle tige de folle avoine avait pu germer et
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verdir à l’entrée du louche clapier où, depuis si
longtemps, les Mandres gîtaient ?
Cependant, tandis que les deux aînées, chez qui un
besoin de sauvage coquetterie avait succédé sans
nuance au laisser-aller garçonnier, se faisaient
successivement enlever et cherchaient fortune à
Marseille – bonnes filles, d’ailleurs, que l’on voyait
revenir tous les ans à la Noël, parées et chargées de
cadeaux pour le vieux père et la vieille mère –
Domnine, propre et soignée dans ses haillons, demeura
seule à Rochegude.
Comme les gamins la persécutaient dans la rue, lui
chantant le refrain traditionnel :
Laisse-la passer, la belle Mandre,
Laisse-la passer,
S’en va danser !
Et que même des hommes d’âge, à sa rencontre,
souriaient et murmuraient des mots dont elle devinait
l’infamie, plus triste et plus abandonnée que Cendrillon,
Domnine vécut ainsi seule jusqu’à douze ans, balayant
la maison et faisant la soupe, entre une mère point
méchante en son inconscience, mais, hélas ! partout
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méprisée, et un père cynique, quelque peu voleur,
toujours à rôder la nuit afin de surveiller, disait-il, ses
récoltes de « blé de lune ».
Mais comme le sort de Cendrillon, grâce à la bonne
fée sa marraine, celui de Domnine changea soudain, par
suite de l’amitié dont se prit pour elle sœur Nanon.
Cette rencontre de sœur Nanon fut le premier et le
grand événement de sa vie.
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III
Un jour qu’elle jouait aux alentours du Grand
Couvert sur la jonchée de litière fraîche qui cachait les
fumiers de la rue des Poternes, Domnine, avec la naïve
audace des enfants, se glissa dans le plain-pied blanchi
à la chaux où sœur Nanon, bonne vieille assez
originale, aimée de tout le monde avec le renom d’être
folle un peu, exerçait son métier d’« estireuse », s’usant
les yeux à contenter une clientèle d’ecclésiastiques et de
béguines, plissant les surplis, repassant les aubes, et
ruchant avec de longues pailles les dernières coiffes à
canon.
Sœur Nanon connaissait Domnine de vue, et depuis
longtemps la tenait en pitié secrète.
– Que viens-tu ravauder ici ? vite, ensauve-toi,
mauvaise graine !... lui dit-elle.
Mais Domnine ne s’ensauva pas :
– Comme c’est beau chez vous, sœur Nanon.
Laissez-moi regarder un moment, rien qu’un petit
moment, je resterai bien sage et je vous passerai vos
pailles...
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Alors, à partir de ce jour, toutes les fois qu’elle était
libre, Domnine accourait ; et, peu à peu s’initiant à la
difficile spécialité de rucher les canons des coiffes,
assise sur un haut tabouret, attentive et intelligente, elle
passait l’une après l’autre, les longues pailles couleur
d’or, et regardait travailler sœur Nanon.
Souvent aussi, quand sœur Nanon plissait des
surplis et qu’il n’y avait pas de pailles à passer, de plus
en plus docile et assidue, Domnine distrayait sœur
Nanon en lui lisant dans un vieux livre couleur amadou,
çà et là étoilé d’un restant de dorure, la vie édifiante et
miraculeuse du séraphique saint François :
« À peine eût-il repris un peu de force après son
naufrage d’Esclavonie, qu’il se mit en chemin pour
aller en Espagne, et, de là, au Maroc, travailler à la
conversion du Miramolin qui était alors Mahomet le
Vert... »
– Bien ! sœur Mouche, interrompait sœur Nanon.
C’est même alors que le Bienheureux, en habit de
pèlerin, avec le bourdon et la gourde, traversa
Rochegude un dimanche.
– Et les gens le virent ?
– Aussi clairement que je te vois.
– Et il avait son auréole ?
– On est trop curieuse, sœur Mouche.
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– Pourquoi me donnez-vous le sobriquet de sœur
Mouche, soupirait Domnine rougissante et fâchée,
puisque j’ai déjà celui de Civadone et un autre encore
moins joli ?
– Voyons ! ne pleure pas, et laisse les méchants être
méchants ; ils s’en trouveront les premiers punis. Si je
t’appelle sœur Mouche, c’est en souvenir de notre saint
patron qui, traitant son propre corps de Frère Âne, par
humilité, surnommait Frères Mouches ceux de ses
compagnons dont le paresseux bavardage et les
bourdonnements offensaient le ciel. Et maintenant,
sœur Mouche, continue, en attendant que j’aie fini le
surplis de l’abbé Siffroy ; continue par le chapitre de la
mort du saint quand, bien que ce fût le soir, les
alouettes chantèrent autour de sa cellule, et qu’une
dame romaine, Jacqueline des Sept Soleils, apporta par
ordre d’un ange, un habit neuf pour le couvrir...
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IV
Sœur Nanon était du Tiers Ordre. Elle avait, avec un
dessous de malice, la bonté naïve du bon saint qui,
lorsqu’il allait à travers champs, s’arrêtait parfois pour
prêcher les sauterelles, disant : – Sauterelles, mes
sœurs !
On l’appelait aussi, à cause de ses bavardages sur la
légende franciscaine, la sœur Nanon des Sept Soleils.
Mais cela ne la fâchait point, bien qu’il y eût un peu
d’ironie.
Les sœurs du Tiers Ordre, comme était sœur Nanon,
font vœu de vivre en religion dans le monde sans quitter
pourtant les engagements légitimes de leur état. Le
devoir principal que prescrit la règle est d’assister les
malades et de leur procurer une bonne mort.
Sans quitter les engagements légitimes de son état,
qui consistait surtout à repasser ses aubes et à mener
brouter sa chèvre, jamais un seul jour sœur Nanon ne
manqua au devoir principal, quêtant discrètement pour
les malades pauvres et préparant à leur intention, quand
son travail lui en laissait le loisir, toutes sortes de
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confitures dont elle seule avait le secret.
Dans la simplicité de son âme, c’est ainsi que sœur
Nanon comprenait les mots « bonne mort » : une mort
tranquille, entourée de quelques gâteries.
Pour le reste, sœur Nanon ne s’en inquiétait pas,
comptant sur les effets de la grâce et sur l’indulgence
infinie d’un Dieu que, sans mal penser, tout
naturellement, elle avait créé quelque peu à sa propre
image.
– Chacun a son paquet, qui gros qui petit, disait
sœur Nanon ; c’est à la fin que tout se règle.
Puis elle ajoutait, montrant le ciel :
– La grande maison bleue est large ; qui sait ? en se
serrant un peu, peut-être trouvera-t-on là-haut de la
place pour tout le monde.
Car, hérétique inconsciente, elle ne pouvait
concevoir l’enfer.
Toujours vive et gaie avec cela !
L’inquisition l’eût brûlée ; mais aux âges de vraie
foi, alors que les paysans canonisaient qui les aimait, on
lui eût bâti quelque part, sur quelque rocher bien en
vue, un oratoire rustique comme elle, abritant une
statuette à sa ressemblance, modelée dans la glaise et
vernissée de jaune au four du potier.
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Un jour, faveur qu’elle ne prodiguait pas, sœur
Nanon fit entrer Domnine dans sa chambre ; ce fut pour
l’ingénue fillette comme une vision de paradis.
Domnine n’avait jamais rien vu de comparable.
Ces rideaux si blancs aux fenêtres ! Ce carreau net,
d’un si beau rouge, où se réfléchissait le bas des
meubles et sur lequel, tandis qu’avec ses gros souliers,
elle avait peur de glisser, les pantoufles bronzées de
sœur Nanon craquaient à chaque pas doucement et
pieusement !
Et ce crucifix, les bras étendus, sœur Nanon
expliquant que Jésus, mort pour tous, ouvrait ainsi pour
tous ses bras !
Et ces reliquaires venus d’Italie, où l’on voyait sous
la vitre des fragments d’os avec des devises latines au
milieu d’enroulements de papier doré ! Et le plus beau :
ces deux bouteilles, travail d’un ouvrier d’autrefois,
représentant, en verre soufflé, l’une la naissance de
saint François dans une étable toute pareille à celle de
Nazareth, et l’autre saint François debout après sa mort,
sous la voûte qu’il s’est choisie pour sépulcre, tandis
qu’autour de lui se groupent, artistement représentés,
les poissons en paquet, leur tête hors de l’eau, alors
qu’il passe sur la rive, les hirondelles à qui il parlait, le
loup maigre qu’il apprivoisa, les arbres qu’il faisait
verdir en hiver et les fleurs que produisait la terre aride
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en recevant le sang vermeil de ses plaies.
Dans la chambre de sœur Nanon flottait une
délicieuse et indéfinissable odeur d’encens, de cire et de
pommes mûres.
Toutes ces choses ravissaient Domnine.
Enfin, sœur Nanon ayant tourné la clef d’une
antique table fermée dont les battants à ferrures
luisantes laissaient deviner mille merveilles, fit d’abord
cadeau à Domnine d’une pomme toute ridée, car on
était en plein hiver, mais qui lui parut infiniment plus
douce et parfumée que celles cueillies sur l’arbre, à la
saison. Puis, toujours de la table fermée et de ses
insondables profondeurs, sœur Nanon sortit,
mystérieusement, une boîte.
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V
– Ceci, Domnine, c’est pour la Noël.
Et Domnine se sentit tout émue, sœur Nanon lui
ayant promis de la conduire à la messe de minuit et de
la garder avec elle pour le grand souper.
Car la Noël approchait. On s’en apercevait à mille
indices.
D’abord le ciel semblait plus beau, la voix des
cloches plus sonore ; et, les jours de marché, de longs
troupeaux de dindes, gloussant, s’ébrouant, faisant la
roue, secouant leur beau jabot rouge et l’extraordinaire
pampille qui, tantôt à droite, tantôt à gauche, retombe et
ballotte sur leur bec, traversaient la ville conduits par
des campagnards armés de baguettes.
Ils s’arrêtaient aux carrefours, devant les fontaines
gelées où luisaient, comme diamant, de longues
aiguilles de glace. Les grand’mères et les mamans
venaient là, pour un double écu, acheter chacune sa
dinde qu’elles logeaient au galetas et qu’elles gavaient
avec des noix.
Et, pendant les veillées, à l’aide de deux galets polis,
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l’un rond et plat, l’autre allongé, primitifs ustensiles
choisis avec soin dans le gravier de la rivière, on cassait
les amandes amères destinées à la confection du nougat.
Pour la première fois de sa vie, Domnine
s’intéressait, avec l’espoir d’y prendre part, aux
promesses de ces grandes joies.
Deux semaines auparavant, en sa présence, sœur
Nanon avait mis germer le blé de Sainte-Barbe, dont la
précoce verdure, symbole de renouveau, doit décorer la
table où se sert le repas de Noël.
Pour cela, on met simplement une pincée de blé au
fond d’une assiette que l’on humecte d’un peu d’eau, et
voilà les semailles faites. Patience ! Au bout de
quelques jours, dans la tiédeur du logis clos, sur le coin
de la cheminée, le blé de Sainte-Barbe germera.
Sœur Nanon gardait en réserve, à cette intention,
deux assiettes en faïence peinte de Varages, aussi
brillamment vernissées que du Moustiers, la première
représentant une belle dame qu’un âne portait, l’autre
un garde française qui jouait du fifre.
Ce garde française, cette belle dame, et surtout cet
âne, dessiné en vert d’un trait si fin, émerveillèrent
Domnine, et ce n’est pas sans regret qu’elle les vit ainsi,
à peine aperçus, disparaître sous une couche de grains
roux.
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Mais elle s’en consola bien vite à mesure que le blé
poussait : d’abord des points blancs qui étaient les
germes, puis des tiges minces et pâles qui, de plus en
plus verdissantes, serrées et drues, finirent par
constituer une sorte de petit pré.
Le blé pousse, disait sœur Nanon, la Belle Étoile
s’est levée, les bergers partiront bientôt, et les Rois qui
viennent de plus loin doivent à présent se mettre en
route.
Tout cela, rois, bergers, sous forme de « santons »,
était contenu dans la boîte. Domnine dut aider sœur
Nanon à débarrasser les figurines en argile de la ouate
qui les protégeait.
Il y avait, avec le bœuf et l’âne, l’Enfant-Dieu sur sa
paille et la Sainte-Famille. Gaspard et Balthazar et
Melchior, le bon Roi nègre, qu’une file de chameaux
suivait. Il y avait le « ravi » et la « ravie », agenouillés,
l’œil en extase. Il y avait le remouleur, dont la roue fait
des étincelles. Il y avait le meunier grognon qui,
réveillé dans son premier sommeil par le cri des
partants et le concert des anges, apparaît à la fenêtre de
son grenier, en bonnet de coton, sa lanterne à la main.
Des paysans, des paysannes, tous portant quelque
humble présent : panier d’œufs, agnelet, ou bien gâteau
de miel. La bohémienne arrivait avec ses tarots ; le
forçat, de rouge vêtu, présentait ses chaînes brisées.
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Seul, le tambourinaire ne portait rien, car il ne possède,
hélas ! pour fortune, que sa musiquette et son fifre ;
mais il régalera Jésus d’une aubade, et ne sera pas le
plus mal accueilli.
Domnine aurait voulu les manier, savoir leurs noms.
– Pas encore, sœur Mouche ! lorsqu’ils seront en
place.
Avant tout, il s’agissait d’établir la crèche,
importante affaire, et d’improviser sur l’étroit couvercle
du pétrin, avec ses montagnes, ses rivières, ses
précipices, ses rochers, ses fermes, ses châteaux, ses
villages, ses ponts, ses routes, le pays d’idéal et de rêve
au milieu duquel, en groupes pittoresques, tant de
personnages doivent évoluer.
Sœur Nanon chargea Domnine de ce soin ; et ce
furent pendant huit jours des courses dans la montagne,
d’où elle revenait transie mais heureuse, rapportant des
mousses veloutées, des rameaux couverts de lichens et
pareils à de petits arbres, des concrétions, des cailloux
bizarres qui allaient servir à figurer en vivant relief une
chimérique Galilée que le Christ n’eût certes pas
reconnue, mais bien faite pour encadrer, sans souci de
la couleur locale, des santons bravement vêtus en
paysans provençaux.
Ces promenades, faites ainsi en dépit du froid vif,
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sur la neige craquante, laissaient chaque fois à Domnine
des sensations délicieuses.
Elle aussi, d’un cœur ingénu, allait cherchant la
divine étable. Les oisillons frileux qui becquetaient les
grains de corail des haies lui semblaient chanter des
Noëls ; et un jour, devant une masure effondrée à qui le
ciel servait de toit, elle s’étonna de ne pas trouver là
saint Joseph son lys à la main, Jésus souriant et la
Vierge.
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VI
Dès lors, Domnine fut de toutes les fêtes.
Le dimanche, bien enveloppée de sa mante, sœur
Nanon se faisait accompagner par elle à la première
messe ; et le jour du Vendredi saint, elle l’amena visiter
les Paradis.
Chaque église et chaque chapelle, dans la ville
comme dans le faubourg, avaient le leur, tous luttant de
richesse et d’ingéniosité pour faire revivre, en une
représentation naïvement théâtrale, le dernier acte du
grand drame dont le Calvaire fut témoin.
Au fond de la nef obscure, le maître-autel,
s’illuminant d’innombrables cierges, disparaissait sous
un amoncellement de trésors.
Et Domnine, de ses yeux d’enfant, admirait les
tapisseries d’autrefois, dont les arbres feuillus, les
oiseaux et les personnages se cassaient bizarrement à
l’angle des gradins ; les belles faïences peintes prêtées
par les « vieilles familles » ; puis aussi de la vaisselle
plate, une soupière d’argent à gros ventre arrondi
multipliant les flammes d’or, des cafetières Louis XV
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qui, leur bec tourné contre le mur, remplissaient
noblement le rôle d’urnes ; et, tout au bas de
l’éblouissant échafaudage, au milieu d’un entassement
de branches vertes et de mousses, la grotte du sépulcre
où gisait, mystérieux symbole, un doux agneau frisé, un
agneau véritable, portant encore au cou, dans la laine
blanche qui saigne, tout neuf, le couteau du boucher.
Ce jour-là, chez les Ursulines, des religieuses
chantaient invisibles, derrière des grilles ; et les
pénitents blancs dans leur chapelle, célébraient l’office
de « Ténèbres ».
Ils psalmodiaient en latin lugubre. Après chaque
psaume, le prieur, effrayant à voir avec les trous noirs
de sa cagoule, éteignait un des cierges plantés en
triangle et qui, seuls, éclairaient la chapelle. L’ombre
s’épaississait lentement. Après le dernier cierge éteint,
nuit complète et complet silence.
Alors, – cela s’appelait faire « barrabas » – malgré
un peu de tremblement, les gamins de la ville entraient
en scène ; et poussant de grands cris, sortant de dessous
leurs blouses des crécelles et des conques marines,
exécutaient, cachés dans l’ombre, un charivari
formidable.
Le tout gravement, comme pour accomplir un
devoir, avec la conscience et l’orgueil d’être ainsi les
gardiens d’une tradition vénérable. Les pénitents,
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néanmoins, les chassaient et voulaient les battre. Mais
Domnine, elle, restait sage près de sœur Nanon, avec
des airs de petite sainte.
Au printemps, quand, plus hâtifs que la primevère,
les safrans percent de leurs pétales aigus l’humide
verdure des prés, les enfants du quartier qu’habitait
sœur Nanon, hiérophantes ingénus, choisirent Domnine
pour Belle-de-Mai.
Dans l’encadrement d’une porte transformée en
sanctuaire à l’aide d’un antique couvre-pied aux
couleurs vives que la bonne sœur Nanon prêta,
Domnine, couronnée de feuillage et vêtue d’une robe
fleurie, restait immobile sous son voile, assise avec une
majesté de déesse, les genoux couverts de roses
effeuillées.
– Donnez à la Maïe !... disaient, en secouant une
tirelire, ses compagnes.
Les passants s’arrêtaient et la trouvaient charmante.
Ainsi, sans être guérie tout à fait de sa sauvagerie
première, Domnine allait, s’habituant à ne plus se sentir
méprisée.
31
VII
Les quatre ou cinq années qui suivirent doivent être
comptées parmi les années heureuses de Domnine.
Sœur Nanon, qui, décidément, ne pouvait plus se passer
d’elle, lui faisait partager ses occupations, et ces
occupations étaient des plaisirs.
Sœur Nanon possédait plusieurs terres qui, avec
leurs olives qu’il fallait moudre ou confire, leurs
amandes, leurs noix qu’il fallait casser et trier,
occupaient largement les loisirs de l’hiver.
Elle possédait entre autres, en face de la ville et pas
très loin, de l’autre côté de la rivière, au milieu de
voûtes rompues et d’écroulements de murailles, un
jardinet qu’encadraient les arceaux d’un cloître, avec un
arbre centenaire au tronc bossu, noueux et noir, dernier
témoin survivant de l’opulente gourmandise monacale,
qu’elle appelait le « Poirier des Pères ».
Sœur Nanon se régalait des poires en maudissant la
Révolution qui avait détruit le couvent, et Domnine leur
trouvait un goût surnaturel, pareil à celui des pommes
de la table fermée.
32
Il y eut là, jadis, un couvent aboli depuis comme
tant d’autres. La tradition parle encore des
magnificences du séjour. Mais le grand vivier,
transparent paradis des carpes, garde aujourd’hui à
peine assez d’eau, au fond d’un trou envahi de prèles et
de joncs, pour donner à boire aux rouges-gorges ;
béantes sous le pied parmi l’herbe des cours, les caves
dignes de Thélème ont pris des aspects d’oubliettes ; et
dans le réfectoire transformé en écurie, les bourriquets
n’osent plus braire, tant la résonance et l’écho des
hautes ogives leur font peur.
Domnine pourtant se plaisait à ce clos des Pères ; et
c’était une joie pour elle quand sœur Nanon, au temps
des vacances et les poires se faisant mûres, l’envoyait
surveiller le poirier contre la maraude.
L’endroit, à cause de son aridité, abondait en « Prie-
Dieu de chaume » – c’est le nom qu’on donne en
Provence aux mantes religieuses ; on les appelle aussi
« Dames blanches » – et digne fille spirituelle de sœur
Nanon et de saint François, Domnine, malgré la férocité
visible de leurs yeux durs et ronds ainsi que des perles
de verre et de leurs formidables mandibules, ne doutait
point qu’elles ne priassent le ciel lorsque, avec un geste
presque humain, elles joignaient dévotement leurs
pattes en scie, pâles et maigres.
– Elles montrent, dit-on, leur chemin aux petits
33
enfants qui s’égarent ; quelque jour, j’irai dans les bois,
songeait Domnine ; le soir venu, je m’égarerai et les
Dames blanches me montreront mon chemin.
Le clos des Pères abondait également en sauterelles,
mais Domnine ne s’en méfiait point.
Or, un après-midi qu’elle gardait les poires, l’envie
de faire un somme la prit ; et, après avoir enlevé, à
cause de la grande chaleur, son corselet, au lieu de le
suspendre, comme c’est l’habitude, après quelque arbre,
elle le laissa par terre auprès d’elle.
Ce fut une grave imprudence, car il y a sauterelles et
sauterelles.
Celles de qui Domnine ne se méfia point
appartiennent à une espèce tout à fait particulière.
On ne les rencontre guère aux abords des fraîches
prairies, des chènevières arrosées, sybaritiques régions
bonnes pour la grosse sauterelle verte, qui, le corps
lourd et mou, traîne un grand sabre derrière elle et ne
vole point.
Elles, nerveuses et maigres, ne se plaisent que sur
les pentes brûlées du soleil, dans les vignes et les
olivettes, au milieu des mottes poudreuses pétries de
cailloux coupants et d’éclats de pierre à fusil ; ou
encore au tournant de quelque chemin creux encaissé de
murs en pierre sèche, où les rayons réverbérés
34
condensent une chaleur de four, et que bêtes et gens se
dépêchent de traverser.
Là, quand vous passez, sous le sabot du mulet ou de
l’âne, c’est, dans l’aveuglant éclat du soleil, comme un
nuage qui se lève, un frisson d’ailes bleu d’azur et
d’autres couleurs coquelicot, une volée de corps aigus
vous piquant en flèche au visage ; puis, le défilé
franchi, tandis que derrière vous le nuage se rabat sur
terre, on se retrouve, tel un assassin après son crime,
ensanglanté de pied en cap par la bave qu’ont crachée
sur vous ces bestioles enragées.
De quoi peuvent-elles bien se nourrir ?
De l’air du temps ! peut-être encore du gazon sec,
brun comme amadou, qui se recroqueville au revers des
talus, et que parfois l’allumette d’un paysan fumeur de
pipe ou bien la bourre d’un chasseur fait partir en
traînée de flammes.
Mais ce qu’elles adorent par-dessus tout, ce qu’elles
préfèrent même aux fétus racornis et péniblement
broyés où s’use l’acier de leurs mâchoires, c’est la laine
non teinte et grossièrement tissée des bures dont
s’habillent les gens de la terre.
Malheur au travailleur qui fait comme Domnine et,
sur le midi, quitte la veste pour manier plus aisément le
hoyau ou achever son somme plus au frais. Lorsqu’il
35
veut la reprendre, généralement, il ne retrouve plus que
les boutons et la doublure ; encore cette dernière est-
elle à ce point entamée, qu’en regardant le jour au
travers on croit voir toutes les étoiles du ciel.
Mieux que partout ailleurs, les sauterelles se
plaisaient dans les ruines du clos des Pères. Domnine, à
son réveil, le constata.
Du corselet presque neuf, il ne restait que les deux
galons se bridant sur le clos en guise de bretelles ; le
reste, hélas ! n’était qu’un trou.
Et Domnine se désolait, n’ayant plus, avec la
chemise, que son cotillon rayé, quand, sous le poirier,
elle entendit rire.
C’était, en train de s’emplir les poches de poires, un
garçonnet vêtu comme les enfants des hauts quartiers et
qu’elle ne connaissait point. Mais, lui, la connaissait,
car il dit :
– Pourquoi donc as-tu l’air de vouloir pleurer, la
Civadone ?
– Parce que j’avais laissé, pour dormir, mon corselet
par terre, et que les sauterelles me l’ont mangé.
Comment faire maintenant pour rentrer à la ville !
– Eh bien ! la Civadone, laisse-moi t’embrasser et je
te prêterai ma veste.
36
– Non ! répondit Domnine, j’attendrai plutôt la nuit
sans bouger d’ici. Sœur Nanon ne veut pas qu’on
m’embrasse.
– Alors ne dis pas à sœur Nanon que tu m’as vu
voler ses poires.
Domnine promit, et le garçonnet lui prêta sa veste.
Mais, tandis qu’il l’aidait à la passer, déjà vicieux et
trouvant moyen de lui faire manquer la manche, il lui
baisa l’épaule et dit :
– Je suis Médéric, le fils de Mme Mireur.
Domnine raconta son aventure à sœur Nanon. Elle
ajouta même, malgré les traités, que Médéric avait volé
des poires. Mais femme déjà, quoique ingénue, elle
oublia de dire que le petit voleur de poires l’avait, par
surprise, embrassée ; et ce fut, à douze ans, son premier
mensonge d’amour.
37
VIII
Puis, le temps se passant, lorsque Domnine fut plus
grande, sœur Nanon, malgré qu’on en dît, la prit
officiellement chez elle en apprentissage.
Et maintenant, rue des Poternes, assidue et grave,
Domnine poussait le fer à petits coups, près de sœur
Nanon ; ou bien, dans un panier aussi haut qu’elle,
portait en ville aubes et surplis.
Quelques personnes se scandalisèrent. Mais sœur
Nanon déclara, au grand dépit des bonnes âmes,
qu’avoir Domnine comme apprentie, même comme
ouvrière, lui plaisait ; que ces choses la regardaient
seule, et qu’elle comptait bien, lorsque sa vue baisserait
trop, lui léguer la boutique et la clientèle.
– À la Civadone, une Mandre !
– Madeleine de ses cheveux a essuyé les pieds du
Christ ; pourquoi une Mandre, avec la permission du
ciel, ne blanchirait-elle pas les surplis de l’abbé Siffroy
et les bonnets ruchés des plus sucrées dévotes ?
En effet, lorsque sœur Nanon, qui sentait ses yeux
s’en aller, dut enfin prendre sa retraite, tout
38
naturellement la Civadone lui succéda.
Sœur Nanon garda l’atelier qui, débarrassé de la
grande table à repasser, devint une manière de salon, où
désormais la bonne vieille, toujours entourée de
commères, « tint sa cour », comme elle disait ; et la
Civadone, heureuse de quitter l’horrible taudis du
Grand Couvert, vint s’établir au-dessus de sœur Nanon,
qui lui loua son premier étage, dans cette chère rue des
Poternes, ancien ghetto des Juifs, dont le guichet
existait encore, fort étroite, mais égayée par quelques
jardins à murs bas, se couronnant pendant la belle
saison d’un rideau de claire verdure.
Là, derrière une fenêtre aux carreaux nets, dont la
propreté contrastait avec le rustique abandon des
maisons voisines, tout le long du jour, sauf de midi à
une heure, moment de repos consacré au déjeuner et au
tour de ville, on la voyait fourgonner son réchaud et
aligner ses longues pailles.
La Civadone aimait enfantinement ce logis que, par
comparaison, elle trouvait admirable. Avec la pièce
principale qui, donnant sur la rue, servait de cuisine et
d’atelier, il y avait une seconde pièce plus petite dont
elle fit sa chambre à coucher.
Blanchi à la chaux, sauf les poutrelles du plafond,
que le maçon, d’un goût barbare et délicat, voulut
quand même peindre en bel azur, cet ancien grenier où
39
sœur Nanon avait si longtemps serré ses récoltes devint
pour la Civadone un palais.
Sans compter le lit en noyer neuf acheté sur ses
premières économies, elle avait placé là une antique
commode à lourds battants, agrémentée
d’extraordinaires ferrures, vermoulue un peu, mais
admirablement reluisante à force d’être frottée chaque
matin d’un chiffon imbibé d’huile de noix, et une glace
Louis XIII, dont les biseaux et le cadré noir plaisaient
instinctivement à ses ingénus besoins d’élégance.
Mais le plus beau : c’est que, sur le derrière, la
chambre communiquait de plain-pied avec une
spacieuse terrasse, et que cette terrasse regardait la
campagne, entre la masse de l’église, jadis cathédrale,
et une tour des vieux remparts, demeurée debout.
Par une disposition architecturale assez commune à
Rochegude, la chambre, du côté de la rue, se trouvait au
premier étage et la terrasse dominait le quartier du Riou
de la hauteur d’un quatrième. De sorte qu’en se
penchant, Domnine – depuis son établissement, on
prenait l’habitude de l’appeler ainsi – pouvait voir au-
dessous Brusquette, la bourrique de sœur Nanon, qui,
libre dans son écurie, passait la tête à la fenêtre, et
s’amusait parfois, elle aussi, à contempler le paysage.
Encadré de deux maisons en avancée, avec une
vieille vigne centenaire montant d’un jardinet en
40
contrebas, ce « soulaïairé » était tout à fait solitaire,
qualité d’importance pour un « soulaïairé ». On s’y
trouvait comme chez soi, et l’on n’avait pas de voisins.
Des crevasses de la vieille tour, fleurie au printemps
de violiers couleur de miel et de blanches gueules-de-
loup, les pigeons fuyards s’envolaient par bandes,
tandis que du clocher de l’église dressant par-dessus la
sacristie militaire et lourde, percée de meurtrières, sa
couronne de piliers romans, les notes de bronze
tombaient, mélancoliques, le matin, pour la salutation à
Marie, mais joyeuses et gazouillantes quand, pour
quelque enterrement d’enfant, elles « trignolaient » et
carillonnaient le départ au ciel de l’angelot. Puis, c’était
dans le grand silence un coup isolé, deux, trois coups,
selon que les dévotes en mal de confession réclamaient
M. le curé, le premier ou le second vicaire.
Vingt fois le jour Domnine, entre deux coups de fer,
avec la joie naïve d’un enfant, allait admirer sa terrasse
et sa vigne.
L’aménagement s’étant fait en hiver, Domnine avait
d’abord craint que la vigne ne fût morte. Elle la tailla
pourtant, et quel ne fut pas son contentement de voir, au
bout de quelques semaines, les blessures du cep distiller
la sève et des gouttes pures en tomber plus limpides que
le cristal des sources. Après, sur l’écorce dure, des
bourgeons en peluche couleur d’argent avaient pointé.
41
Puis, les feuilles parurent, toutes petites, mais
complètes déjà dans leur taille mignonne. À droite, à
gauche, cherchant un point d’appui où accrocher leurs
spirales, des jets, que le moindre souffle d’air faisait
mouvoir, avaient jailli. Et déjà, au long du sarment, se
dressaient des houppettes vertes, qui, si l’été leur prêtait
vie et si la fleur n’en coulait pas, promettaient autant de
superbes grappes ambrées.
En attendant les grappes, Domnine avait mis des
fleurs sur sa terrasse ; et ces fleurs attiraient des
papillons et des abeilles que, de l’aurore jusqu’au soir,
hypocritement, les yeux mi-clos et feignant de dormir
au soleil, le chat de sœur Nanon guettait.
Une barrique défoncée contenait l’eau pour
l’arrosage. Souvent, des oiseaux y venaient boire.
Un groupe gazouillant de roussettes s’installa même
et fit son nid entre le haut du mur et les poutres du toit.
Mais Domnine était surtout fière de quelques plantes
d’œillets qui prospéraient merveilleusement dans son
domaine, ayant là ce qu’il leur fallait de vent léger et de
soleil. Domnine réservait les plus beaux à sœur Nanon.
Elle en donnait aussi aux gamins dans la rue, pour
qu’ils ne la poursuivissent plus et ne lui chantassent
plus « la belle Mandre ».
L’habitude, d’ailleurs, s’en perdait, depuis que, sous
42
son influence, le Grand Couvert semblait vouloir se
hausser à une honorabilité relative.
Le vieux père assagi par l’âge, mais surtout par un
rhumatisme gagné à courir la nuit, se grisait moins et ne
pensait plus guère au blé de lune.
De son côté, la vieille Mandre commençait, sans
encore bien comprendre, à deviner obscurément ce que
peut être la vertu. Autrefois, quand on lui demandait
des nouvelles d’Irma et de Gusta, devenues l’ornement
d’une buvette marseillaise, sans penser à mal, elle
répondait : « Ma Irma, ma Gusta ?... Oui ! je comprends
qu’on les envie : elles en ont des bagues et des robes, et
de l’argent à plein tiroir ! » Maintenant susceptible, elle
se fâchait pour peu qu’ironiquement on lui parlât de la
beauté croissante et des jolis yeux de Domine.
43
IX
Vers cette époque, Domnine, grande et belle déjà,
car elle allait sur les vingt ans, eut une aventure qui,
presque autant que son entrée furtive, dix ans
auparavant dans l’atelier de sœur Nanon, devait décidé
de sa vie.
Il faut savoir qu’à Rochegude – vieille république
longtemps autonome sous la nébuleuse suzeraineté des
Césars du Saint-Empire, puis commune libre derrière
ses remparts, enfin simple sous-préfecture pour
l’éternité sommeillante au bruit que font la Durance sur
les galets de sa grève et le mistral dans les
anfractuosités sonores de son rocher, mais que
cependant à dix lieues on appelle toujours « la Ville ! »
en souvenir de son passé – la noblesse était inconnue.
Car raisonnablement on ne peut pas compter pour
un corps de noblesse quelques hobereaux fort mésalliés
et quelques fils de robins qui, une particule d’occasion
au bout de leur nom plébéien (les fraudes d’état civil
furent longtemps aisées dans l’ombre des notariats et
des greffes), mènent avec économie, entre leur modeste
maison de ville et leur ferme parfois décorée du nom de
44
château, une existence mi-partie citadine et
campagnarde.
Trois classes n’y existent pas moins : les paysans,
les artisans et les bourgeois.
Classes ouvertes, à vrai dire, car tous, artisans ou
bourgeois, sont plus ou moins de souche paysanne, et
pourraient, s’ils cherchaient bien, se trouver dans les
bas quartiers de lointains et authentiques cousinages,
mais classes constituées sévèrement.
Il faut souvent deux, trois générations, la disparition
des grands parents, des alliances diplomatiquement
combinées, pour que le fils d’un artisan riche, même
lorsqu’il vit de ses rentes, soit considéré comme
bourgeois ; et une fille de paysans, largement dotée, le
ruban au bonnet et la chaîne au tablier, n’en devient pas
artisane pour cela.
Il faut savoir encore que Rochegude, comme
presque toutes les petites villes déchues, mettait son
dernier orgueil à posséder un corps de musique qu’elle
s’imaginait sans rival.
Musique surtout d’artisans ! Car aux paysans, forcés
de se battre, du matin au soir, avec la terre, le temps
manque ; et les bourgeois, d’après ce qu’affirme le
chef, ne sont pas suffisamment « organisés ».
Chez les artisans, au contraire, les enfants, bruns
45
comme des caroubes, naissent un bugle au bec et la
giberne décorée d’une lyre en bandoulière.
Quelle pompe aux processions, quels délicieux
concerts donnés sous les ormes ! Quels triomphes dans
les concours ! Quelles sérénades le jour de Sainte-
Cécile et quelles ripailles, le lendemain, en l’honneur de
Saint-Cécilon, un saint d’invention récente et populaire,
non inscrit sur le calendrier, lequel se fête an cabanon,
avec accompagnement de vin gris, d’escargots tapés et
d’aïoli.
En outre, chaque dimanche, lorsque le temps le
permettait, les plus jeunes musiciens avaient coutume,
après vêpres, de faire hors des remparts une promenade.
C’étaient des sorties sans solennité, les anciens ne
s’y mêlaient point.
On traversait gaiement la ville, soudain réveillée au
fracas des cuivres ; on suivait la rue Droite, sur laquelle
s’ouvrent à gauche, noires comme des cavernes, les
ruelles du quartier de la citadelle, et qui, à droite, voit
dégringoler d’autres ruelles en escalier, lumineuses,
coupées d’arceaux, dont le dernier généralement
encadre, au-dessous d’un pan de ciel, les blancs
graviers de la rivière ; et l’on allait ainsi tantôt vers le
Dauphiné, tantôt vers la Provence, en suivant les
collines basses que des milliers d’oliviers, quand le
mistral ne les argente point de sa caresse à rebrousse-
46
poil, s’habillent d’un velours vert tendre, jusqu’à un
endroit par avance déterminé, mais toujours choisi pour
sa fraîcheur et la beauté de ses ombrages.
En arrivant, les instruments jetés sur l’herbe, on
buvait la bière et le vin muscat ; après quoi, quelques-
uns se dévouaient pour remplir l’office d’orchestre, et
l’on improvisait un bal.
Filles et garçons, toute la jeunesse avait suivi. Les
fillettes se faisaient d’abord prier, debout à l’écart des
musiciens, en groupes tentés et railleurs. Mais bientôt
une cédait, puis une seconde, toutes deux feignant
d’être un peu par force entraînées ; les autres cédaient à
leur tour, et c’était jusqu’au soir des valses, des
quadrilles.
Le plus souvent, les musiciens s’arrêtaient au vallon
des Fontainious, situé tout près du moulin de la ville, où
trois sources jamais taries sourdent entre les racines
centenaires d’un bouquet de chênes et de sureaux.
47
X
Domnine avait souvent, sans même hélas ! songer à
y prendre part, envié ces joies.
Le hasard voulut que, le jour de Saint-Cécilon, sœur
Nanon l’envoyât, en compagnie d’une voisine, moudre
quelques charges de blé au moulin.
La chose n’arrivait guère que deux ou trois fois par
an, et chaque fois c’était pour Domnine une fête.
La matinée se passait à laver le blé ; dans les pays
latins, les blés se lavent encore.
Au-dessus d’un bassin que le déversoir alimentait,
l’aide meunier vidait les sacs, puis remuait sa longue
pelle. Le bon grain retombait au fond, roux et lourd
comme un gravier d’or, laissant flotter à la surface et
filer au courant de l’eau débordante les grains tarés, les
fétus et les balles oubliés par le vannage et par la brise.
Des hommes le charriaient ensuite sur des brouettes
à claire-voie jusqu’aux étendoirs en plein air dont le
soleil chauffait les briques.
Et, tandis que le blé séchait, il fallait faire sentinelle
contre les assauts répétés d’une entreprenante volaille.
48
Le blé, une fois sec, venait le tour de la mouture
qu’il était encore urgent de surveiller dans l’intérieur du
moulin, tout frais et tout blanc, saupoudré d’une couche
de farine qui s’amoncelait plus épaisse aux bosses du
mur sans crépi et changeait en loques d’argent les toiles
d’araignées suspendues à l’angle des poutres.
Car, pendant que l’une des deux paires de meules
tournait, l’autre se refroidissant, au repos, que les sacs
se dégorgeaient à beaux grains luisants dans la trémie,
et que la fine fleur de farine, jamais roussie, jamais
brûlée, s’échappait à travers la mousseline du blutoir,
on entendait distinctement, au milieu du fracas de l’eau
battue par la grande roue, avec ses mousses qui
pendaient et les clairs filets de cristal qui s’égouttaient,
la chanson légendaire du moulin :
Tic tac, bats pour toi,
Tic tac ; bats pour moi...
Et n’oublie pas l’âne.
Ce qui, en langage de moulin., immémorialement
signifia que le meunier le plus honnête se paye de ses
mains au moins trois fois.
Le travail fini, en attendant que l’heure fût venue de
recharger les sacs pour revenir avec la fraîcheur,
49
Domnine et son amie montèrent vers les Fontainious,
sans réfléchir que les musiciens s’y trouvaient à cause
de Saint-Cécilon. Peut-être aussi le savaient-elles.
Or, tandis qu’elles regardaient l’écluse, sorte de
mystérieux petit lac encadré de joncs et de saules où
l’eau des trois sources s’amasse avant d’actionner le
moulin, un des danseurs à qui manquait son vis-à-vis,
les appela de loin pour les inviter au quadrille.
Interloqué un peu lorsqu’il reconnut Domnine, le
danseur n’en insista pas moins par entêtement ou par
politesse, et, troublée autant que ravie, sans réfléchir,
Domnine céda.
Personne n’essaya de lui faire affront. N’avait-elle
pas M. Médéric Mireur, le beau Médéric, roi de la
jeunesse dans Rochegude, pour répondant et cavalier ?
Entre deux figures, Domnine, heureuse et
rougissante, rappela le temps où, tout petit, au dos des
Pères, il volait des poires et des baisers.
Médéric se souvint : complicité légère, de si puérile
innocence, dont l’évocation leur fut douce et qui, tout
de suite, les lia.
Si bien qu’à la fin du quadrille, lorsque Domnine, un
peu gênée quand même, voulut se retirer, tout le monde
songeait comme Médéric, s’accordait à la trouver
charmante.
50
Ce premier événement, qui, d’ailleurs, passa presque
inaperçu, devait en amener un second au sujet duquel
s’émurent davantage les esprits.
Trois mois après, au carnaval, en considération de
ce précédent, grâce peut-être aussi à la discrète
influence de M. Médéric, pour la première fois,
Domnine fut invitée au bal des artisans.
Chose de tout point considérable ! Une si subite
élévation aux gloires de l’artisanat, importante pour
toute autre fille des Bas-Quartiers, devait paraître bien
plus précieuse pour elle. C’était le passé s’effaçant, un
commencement de vie nouvelle, le voile jeté sur les
souvenirs du Grand Couvert.
Aussi d’abord n’y crut-elle pas, s’imaginant qu’on
voulait se moquer. Mais quand elle reçut la lettre à son
nom, quand elle lut sur l’enveloppe. : « Mademoiselle
Domnine... », alors le cœur gonflé d’un peu d’orgueil,
seule et s’appuyant au mur de sa terrasse, elle pleura.
Puis un amer retour se fit en son âme. Devait-elle
aller à ce bal ? Les jeunes gens, oui, l’avaient invitée.
Mais comment la recevraient leurs sœurs, leurs
cousines, si fières, qui lui parlaient à peine ?
Et, par avance, elle se voyait toute rouge au milieu
des regards méchants, tandis que derrière elle, autour
d’elle, voltigerait, chuchoté à mi-voix, l’odieux
51
sobriquet que toujours, nerveusement, elle redoutait
d’entendre.
Domnine, néanmoins, se rendit au bal. Sœur Nanon
le lui avait conseillé, un peu par douceur d’âme et parce
qu’elle devinait son désir, un peu pour s’amuser des
jalousies qu’allait provoquer dans Rochegude le
triomphe de sa protégée.
Au bal, les impressions de Domnine furent d’abord
l’éblouissement, puis la tristesse. On la remarqua moins
qu’elle ne craignait. On semblait l’ignorer plutôt dans
l’ombre où elle s’était assise. Elle se sentait seule,
heureuse presque d’être ainsi et savourant la triste joie
qu’éprouvent à se replier encore les âmes longtemps
repliées.
– Si pourtant quelqu’un venait m’inviter, songeait-
elle, comment ferais-je pour refuser ?
Médéric l’invita, mais elle ne refusa point. Le
charme rompu, d’autres encore l’invitèrent. Le
lendemain, se réveillant, comme après un rêve, parmi
tous les danseurs elle ne se rappelait que Médéric.
52
XI
Maintenant, au hasard des rencontres, Médéric et
Domnine se disaient bonjour ; Médéric comprit qu’il
plaisait à Domnine.
Domnine fut sa maîtresse, tout de suite et tout
simplement. Il suffit d’un soir que Médéric revenait de
la chasse et que Domnine allait aux sources choisir une
place pour la lessive de sœur Nanon. Si honnête fille
qu’on veuille rester, on n’a pas impunément du sang
des Mandres dans les veines.
D’ailleurs, depuis le soir du bal, Domnine pensait
beaucoup à Médéric. Elle avait toujours devant les yeux
son image. Être à tout autre l’eut atteinte dans sa fierté.
Avec Médéric, la chose lui sembla naturelle. Et, pure,
mais renseignée déjà comme le sont les paysannes,
prévoyant l’attaque et la désirant, elle ne conçut pas un
seul instant qu’il lui fût possible de résister à Médéric.
Domnine se donna et Médéric la prit. Cela se fit
ingénument comme sans calcul de la part de Domnine,
et, de la part de Médéric, sans autre sentiment que le
joyeux orgueil d’avoir à soi une belle fille par beaucoup
53
d’autres désirée.
Riche, fils unique d’une mère depuis longtemps
veuve et qui l’adorait, Médéric et trois ou quatre bons
garçons aussi désœuvrés et aussi physiquement heureux
que lui, menaient dans Rochegude l’existence de ce
que, avant la Révolution, on appelait un petit
gentilhomme à lièvre.
La province a de ces fleurs de bourgeoisie, en qui
semblent s’épanouir, ainsi qu’une sève lentement
emmagasinée dans une série d’ascendants avares et
durs à eux-mêmes, les joies du bien-vivre et du large-
vivre. Il est, à ce propos, intéressant de constater
combien, avec l’éducation libérale et relevée
d’exercices physiques que les collèges, aujourd’hui,
distribuent égalitairement aux jeunes gens de toutes
classes, avec le minimum obligatoire de cette vie
militaire qui cambre le torse et redresse la moustache,
avec le jeu, le cheval, la chasse, il faut peu de temps
pour vernisser d’aristocratie le rejeton d’honnêtes
quincailliers comme était, par exemple, Médéric.
Sans morgue, d’ailleurs, aimé de tous à cause d’un
certain cordial bon garçonisme, il vivait l’égal, le
camarade des quelques bourgeois, employés et demi-
hobereaux dont se compose dans un chef-lieu
d’arrondissement cette prétentieuse sélection qui
s’intitule elle-même « la Société », mais n’en continuait
54
pas moins à fréquenter les artisans et les paysans
comme au temps où, gamin, il courait avec eux par les
basses rues de la ville.
Pour Médéric seul, ainsi qu’on l’a vu à l’occasion
du bal, la séparation des castes n’existait pas. Peut-être
cette apparence d’égalité avait-elle rendu plus facile et
plus prompte la capitulation de Domnine.
Très fière, intérieurement préservée par le désir qu’il
ne la crut pas la pareille de ses sœurs, elle mit une
inquiète délicatesse à ne rien vouloir accepter de lui.
Étonné d’abord, puis, flatté, Médéric en conçut un
sentiment de respect qu’il n’avait jamais éprouvé
auprès d’autres passagères maîtresses ; et cela encore
put contribuer à l’illusion de Domnine.
Un jour, pourtant, il voulut quand même lui faire
présent d’une bague, mais Domnine, comme chaque
fois, refusa.
– Pourquoi me donner, disait-elle, ce que je serais
obligée de cacher. De telles parures ne sont pas pour les
pauvres filles de ma sorte. Gardez votre bague,
Médéric, peut-être la regretteriez-vous. Elle me semble
belle, belle autrement que celles qu’on vend chez les
orfèvres, et vous vient sans doute de famille. Madame
votre mère, quand plus tard vous vous marierez,
pourrait s’étonner de savoir que vous l’avez offerte à la
55
Civadone.
C’était en effet une bague ancienne trouvée par
Médéric dans les tiroirs d’une grand’tante dont les
Mireur avaient hérité.
Domnine, naïvement, l’admirait, la tournant et la
retournant, faisant reluire les facettes ; et Médéric, afin
qu’elle la gardât, lui murmurait ces mots de mensonge
qui si aisément montent aux lèvres des amants même
par avance infidèles, tant que la flamme de leur désir
dure et qu’ils s’imaginent aimer.
– Pourquoi d’aussi folles idées ? Se marier, lui
Médéric, oublier Domnine !... Mais il n’avait jamais
aimé, il ne saurait jamais aimer qu’elle... N’étaient-ils
pas heureux ainsi ?... qui les empêchait de l’être
toujours ?
Et baisant ces beaux yeux où, malgré que la bouche
essayât de sourire, perlaient les larmes d’une
résignation douloureuse, un peu ému lui-même et
convaincu presque, il voulut jurer...
Mais Domnine n’était pas de celles qu’on trompe :
– Non, Médéric, ne jurez pas ! C’est sans calcul que
je vous aime. Je sais tout ce qui nous sépare et j’aurais
honte d’espérer de vous la seule chose qui ne soit pas
en votre pouvoir. Si un jour – je désire qu’il soit
lointain, je désire même qu’il n’arrive jamais – une
56
autre porte cette bague, vous n’aurez pas besoin de trop
plaindre Domnine. Domnine, ce jour-là, vous tiendra
quitte, ayant eu sa part de bonheur.
Médéric se taisait, quand, soudain, redevenue rieuse,
Domnine alla, sous les linges de l’armoire, chercher la
boîte en bois où elle serrait ses bijoux :
– Vous avez raison, Médéric ; mais puisqu’il faut
qu’entre nous un anneau s’échange, c’est moi qui,
aujourd’hui, fournirai l’anneau. Et vous l’accepterez :
en Provence, fille commande !
Puis, avec des précautions enfantines, elle prit dans
la boîte un de ces annelets en verre filé portant comme
chaton une souris microscopique, et qui, parmi filles et
garçons, servent aux badinages d’amour.
On les rapportait de Beaucaire, après la foire.
Et c’était pour les enfants une fête que ce déballage
qui durait toute une semaine, avec le mouvement
inusité des magasins, l’encombrement des caisses
ouvertes, pleines de sérieuses et commerciales
marchandises, mais dont chacune, dans son coin,
recelait, enveloppés de paille, les cadeaux réservés aux
petits : fichus orientaux, colliers de perles fausses,
cliquetantes verroteries, tambours en fer-blanc colorié,
dont le vernis reluit et poisse, poupées sans bras, arches
de Noé et trompettes de bois sentant encore bon la
57
résine.
Un vieux marchand, quelque peu ivrogne et secret
ami du père Mandre avec qui parfois il se grisait, avait
donné cet anneau à Domnine toute petite, s’étant senti
fâché de la voir triste et sans joujoux au milieu de la
joie des autres.
Il venait d’offrir mieux à Irma et Gusta, les deus
aînées. Mais Domnine, dans son innocence, accepta
l’anneau d’un cœur reconnaissant. Il fut longtemps sa
seule richesse. Elle l’avait toujours gardé, bien que,
depuis des années, le vieil ivrogne fût mort.
Cet anneau de verre, trop large pour Domnine, allait
juste au petit doigt de Médéric. Son exiguïté les fit rire,
et l’anneau d’or fut oublié.
– Vous porterez mon anneau, disait Domnine. Il
n’engage pas pour toujours, et, fragile comme l’amitié,
ne dure que pendant qu’on aime. Faites qu’il dure,
Médéric ! Si vous me donniez le pareil, je crois qu’il
durerait toujours.
58
XII
Ils s’aimèrent six mois ardemment.
D’abord des rendez-vous, le soir, à l’endroit où ils
s’étaient la première fois rencontrés. Rendez-vous
inquiets, passionnés d’autant plus ! Furtive et
tremblante, Domnine s’alarmait pour un rien, pour un
frisson de feuilles, pour un reflet de lune sur l’eau ; et,
Domnine une fois partie, Médéric restait là des heures à
penser vaguement en fumant des cigares et en regardant
les étoiles.
Puis, Médéric vint chez Domnine.
Un soir, par enfantin caprice, et pour se manifester
dans sa gloire, elle avait voulu lui montrer la chambre
de la rue des Poternes, les œillets de la terrasse.
Médéric fut ravi, elle heureuse.
Bientôt, l’habitude se prit ; et, à moins qu’il ne fît
trop clair, toutes les nuits, une fois les lumières éteintes
et le quartier paysan endormi, Médéric, retenant son
haleine et assourdissant le bruit de ses pas, avec la
crainte d’éveiller sœur Nanon, se glissait dans
l’escalier.
59
Il y eut ce miracle : malgré l’œil méfiant et toujours
ouvert de l’inquisition provinciale, jamais personne ne
les soupçonna. Médéric savait être prudent, et
Domnine, restant la même, n’avait pas occasion d’étaler
ces compromettants gages d’amour, bijoux, fichus ou
châles neufs par qui tant de fillettes se trahissent.
Une fois, Médéric laissa passer l’heure du départ
matinal et dut rester toute une journée chez Domnine.
Délicieux contretemps ! Domnine sous son tablier, en
grand émoi, apporta un repas léger qu’ils se partagèrent.
Lui vit, au moment du soleil levant, les martinets
tourbillonner autour du clocher teint de rose. Il entendit
Domnine causer avec les pratiques et sœur Nanon, dans
l’écurie, maugréer gaiement en gouvernant Brusquette.
Sur la fin, pourtant, le soir lui parut long à venir ; et,
comme il ne pouvait pas fumer, des idées
mélancoliques l’envahirent :
– Sans doute Domnine était charmante et il aimait
beaucoup Domnine. Seulement, puisque tout ici-bas a
un terme, comment cela finirait-il ?
Mais le jour baissait. Domnine reparut, apportant
des fleurs et des fruits. Il l’embrassa non sans tendresse.
Domnine lui semblait plus belle. Pour la première fois il
frissonna en écoutant vibrer dans la chambre, sonores et
comme présentes, les notes de l’Angélus. Il eut même,
60
sans savoir pourquoi, un vague désir de pleurer tandis
qu’il tenait Domnine dans ses bras ; ce fut la seule
éclaircie poétique de sa vie.
61
XIII
Bientôt, par malheur, la prose intervint et coupa
court au royal festin d’amour qu’égoïstement, sans rien
compromettre pour sa part, se laissait offrir cette âme
bourgeoise.
On n’échappe pas à la physiologie, régulatrice
cruelle parfois des romans longtemps prolongés.
Huit jours durant, vers la fin d’avril, Domnine crut
être enceinte. Semaine atroce pour la pauvre fille, car
Médéric se révéla.
Donc, en un instant, pouvait se perdre ce droit à la
fierté, conquis par un si long effort. Comme Rochegude
rirait d’elle ! D’autres ayant failli, l’opinion leur avait
presque pardonné. On ne pardonnerait pas à Domnine.
Les gamins, de nouveau, allaient lui chanter la
chanson :
Laisse-la passer, la belle Mandre...
Elle se voyait comme ses sœurs Irma, Gusta,
62
revenue à la honte du Grand Couvert. Jamais plus
lourdement, plus inexorablement, n’avait pesé sur elle
la fatalité de sa vie.
Médéric cependant se désolait, songeant à lui-
même, non à Domnine. Incapable d’une généreuse
décision, pour tout réconfort à ses angoisses, il parlait
de départ, de délivrance clandestine, d’autres louches
moyens encore... Et Domnine avait peur de lire dans
l’eau trouble de ses pensées.
Puis quand Domnine lui annonça qu’elle s’était
effrayée à tort, il laissa voir la joie d’un soulagement
misérable.
Cette alerte passée, leur existence recommença
pareille. Mais le beau Médéric s’était promis de rompre.
Les liaisons avec d’honnêtes filles sont décidément trop
dangereuses. Il en voulait presque à Domnine de n’être
pas comme tant d’autres. Un si parfait
désintéressement, une fidélité si grande, devaient cacher
quelque calcul.
Il s’éloigna donc peu à peu de Domnine ; et
Domnine, le devinant, souffrit, mais ne le retint point.
Un jour, elle lui demandait :
– Qu’est devenu l’anneau de verre !
Il répondit brutalement :
63
– Voilà beau temps qu’il est cassé.
– Adieu alors, Médéric !
– Adieu, Domnine !
Ce fut la fin de leurs amours.
64
XIV
Domnine s’imaginait ne plus aimer : c’est ce qui
explique sa résignation.
Elle ne s’émut guère en apprenant, à cinq ou six
mois de là, que Médéric épousait une héritière ; et
Médéric, dans son égoïste tranquillité, ne s’étonna pas
davantage lorsqu’on lui annonça plus tard, comme une
nouvelle indifférente, que la Civadone se mariait avec
le Trabuc de la Font-des-Tuiles.
Ce mariage fit parler.
On se demanda si Gusta, Irma, la mère Mandre,
avec le père, assisteraient à la noce. Mais pas un mot
sur Domnine, comme auparavant respectée ! Du reste, à
supposer qu’il en existât, ce double mariage aurait suffi
pour faire tomber tout soupçon.
Voici, en ce qui concerne Domnine, comment les
choses s’étaient passées.
Un jour, sœur Nanon l’appelant :
– Arrive, petite, j’ai quelque chose à te dire.
Et mystérieusement elle l’avait conduite non dans
65
l’ancien atelier du rez-de-chaussée où, n’y voyant plus
guère que du bout des doigts, elle passait ses journées à
filer au rouet des cocons bourrus, mais dans la chambre
à bonne odeur de cire et de pommes, la chambre des
rideaux blancs et du crucifix aux bras grands ouverts.
Ce ne pouvait être évidemment que pour une
communication grave. Domnine eut peur. Les fautes
reviennent comme les morts, et ce que l’on croyait
caché, au moment où l’on y pense le moins, se
découvre. Elle eut peur que sœur Nanon ne connût tout,
et, dans cet escalier où la nuit, à tâtons, retenant son
haleine, tant de fois Médéric se glissa, une horrible
angoisse serrait son cœur.
Mais sœur Nanon était souriante. Il y avait même
dans son sourire de la malicieuse bonté.
– Assieds-toi ici, ma Civadone, elle la nommait
toujours ainsi dans ses jours de gaieté ! ici, plus près,
tout près de moi... Te voilà grande et belle fille. Vingt
ans passés, bientôt. C’est la saison où, de mon temps,
on commençait à songer au mariage. Le mariage, pour
celles que l’idée de leur cœur ne porte pas à choisir
Dieu, est une noble et sainte chose. Il réjouit le Ciel et,
par surcroît, éloigne les tentations. Car jolie et pauvre,
pauvre surtout comme tu l’es malgré ton métier, les
tentateurs ne te manqueront point.
Au mot de mariage, tout de suite, Domnine
66
s’étonna, n’ayant jamais imaginé dans ses rêves les plus
ambitieux que quelqu’un pût vouloir d’elle comme
femme.
Et sœur Nanon continuait, toute réjouie de
l’étonnement de Domnine.
– Non ! quoique je voie clair dans tes yeux qui ne
peuvent rien me cacher, sœur Nanon, la sœur Nanon
des sept soleils, ne radote point en te parlant comme
elle parle.
Sœur Nanon sait un amoureux, pas bien beau
garçon, pas bien jeune, mais tout taillé pour faire le
meilleur des maris. Il en perd son dormir, pauvre
homme ! L’as-tu remarqué, seulement ? Aujourd’hui,
hélas ! les filles n’ont de regards que pour les
freluquets. As-tu remarqué que Trabuc...
– Le vieux Trabuc de la Font-des-Tuiles ?
– Parfaitement ! le vieux Trabuc, il aura bientôt
cinquante ans ! le vieux Trabuc qui, sous prétexte d’être
mon rentier pour la vigne du Plant-des-Tines vient,
depuis trois mois, tous les dimanches que Dieu fait,
s’installer en bas, au plain-pied, immobile et muet
comme un saint de bois et n’ayant l’air de vivre que si,
par hasard, la Civadone passe ; Trabuc qui, avec
l’espoir de te rencontrer, m’apporte tout le temps des
gibiers dont je n’ai que faire, et qui un jour, Jésus
67
Marie ! au beau milieu du saint carême, voulut quand
même me laisser je ne sais plus quel diable de canard à
bec pointu, à longues pattes, soutenant que c’est viande
maigre et que les évêques, sans scrupule, en mangent
tout le long de l’an.
Domnine avait rougi. Sœur Nanon se trompa sur le
motif de sa rougeur. Domnine rougissait en se rappelant
Médéric ; mais sœur Nanon s’imagina que c’était de
surprise et de joie.
Domnine aurait dû parler, avouer sa faute, chercher
au moins un prétexte pour refuser Trabuc. Domnine
aurait dû se montrer héroïque.
Mais l’héroïsme est difficile, même aux paysannes.
Domnine se tut. Le mariage de Médéric ne l’avait-elle
pas dégagée ? Elle se tut, absoute en son âme par la
certitude qu’elle croyait avoir de ne plus aimer, et par le
serment qu’elle se fit d’oublier à tout jamais Médéric.
68
XV
Depuis, Domnine vivait heureuse.
Elle avait cédé son atelier et quitté la ville pour
suivre Trabuc au Mas de la Font-des-Tuiles. Dur
sacrifice auquel, pourtant elle se résigna, et que sœur
Nanon, privée d’elle, prit en esprit de pénitence.
D’ailleurs, au moins deux fois par semaine, le
dimanche et le jour de marché, Domnine descendait à
Rochegude avec son panier tressé d’« amarines »
contenant, sous une couche d’herbes montagnardes,
quelques pots de crème cuite ou une demi-douzaine de
« brousses » à peine caillées. Les plus douces et les plus
fraîches étaient toujours pour sœur Nanon.
Le bien-être régnait chez Trabuc ; et c’était un
plaisir pour les gens de la ville quand le hasard des
promenades les conduisait vers le Mas de la Font-des-
Tuiles.
Il y avait tout près du chemin et le long du sentier
qui mène au Mas, sous un solitaire revers de roche, une
source toujours pure et vive s’épanchant au pied d’un
noyer. On s’arrêtait là volontiers, pour l’heure du
69
goûter, sous le noyer, à côté de la source.
Mais aussitôt assis, vous étiez sûr de voir le brave
Trabuc apparaître.
Et, Trabuc prétendant qu’à force de mousser dans la
gourde le vin « soleillé » ne vaut plus rien, qu’au
surplus l’ombre du noyer est glaciale et parfois
mortelle, il fallait bon gré, mal gré, s’attabler dans la
cassine et laisser adjoindre à son viatique, suivant la
saison, du fromage, des fruits, avec une bouteille frais
tirée du joli clairet de coteau, cordial comme le soleil
qui cuit les grappes sur la souche et sec comme le sol
pétri de silex où les racines vont chercher leur vie.
C’est au courant d’une de ces visites que Domnine
apprit le veuvage de Médéric.
La nouvelle ne l’émut point, moins encore que ne
l’avait émue la nouvelle de son mariage.
Alors elle se réjouit, rassurée et presque
orgueilleuse, d’avoir pu, en si peu de temps, si bien
redevenir maîtresse d’elle-même.
70
XVI
Aussi, grâce à la faculté qu’ont les femmes, surtout
dans les questions d’amour, d’abolir, alors qu’elles
veulent, le passé, rien ce jour-là, pas même un souvenir,
ne troublait Domnine et la froide limpidité de son âme,
tandis qu’affolé, ne respirant qu’elle, à travers les
amélanchiers dont les baies, déjà se faisaient noires, à
travers les viornes et les hièbles aux sanglantes
ombelles, Médéric dévalait la pente pierreuse qui, du
Pas-du-Figuier, conduit vers le Mas.
Arrivé près de la fontaine, il s’arrêta. Son chien
lapait l’eau et lui-même eut envie de boire. Il s’arrêta et
attendit.
Ah ! si Trabuc à ce moment, comme tant d’autres
fois, était apparu soudain en bas du champ, ou s’était
redressé du milieu d’une allée de vigne en criant de sa
bonne voix affectueuse et rude : « Quoi, monsieur
Médéric, sous un noyer à boire de l’eau crue. On veut
donc, pour faire plaisir aux médecins, attraper le mal de
la mort ?.... » quel soulagement, mêlé peut-être de
regrets, mais quel soulagement !
71
Trabuc n’apparut pas au bas du champ, il ne se
redressa point du milieu d’une allée de vigne. Trabuc
était absent, il chassait, et Médéric le savait bien.
Alors Médéric se prit à souhaiter que la Civadone
fût absente aussi.
Mais le léger filet de fumée continuait à monter,
mince, dans le ciel. Un bruit s’entendait venant de la
ferme, régulier et mou, et Médéric comprit à ce bruit,
que la Civadone était là, en train de hacher sa litière.
Un instant encore il réfléchit.
Depuis son mariage et celui de Domnine, jamais
plus ils ne s’étaient reparlé.
Peut-être gardait-elle rancune ? Peut-être résisterait-
elle ? Mais s’affermissant tout à coup dans la brutalité
de son vouloir, il songea combien ses bras étaient forts.
La campagne s’étendait, déserte, personne n’entendrait
de cris. L’idée d’un essai de lutte bientôt domptée le
flatta même dans son orgueil d’homme et le fit sourire.
Cependant, pour se garantir de la chaleur, Domnine
s’était mise à l’ombre du petit perron sur voûte, à une
seule pente, qui, dans les rustiques logis montagnards,
sert tout ensemble de porche aux étables et d’escalier
extérieur. Le long de l’escalier des poules picoraient.
Sur un escabeau bas, devant un billot fait d’un tronc
de chêne, Domnine, les jambes noyées de fraîche
72
verdure, tranchait à petits coups, les prenant par
poignées, des buis fleuris et des lavandes dont un gros
tas était près d’elle. Dans l’air chaud où dansaient les
mouches, une odeur à la fois amère et douce, et très
balsamique flottait.
En reconnaissant Médéric, Domnine se dressa.
Jamais elle n’avait paru plus désirable et plus belle, pâle
soudain, l’air surpris et sauvage, avec ses cheveux
emmêlés de buis, son corset rouge, ses bras nus et, dans
sa main, le hachoir d’acier qui luisait.
Médéric eut peur. Il dit pourtant :
– Vous le voyez, c’est moi, Domnine !
Elle répondit :
– C’est vous, monsieur ?... Vous, Médéric ?
Ce nom de Domnine, prononcé ainsi, caressant et
brûlant comme aux jours d’autrefois, l’avait tout de
suite charmée.
Ils demeurèrent un instant, droits en face, à se
regarder, les yeux pleins d’un infini de souvenirs. Ils
s’entretenaient de choses en apparence indifférentes.
Aucune allusion au passé. Mais, pour tous deux, à
travers le néant des phrases et des mots, transparaissait,
vague encore, une pensée commune.
Puis Domnine protesta d’un cri, doucement :
73
Médéric la tenait enlacée. Le hachoir d’acier, un instant
levé, mais bientôt échappant à sa main molle et
faiblissante tomba dans les herbes, sans bruit. Les
poules alors s’effarèrent...
Ainsi le temps ne comptait pas, ni la volonté, ni la
juste rancune ! Pour une minute d’oubli, tout se
retrouvait comme toujours.
Cependant, Médéric regardait Domnine qui,
doucement, honteuse et triste, s’était remise à son
travail. Il regardait ses beaux bras nus, sa nuque brune,
moite un peu.
– Alors, Domnine, demanda-t-il ; cela ne vous a pas
ennuyée trop de quitter ainsi Rochegude ?
– Au contraire, répondit-elle, depuis longtemps
Rochegude ne me disait plus.
Domnine mentait, par féminine complaisance,
sachant bien ce que comprendrait Médéric. Et Médéric
put croire en effet que Domnine s’était résignée au
mariage uniquement pour échapper à l’obsession de son
souvenir. L’homme est toujours plus fier d’être aimé
quand l’amour qu’on met à ses pieds s’anoblit d’un peu
de souffrance.
Ils restèrent ainsi longtemps.
Mais un coup de fusil sonna sur les coteaux.
74
– Trabuc !... dit à voix basse Domnine qui se dressa,
comme réveillée.
– Trabuc ! répéta Médéric.
Et, d’un désir plus irrité, voyant ouverte la maison,
Médéric voulut entraîner Domnine.
Elle répondit :
– Non, plus ici !
Ils allèrent par un petit sentier, entre des chênes
ébranchés où s’enlaçaient la ronce et la vigne sauvage.
Une cabane de pierre sèche était au bout, sans
fenêtres, mais percée de meurtrières, avec une porte
étoilée de gros clous au milieu de laquelle s’ouvrait un
judas barré par une croix de fer. Cette cabane, la cabane
d’« espère », servait en hiver d’affût pour la chasse, et
Médéric se souvint d’être venu là, tout enfant, par une
nuit de lune et de neige, attendre les loups, avec Trabuc.
Puis les choses durèrent ainsi.
Mais cette fois Médéric se trompait en croyant
retrouver dans Domnine, devenue femme de Trabuc, la
facile maîtresse d’autrefois.
Domnine n’était plus l’enfant trahie par son cœur et
sa race qui, dès le premier jour, résignée à ne jamais
voir en Médéric son égal, s’étonnait d’un cœur humble
et réjoui qu’il eût daigné descendre jusqu’à elle.
75
Depuis, pour Médéric, par lui, elle avait trompé
Trabuc, failli au serment, et ceci lui semblait plus grave.
De là, le tragique malentendu !
Car, ce qui pour Médéric n’était qu’un fil léger, fil
d’amusette et de caprice, que déjà il pensait à rompre,
apparaissait au rêve douloureux de Domnine,
consciente de l’irréparable, saignant de sa faute et
d’autant plus s’y obstinant, et disant : « Voilà, je suis
telle ! » comme le dur lien des jougs, lanières de cuir
emmêlées, dont le bouvier qui les tressa, finit lui-même
par oublier le secret.
76
XVII
Un jour, près d’un an après cela, sœur Nanon, avec
Brusquette, sa bourrique, vint voir Domnine.
Depuis longtemps, Domnine n’était plus descendue
à la ville, et sœur Nanon, qui possédait un petit carré de
vigne au voisinage du Mas de la Font-des-Tuiles, avait
pris pour prétexte à ce grand voyage la nécessité de
renouveler sa provision de sarments.
Mais il s’agissait surtout de bavarder, car l’hiver
était loin encore.
Domnine et sœur Nanon s’embrassèrent ; puis, a
bourrique les précédant, elles montèrent ensemble
jusqu’à la vigne.
Un grand tas de sarments coupés au précédent
automne était là en train de sécher ; et, sur les grands
crocs de bois qui pendaient au bât, Domnine eut bientôt
fait d’équilibrer et de lier la charge, portant dans ses
beaux bras les faisceaux de lianes sonores d’où
tombaient, avec des lourdeurs de fruits mûrs, des
escargots gris par douzaines. Les escargots, avant de
commencer leur sommeil d’hiver, aiment chercher ainsi
77
la fraîcheur sous les bois morts laissés en plein champ.
Et sœur Nanon, qui était friande, ramassait, derrière
Domnine, les escargots dans l’herbe, croyant déjà voir
les sarments flamber, et songeant, non sans remercier
Dieu qui fit si bien toute chose, combien ces escargots
seraient exquis, grillés avec un hachis de fenouil et
d’ail, sur la claire et joyeuse braise.
Au retour, Domnine offrit d’accompagner sœur
Nanon un bout de chemin, jusqu’aux « Pleurs de la
Madeleine », où la bourrique avait coutume de s’arrêter
pour souffler et boire.
C’est, à distance égale du Mas et de la ville, un
grand rocher toujours humide, sur les parois duquel
mille imperceptibles filets d’eau filtrent parmi des
mousses et des herbes chevelues, puis tombent, goutte à
goutte, dans un creux qui forme bassin.
De cet endroit, la vue est très belle. On aperçoit tout
en bas Rochegude, avec ses remparts trempant dans
l’eau, ses quatre tours à mâchicoulis de grès rouge
dressées au milieu des platanes du Cours, sa ceinture
d’anciens couvents devenus des habitations
bourgeoises : les Clarisses, les Capucins, les Cordeliers,
les Ursulines ; et, bordant le rocher qui porte la
citadelle, l’étroite bande des toits gris traversés de rues
aussi minces, aussi nettement découpées que les
gerçures dont se fendille, penchant les jours chauds, le
78
limon sec de la rivière.
Un long moment, tandis que Brusquette broutait,
Domnine et sœur Nanon s’amusèrent à reconnaître les
rues, les maisons, les couvents et à regarder la gare
neuve.
Mais un train siffla, parti lentement de la gare ; puis,
plus rapide et s’empanachant d’une traînée de fumée
blanche, entra dans le tunnel qui passe sous le rocher et
la ville.
Ce spectacle nouveau encore, car le chemin de fer
ne marchait guère que depuis un an, émut diversement
les deux femmes.
Domnine songeait qu’il serait doux de s’en aller
ainsi très vite, très loin, de fuir ses pensées, de fuir sa
vie, laissant tout se dissoudre derrière soi et s’effilocher
au vague de l’air comme cette éphémère fumée.
Mais sœur Nanon, qui avait en elle un peu de
l’esprit des prophètes, sœur Nanon leva son bâton ; et
quand le train, une minute disparu, ressortit de l’autre
côté :
– Va-t’en, Satan !... s’écria-t-elle.
79
XVIII
À ce moment un vieil homme se dressa que ni
Domnine, ni sœur Nanon n’avaient aperçu, caché qu’il
était derrière une touffe de roseaux groupés quelques
mètres plus bas et dont les racines s’alimentaient aux
eaux courantes de la source.
Il était là depuis près d’une heure, considérant
obstinément la gare, ses constructions rectilignes, ses
trottoirs bitumés, et, parmi l’aridité du ballast, ses rails
luisants et parallèles.
Cela, d’une telle passion, avec une intensité de
plaisir si visible, que, malgré les habitudes d’économie
paysanne, à chaque passage de train, ses lèvres
précipitaient en prodigues petits nuages le tirage
d’ordinaire méthodiquement réglé de sa pipe.
– C’était donc vous, Grand-Père ?
– Oh !... bien le bonjour, sœur Nanon !
Le vieux bonhomme était si vieux, que tout le
monde l’appelait Grand-Père. Malgré cela, dur comme
un roc, à quatre-vingts ans passés, il labourait.
– Je suis sûre, lui dit sœur Nanon, que vous étiez
80
encore en train de perdre votre temps à regarder fumer
et souffler ces locomotives du diable !
– Je ne perdais pas mon temps, sœur Nanon, puisque
c’est l’heure du second goûter et que les bêtes reposent.
L’endroit me plaît ; j’y fume une pipe volontiers,
lorsque mon travail me conduit par ici.
– Et vous êtes toujours pour les chemins de fer,
vous, un homme, de l’ancien temps ?
– Les quelques compagnons qui me restent, plus ou
moins mes cadets d’ailleurs, ne partagent pas tous mon
avis là-dessus ; de sorte qu’il arrive parfois de se
disputer à la chambrette.
Le plus enragé, c’est Ravoux, un entêté qui, malgré
Empire et République, a toujours sa chambre tapissée
de fleurs de lys et voudrait qu’on défonçât non
seulement la voie où courent les rails, mais encore les
grandes routes pour y semer des pommes de terre et du
blé, de quoi nourrir, assure-t-il, tout ce qu’il y a de
pauvres ici-bas.
Moi, Dieu merci, quoique sur l’âge, je comprends
les choses différemment.
– Et voir ainsi passer le chemin de fer vous amuse ?
– Si cela m’amuse ! dites sœur Nanon, que cela me
régale. Voir passer le chemin de fer, c’est ma joie et
c’est ma revanche. Que Dieu garde une place au soleil
81
de son paradis pour celui qui inventa les chemins de fer.
Sœur Nanon rit ; le bonhomme continua :
– Figurez-vous donc, sœur Nanon, mais ces choses
par malheur sont oubliées des gens de votre âge,
figurez-vous qu’autrefois, de père en fils, nous
exercions dans Rochegude le noble état de
« biquetier ». C’est-à-dire que, avec des mulets, à cause
de l’état des routes alors n’existant pas ou bien
impraticables aux voitures, nous allions un peu partout
par des chemins de tous les diables, transportant des
marchandises et convoyant des voyageurs.
Dur métier, mais joli métier ! Nos mulets avaient
des pompons rouges, des sonnailles ; et, bien reçus
partout, l’on marchait armés jusqu’aux dents en
prévision de la rencontre des voleurs.
Nous étions comme cela plusieurs familles, chacune
ayant son équipage. Les uns allaient jusqu’à Turin,
d’autres à Marseille. Nous faisions, nous, plutôt, les
voyages d’Avignon.
Avignon, qui semble loin maintenant avec les
communications nouvelles, se trouvait alors tout proche
par le travers des montagnes, et mon arrière-grand,
alors que les légats y gouvernaient, gagna de beaux
écus aux armes papales à faire métier de courrier,
portant dans son manteau roulé les demandes de
82
bénéfice.
De mon temps, ce n’était plus déjà tout à fait ça.
Moins de pompons, moins de clochettes ; pourtant, on
s’en tirait quand même.
Puis, un beau jour, tout s’arrêta.
Le gouvernement avait refait les routes, bâti des
ponts, levé des chaussées.
On vit arriver les rouliers avec des charrettes
énormes, des chevaux plus hauts que des éléphants et
les poches pleines d’écus. La terre leur appartenait.
Quand nous nous rencontrions, si on ne se rangeait pas
au bruit du fouet, il arrivait bataille.
« Nos chevaux ont les pieds blancs, disaient-ils, et
passent premiers partout. »
Et partout, en effet, ce n’étaient plus que
« bégudes » et auberges neuves où, jour et nuit, la
broche tournait ; que vastes remises à deux portes, pour
que, entrée par un bout, la charrette pût sortir par
l’autre, sans rien changer à l’attelage.
Des gens terribles, ces rouliers ! Ils ne faisaient pas
souvent fortune, mais ils menaient la vie joyeuse,
toujours les coudes sur la table, à tremper des biscuits
dans le vin muscat, à fumer des cigares de contrebande,
en compagnie des postillons et des conducteurs de
diligence, aussi insolents qu’eux, avec leurs casquettes
83
et leurs bottes et leurs méchants carlins qui, pour
narguer le pauvre monde, tout le temps, du haut de la
bâche, aboyaient.
Je me disais :
« Ça ne peut pas durer si le ciel est juste. Prenons
patience ; quelque chose viendra pour ruiner à leur tour
ceux qui nous ont ruinés. »
J’ai attendu plus de cinquante ans, gagnant
petitement ma vie, n’ayant plus qu’un seul mulet, et
transportant encore, par-ci, par-là, quelques charges de
bois, le produit des récoltes, dans les rares quartiers où
les voitures ne vont point.
Au bout de cinquante ans, la revanche est venue.
Comme par enchantement, du soir au lendemain,
dès que siffla la première locomotive, maîtres de poste,
conducteurs et rouliers se réveillèrent ruinés.
Plus de relais et plus d’auberges, partout les remises
fermées, aux « Trois rois mages », au « Cheval blanc »,
au « Logis neuf », au « Soleil d’or ».
Maintenant les routes sont libres.
Le vieux bonhomme triomphait.
– Mais assez causé ; mes bœufs attendent... Tau,
Bayard ! Tau, Bouchard !
84
Bayard et Bouchard, tels sont les deux noms
héroïques que, dans nos Alpes provençales, portent
immémorialement les bœufs accouplés à la charrue.
Et, redescendu dans son champ semé de cailloux
roulés et d’éclats de silex noir, tandis que le soc
renversait, sous l’amoncellement rectiligne des glèbes
luisantes, les poivres d’âne, les lavandes et les maigres
œillets sauvages, d’une de ces voix faites pour retentir
par-dessus vallons et collines, et sur une mélopée large,
triste, comme prolongée en échos, le vieillard se mit, en
scandant les couplets de « Tau, Bayard ! Tau,
Bouchard ! » lorsque le soc rencontrait une racine, à
chanter la plainte du laboureur, l’histoire ingénument
contée de son éternelle querelle avec la terre.
« Venez pour écouter – la chanson tant aimable – de
ces pauvres bouviers qui passent leur journée – au
champ tout en labourant !
Quand vient l’aube du jour, – que le bouvier
s’éveille, – il se lève et prie Dieu – et puis après il
mange, – sa bouillie de pois, – c’en est la saison.
Aussitôt qu’il a mangé – le bouvier dit à sa femme :
– Prépare-moi du blé, – n’y épargne pas les peines. –
L’an qui vient – sera peut-être le bon.
Oh ! le mauvais labour – que celui de ce champ –
85
où du matin au soir – je ne trouve que misère. – Le
sillon – de misère est plein. »
– C’est, disait sœur Nanon ravie, tout à fait un
homme de l’ancien temps. Quel dommage que, par
esprit de rancune contre les diligences, il s’obstine à
défendre les chemins de fer.
Domnine, elle, songeait à la chanson, à ce sillon
plein de misère qui lui semblait l’image de sa vie.
Et, comme la nuit était loin, elle voulut descendre
encore et accompagner sœur Nanon jusqu’aux
premières maisons du faubourg.
Montée maintenant sur la bourrique, à cause de ses
jambes qui refusaient service, la falote petite vieille
entreprit de maudire, en une biblique homélie, cette
infernale invention des chemins de fer, et le déluge
d’abominations que sa venue avait déchaîné sur
Rochegude.
– Et moi qui, au commencement, trouvais cela si
beau ; soupirait-elle, les doigts dans les crins de
Brusquette, moi qui, en lui montrant les trains, faisais
honte de sa lenteur à la pauvre innocente qui trotte,
toujours vive et gaie, malgré mon poids et celui des
sarments.
86
Du haut de ses sarments, au trot de sa bourrique, on
aurait dit que sœur Nanon, le bâton levé, anathématisait
Babylone !
87
XIX
Il y avait du vrai dans les imprécations de sœur
Nanon ; et c’est bien Babylone, une toute petite
Babylone, que sa béquille menaçait.
Comme tant d’autres modestes cités touchées par le
chemin de fer, Rochegude, immobile depuis cinq
siècles dans sa fière et noble misère, commençait à
connaître la définitive décadence après une période,
hélas ! courte, de splendeur illusoire et d’artificielle
prospérité.
Tant qu’avaient duré les travaux, et plus tard encore,
tandis que le chemin de fer, en activité depuis
Marseille, allongeait lentement ses rails vierges encore
vers Grenoble, Rochegude, quartier général des
chantiers et provisoirement tête de ligne, crut vraiment,
enivrée un peu, être devenue grande ville.
Trop d’ingénieurs, de conducteurs et de piqueurs
s’offraient, maris futurs, aux espérances des jeunes
filles ; trop de chemineaux flamands et piémontais
éveillaient les rues, la nuit, du bruit de leurs bottes
sonores, et, le dimanche, après boire, jouaient du
88
couteau !
Rochegude en perdit la tête.
Chaque samedi, les écus blancs, les écus de la paye
roulaient ; et, sauf le maître de poste dépossédé sans
indemnité et laissé nu avec son inutile privilège, sauf
les conducteurs de diligence, les postillons, les
charretiers qui, d’ailleurs, après avoir boudé le temps
voulu, acceptèrent l’état de choses, se vouant au
camionnage ou bien coiffant le képi d’employé, sauf
encore quelques vieilles gens promptes à s’effrayer des
nouveautés et dont le radotage faisait rire, personne
dans la ville ingrate ne regretta d’abord la modeste paix
des temps anciens.
Sœur Nanon, elle-même, se sentit un instant
conquise.
Car, ainsi que Grand-Père, le vieux biquetier le
constatait avec une si cruelle joie, les temps anciens
étaient bien finis où, sur les routes, passaient, traînés
par quatre forts chevaux, avec leurs caparaçons de laine
rouge ou bleue et leurs tintinnabulants colliers en
clocher, les équipages de rouliers, où les deux antiques
auberges, la Mule blanche et le Bras d’or bourdonnant à
pleines tablées, embaumaient la rue Droite, du Portail-
Peint au portail de Toutes-Bises, des parfums
gourmands de leurs cuisines.
89
Maintenant, rouliers et diligence disparus, la route
désormais déserte, on avait la satisfaction d’aller trois
fois par jour, à un kilomètre de la ville, voir « le chemin
de fer arriver ».
Mais c’est vainement, que, dans l’attente de
chimériques voyageurs, les auberges, transformées en
hôtels, assourdissaient la rue, aux heures des repas, du
vacarme enragé de leurs cloches et envoyaient pour
chaque train, avec l’entêtement du désespoir, deus
omnibus partant toujours à grand bruit de grelots et de
fouets et qui, toujours retournaient vides.
Le pire, et ce qui encolérait surtout sœur Nanon,
c’était le scandale des mœurs.
Plus de ces immémoriaux cabarets à buis où, sur des
tables boiteuses, les gens allaient honnêtement boire
leur litron de vin en croquant des figues sèches et des
noix.
Quelques anciens leur restaient fidèles ; mais la
jeunesse, artisans comme paysans, les méprisaient pour
les cafés. Et c’est par pure habitude et souvenir du
temps jadis, qu’après vendanges, un gamin, sonnant
dans sa conque, jetait aux carrefours le cri : – « Vin
nouveau à trois sous le litre... chez Jean Bertrand, rue
des Écouffes... il est bon et je l’ai goûté. » Malgré son
attestation compétente, personne ne l’écoutait plus.
90
Un moment même, pendant la période de prospérité,
il y avait eu des cafés à chaque coin de rue. Les
premiers installés réussirent, et tout le monde voulait se
faire cafetier.
Puis la dégringolade et le découragement arrivèrent.
La plupart des cafetiers improvisés durent mettre les
clefs sous la porte après faillite. Néanmoins le pli en
étant pris, trois ou quatre établissements purent quand
même tenir coup, entr’autres le Café Guisolphe, ainsi
nommé du nom de son propriétaire.
91
XX
Ce Guisolphe était un ancien conducteur de
diligence qui, abandonnant au bon moment la veste
courte à col brodé et la casquette en accordéon, avait eu
l’esprit d’épouser dans les bas quartiers une paysanne
assez bien dotée que tout de suite séduisirent sa bonne
mine, et surtout certain air vainqueur et mauvais sujet
spécial au personnel roulant des messageries. Car
toujours la femme aima Don Juan ; et, de leur perpétuel
va-et-vient sur la route jalonnée d’auberges, du séjour
désœuvré qu’ils font, à chaque voyage, dans la
grand’ville, les conducteurs, quand ils sont comme
Guisolphe, solides et jolis garçons, gardent un parfum
d’aventure.
Guisolphe d’ailleurs possédait quelques économies
provenant du petit commerce de gibier nuancé d’un peu
de contrebande qu’on lui tolérait ; économies qui,
jointes à la dot, avaient permis aux deux époux, après
une tentative malheureuse en épicerie, de fonder un
café dans des conditions de somptuosité et de confort
jusque-là inconnues à Rochegude.
Le café Guisolphe !
92
Mais au café Guisolphe, dedans, dehors, partout, sur
la porte entre les lauriers-roses plantés dans d’énormes
pots de Vallauris, comme à l’intérieur où, reflétés par
de hautes glaces, les Rochegudais s’admiraient, c’était
une sensation, nouvelle en ces pays perdus, de luxe et
presque de débauche.
Maintenant, la clientèle établie et sa femme installée
au comptoir, une brune encore belle dans sa tentante
maturité, l’heureux Guisolphe, en souliers vernis dès le
matin, bornait sa peine à surveiller d’un œil détaché
chambrières et bonnes, ou bien, pensif sur une échelle
dont le garçon pénétré de respect tenait le pied, à régler
plusieurs fois par jour la pendule en faisant longuement
et complaisamment sonner les heures. Il mettait une
affectation à ne pas se mêler du service. Familier, mais
digne avec les clients, on eût dit quelque grand seigneur
qui aurait exercé un commerce pour se distraire.
Cependant Guisolphe rêvait mieux, décidé qu’il était
à violer la fortune.
Un beau jour, Rochegude apprit que Guisolphe allait
transformez son établissement en café-concert.
Les hommes de progrès approuvèrent.
Un café-concert ? Pourquoi pas ? Le chef-lieu avait
bien le sien.
D’autres, au contraire, voulaient encore douter, se
93
scandalisant surtout à cause des chanteuses.
Mais interrogée, Mme Guisolphe confirma les
bruits, très crâne et même insolente un peu, en personne
que désormais aucun vain scrupule ne gêne.
– Il n’y a pas de sot métier, disait-elle.
D’ailleurs les engagements venaient d’être signés,
chez l’agent lyrique, par Guisolphe qui avait fait exprès
le voyage d’Avignon.
Les choses ainsi décidées, on fermerait un mois pour
laisser champ libre aux maçons, aux décorateurs, et, la
veille du grand marché d’août, on inaugurerait la salle
nouvelle.
Tout se passa de point en point suivant le
programme.
Par une attention délicate envers son ancienne
clientèle, Guisolphe n’avait rien voulut changer aux
dispositions du café primitif.
De sorte que les moins traitables des habitués, ceux-
là mêmes qui, pendant les travaux s’installaient chez le
concurrent d’en face, ricanant de voir la promenade des
gâcheurs de plâtre et des barbouilleurs, proclamèrent
intérieurement la supériorité de Guisolphe, lorsque le
matin de l’ouverture, ramenés par une curiosité
grognon, ils retrouvèrent, remise à neuf, mais intacte, la
salle où ils aimaient se réunir.
94
Les mêmes bancs, les mêmes tables, et derrière le
même comptoir, le même cartel Louis XVI sur le
cadran duquel les aiguilles, qui semblaient tourner plus
paresseuses et plus lentes, donnaient l’envie de vivre là
toujours à faire la même partie et à se redire, toujours
nouvelles cependant, les mêmes histoires de pêche et de
chasse.
Le premier moment de surprise passé, on se
demanda :
– Où est le théâtre ?
Car les travaux avaient été conduits en grand
mystère, les ouvriers gardant le secret.
Guisolphe se contentait de sourire, mais Mme
Guisolphe, que tout le monde appelait cette bonne
maman Guisolphe, dit simplement :
– Qu’on veuille me suivre.
Et, coquette, rougissante un peu sous sa peau de
brune impressionnable, elle poussa une petite porte par
où le café communiquait avec le jardin.
95
XXI
Un jardin, non ! plutôt une cour étroitement
encadrée entre les murs de derrière, hauts et nus, des
maisons voisines.
Longtemps, on avait relégué en cet endroit les
bouteilles et les tonneaux vides. La bonne y garnissait
ses lampes à pétrole. Et, seul représentant du genre
végétal, un mélancolique platane, cherchant à la hauteur
des toits un peu d’air libre et de lumière, étirait au
milieu ses branches vers le ciel.
C’est cet inutile coin de débarras que Guisolphe,
sans grands frais, d’ailleurs, sut transformer en salle de
spectacle.
Une estrade s’élevait au fond, avec un piano devant
l’estrade ; et, séparant le piano du public, un rang de
chaises réservées pour les musiciens de l’orchestre.
Le rideau, à ce moment baissé devant le décor,
représentait, en fantaisistes perspectives, un paysage
oriental embelli de palmiers et de jets d’eau. Au milieu
du manteau d’arlequin, dans un encadrement de lauriers
brillait, montagne d’or sur champ d’azur, le fier écusson
96
de Rochegude.
Cet écusson flatta le patriotisme des vieux
Rochegudais. Par contre, on s’accordait à trouver
l’exécution des peintures un peu grossière.
Mais Guisolphe, désormais expert aux choses de la
scène, expliqua pourquoi il fallait qu’il en fût ainsi, les
décors devant être vus de loin, aux lumières. Il ajouta
qu’au surplus, dans les grandes villes, les décors étaient
brossés avec un balai par des artistes spéciaux, d’un
mérite et d’une dextérité rares. À cette idée de balai,
l’admiration générale s’augmenta.
Par exemple, l’ornementation des murailles fut
approuvée sans réserve.
N’ayant pas trouvé dans le pays un artiste capable
d’aborder la fresque, Guisolphe s’était résigné au papier
peint. Mais un papier peint dont Rochegude parle
encore !
Entre des colonnes de marbre très curieusement
imitées, parmi des flûtes, des tambourins et des lyres,
neuf muses aux nudités copieuses et le corps à peine
voilé sous de succinctes draperies, se cambraient en
diverses poses afférentes à leurs fonctions.
On avait même dû, pour la symétrie, en ajouter une
dixième vêtue seulement de ses cheveux et brandissant
le thyrse à pomme de pin des bacchantes.
97
Et Guisolphe expliquait encore comment, réflexion
faite, après avoir voulu d’abord le déraciner, il s’était
décidé pour la conservation du platane. On aurait ainsi,
grâce à son ombrage, des concerts d’été ; tandis que,
l’hiver ou les jours de pluie, un plafond vitré glissant
sur charnières et emboîtant le tronc exactement,
transformerait le jardin en une salle confortable et
close.
Il fit manœuvrer le plafond et chacun, songeant que
ces merveilles étaient pour Rochegude, ressentit
aussitôt un frisson de patriotique orgueil.
Dans l’après-midi, par le train, les dames artistes
arrivèrent. La bonne maman Guisolphe, délibérément,
alla les attendre sur le quai de la gare.
Elles étaient trois, suivies du pianiste ; le comique
attendu ne devait venir que plus tard. Il fallut tout un
camion pour apporter, jusqu’à l’hôtel, leurs trois malles
lourdes, constellées d’étiquettes et dont l’énormité
impressionna.
Aussitôt débarbouillées, ce qui prit peu de temps,
elles firent le tour du pays, dans leurs cache-poussière
clairs, avec l’air de s’intéresser au pittoresque des sites.
On eût dit d’aimables et curieuses touristes
nullement effrontées, timides plutôt et gênées par
l’indiscrétion des regards.
98
L’effet produit fut excellent.
Puis, il y eut une répétition de raccords à laquelle les
initiés seuls assistèrent, admirant de quelle bonne grâce,
en robe de ville, sans quitter l’ombrelle ou l’éventail,
elles se penchaient pour passer au pianiste leur
répertoire, indiquer du doigt un dièse, donner le ton à
demi voix, et quelle jolie moue elles faisaient, tout
ensemble fâchée et mutine, quand une fausse note
sortait de l’orchestre, dont les six musiciens amateurs se
sentaient nécessairement un peu troublés par la
solennité des circonstances.
Le lendemain, une grande affiche annonça
l’ouverture des Fantaisies-Rochegudaises avec les
débuts de Mmes Olga Troïloff, Jane Yanne, et Loïse de
Valtravers.
L’inauguration eut lieu à la date fixée, pour le grand
marché d’août, autrement dit foire de Saint-Chapoli.
99
XXII
Ce saint Chapoli est un saint ignoré des calendriers ;
mais son antique statue, taillée dans un tronc de poirier
sauvage par quelque barbare adorateur, n’en préside pas
moins depuis mille ans et plus, en concurrence avec
saint Domnin que les générations nouvelles, on ne sait
pourquoi, oublient un peu, aux destinées de Rochegude.
Bien que Rochegude, depuis sa ruine, soit devenue
ville de progrès, qu’elle possède trois journaux,
ennemis ainsi qu’il convient, et qu’on y rêve d’utiliser
les forces perdues d’un torrent pour inonder de clartés
électriques le réseau de ses vieilles rues, malgré le
changement des mœurs, saint Chapoli têtu résiste, et
garde un peu de pittoresque au milieu de la croissante
banalité.
Depuis hier, le grand saint Chapoli, dont les curés,
ennemis eux aussi, hélas ! des traditions du bon vieux
temps, ont voulu faire un saint Hippolyte, a été amené
en pompe de son ermitage dans la cathédrale.
Toute la nuit, il est resté, et toute la journée il restera
sur l’autel, tenant à la main un bouquet et regardant de
100
ses yeux de bois, par delà la porte large ouverte, le
tumulte du pré de foire, les bœufs deux à deux, tête
basse sous les longs jougs historiés, les mélancoliques
brebis et leurs grelottantes sonnailles, les chevaux
attachés aux brancards des charrettes, et les
maquignons, les bouchers, les fermiers qui crient, se
topant et comptant des piles d’écus sur les mouchoirs
rouges étalés par terre.
Saint Chapoli doit aujourd’hui bénir la foire. Mais il
ne soupçonne pas, quoique saint, ce qu’il bénira par
surcroît.
Dès le grand matin, les boutiques se sont ouvertes
sur la rue aux pavés aigus. De tous les côtés, par les
sentiers en zigzag qui descendent des vallées plus
hautes, c’est une procession de bêtes et de gens,
fourmillante, ininterrompue.
Chaque pays a sa caravane.
Voici ceux de Montfuron, ceux d’Entrepierres, ceux
d’Antonaves ; et partout des bourriquets qui trottent,
des mulets portant, assises sur les « ensarris » pleins,
villageoises et bastidanes ; et les troupeaux que le
berger précède, pour se faire suivre, en bêlant ; et la
troupe indisciplinée des porcs toujours prêts à une
prompte fuite ; et les chevreaux d’hier, promus boucs
ou chèvres depuis que la corne, commençant à poindre,
ébouriffe les poils de leur front étroit.
101
Les bons « forestiers » sont en joie, comptant
échanger tout cela contre écus, dont ils laisseront
quelques-uns, non pas certes, à saint Chapoli, la mode,
depuis longtemps en est passée ! mais aux cafés, qui ont
mis des rideaux neufs à leur devanture, aux hôtelleries
depuis la veille parfumées de la grasse vapeur des
daubes, ainsi qu’aux marchands ambulants : drapiers de
grand chemin et quincailliers de carrefour qui, entre les
sacs de blé nouveau, dont on soupèse l’échantillon au
creux de la main comme s’il s’agissait de grains d’or, et
les monceaux de fruits, de légumes et de fromages, ont
envahi tous les coins vides de la place et de la placette.
La foire durera ainsi jusqu’au soir ; et jusqu’au soir
une foule de plus en plus serrée va remplir les rues au-
dessus desquelles semble planer déjà un long
bourdonnement d’abeilles.
Mais, cette fois, tout comme saint Chapoli, auberges
et cafés auront tort.
C’est en vain, également, que le cirque des chevaux
de bois fera rage de son orgue qui, tournant en même
temps que le plancher mobile et la toiture en toile
peinte, jette alternativement aux quatre coins de
l’horizon une mitraille de notes ronflantes et cuivrées.
C’est en vain que les jolies marchandes de
berlingots souriront aux passants, avenantes et chassant
les mouches avec des mouchoirs en papier doré, tandis
102
que, derrière les tours, sous les platanes, des
bohémiennes aux cheveux luisants proposent la bonne
aventure.
Les Fantaisies sont là, on ne voit que les Fantaisies.
On se montre sur l’affiche ces noms flamboyants : Olga
Troïloff, Jane Yanne...
Comment résister à des tentations pareilles ?
Aussi, tant que dura l’après-midi, les villageois,
délaissant marché aux grains et pré de foire,
assiégèrent, ivres à la vue de ces femmes décolletées
dont l’épaule, parfumée et blanche, au moment des
quêtes, les frôlait, la salle des Fantaisies-
Rochegudaises.
Après dîner, pour la représentation du soir, une lyre
de gaz incendiait la rue. Mais la plupart des
« forestiers » étaient déjà partis et la soirée resta
presque intime. Ces dames chantèrent uniquement pour
la forme : chacune deux ou trois chansons, se sentant un
peu fatiguées.
– Tout à fait entre amis, histoire de faire
connaissance !... disait, en observant les impressions
des habitués, cette bonne maman Guisolphe.
103
XXIII
De tout temps, Médéric Mireur avait été un fidèle
client des Guisolphe. Il fréquentait, mon Dieu ! les
autres établissements par esprit de justice et bonté
d’âme, mais au hasard, sans régularité.
Tandis que rien au monde ne l’aurait empêché de
venir deux fois par jour, aux heures de l’absinthe,
s’asseoir devant le café Guisolphe, sur le banc de bois
peint en vert, entre les classiques lauriers-roses.
Ses amis l’attendaient là, gentilshommes chasseurs,
plus ou moins vieux garçons, dont la camaraderie le
flattait, et qui, devenus quelque peu sceptiques dans un
long tête-à-tête avec leurs blasons dédorés, le
considéraient pour sa fortune et l’honoraient du
tutoiement.
Ils avaient une table spéciale. C’était la table de
« ces Messieurs ». Table, en vérité, peu commode à
cause de l’étroitesse de la rue.
Souvent, il fallait se dresser et retirer les chaises au
passage du courrier d’Antonaves ou de Nibles, toujours
en retard et brûlant le pavé sous le galop de ses chevaux
104
étiques, ou bien encore quand passait, surchargée et
prête à crouler, une charrette laissant derrière elle, dans
une traînée de bonne odeur, des touffes de foin
suspendues au bec de gaz et à l’enseigne.
Mais ces inconvénients légers avaient pour
compensation de précieux avantages.
L’endroit était charmant dans la belle saison, à cet
angle que décrit, en traversant Rochegude, la rue
ombragée et réjouie par les tendelets multicolores des
boutiques.
Et quelle vue admirable ! Tout au bout, d’un côté, le
vieux Portail-Peint ; de l’autre, celui de Toutes-Bises ;
et, par-dessus, barrant le ciel bleu, derrière l’alignement
parallèle des maisons, à droite et à gauche, les deux
montagnes entre lesquelles depuis des siècles et des
siècles monte sa garde la petite ville jadis guerrière et
toujours cuirassée de remparts.
Le mont Arluc « ara luci », qui, préserve des
déboisements par quelque protection surnaturelle, reste
verdoyant comme aux temps antiques où des autels
mystérieux se dressaient parmi ses buis et ses futaies ;
et la roche du Serre, blanche et nue, sans une herbe,
sans un buisson, gigantesque falaise découpée sous
l’assaut des mers préhistoriques, dans les anfractuosités
de laquelle, hantées d’aigles et de grands corbeaux, le
vent mugit les jours de mistral avec des lamentations
105
d’orgues et de vagues !
Un historien symboliste, rien qu’à regarder ces deux
montagnes, eût deviné l’âme compliquée de
Rochegude, faite de candeur et d’âpreté.
Médéric et ses amis, à vrai dire, étaient
médiocrement sensibles aux considérations d’un tel
ordre.
Ils affectionnaient surtout leur table à cause du
voisinage de la fontaine, colonne antique surmontée
d’un marbre fruste ayant des aspects de sirène et d’où,
par trois canons en bronze verdi, retombait dans l’auge
de pierre une eau limpide et montagnarde.
Devant cette fontaine, qu’on appelait la Fontaine-
Ronde, bien que le bassin, renouvelé sans doute, en fût
carré, c’était deux fois par jour, avant le dîner et le
souper, précisément aux heures de l’apéritif, une
procession d’artisanes et de servantes venant emplir
pour le repas soit leur carafe, qui, sous le jet clair,
s’emperlait de gouttes luisantes, soit leurs cruches et
leurs « dourguettes » vernissées de jaune ou de vert.
Il en montait des Bas-Quartiers, il en descendait des
Hautes-Rues, tout cela jeune, coquetant, répondant aux
galanteries par des éclats de rire, et se disputant, à qui
serait la première servie, avec des protestations et des
révoltes si quelque paysan, réellement pressé, voulait
106
faire boire sa bête au bassin.
C’est là que, la première fois, ils se l’étaient tous
deux rappelé depuis, dans un simple regard, sans rien
prévoir, sans se connaître, Domnine et Médéric avaient
échangé leur désir.
Souvent, aussi, lorsque passait Trabuc, ces
Messieurs l’arrêtaient pour parler chasse. Le bon
Trabuc s’exécutait, timide d’abord, puis s’échauffant et,
d’un geste à lui familier, ayant l’air, tandis qu’il
racontait, de balayer avec sa main des miettes restées
sur la table.
Rencontres qui, depuis quelque temps, gênaient
considérablement Médéric.
107
XXIV
Tant que dura la belle saison, malgré la création des
Fantaisies-Rochegudaises, « ces Messieurs »
changèrent peu leurs habitudes.
Ils n’y fréquentaient pas le soir, voulant se donner
l’air blasé : Tout au plus, quelquefois, au milieu de la
journée, un vermouth qu’on buvait en compagnie de ces
Dames, tandis que sur le marbre rouillé des tables, se
découpait en vagues dessins l’ombre mouvante du
platane.
Dans le petit jardin, les trois dames travaillaient,
sérieuses, comme en famille. Quand on n’a pour vivre
et se vêtir que deux cents francs par mois avec la
nourriture, il faut être un peu soi-même sa couturière et
sa modiste. On rafistole donc des chapeaux et des
robes, on recolle des partitions, ou bien encore,
mystérieusement, dans un coin, on écrit, avec des
calculs de caissière, de longues lettres attendries aux
divers galants égrenés en route.
Puis, l’accompagnateur sortait de la cuisine, une
écuelle à la main, battant un sabayon qu’il buvait
108
voluptueusement avant de s’asseoir au piano et qui
laissait toujours un peu d’or dans l’ébène de ses
moustaches.
La répétition durait peu. Il ne s’agissait, le répertoire
étant courant, que de se donner un léger
rafraîchissement à la mémoire, et ces dames se
contentaient, pendant que le piano plaquait l’harmonie,
de soupirer à mi-voix, comme pour la forme, avec des
airs ennuyés de grande artiste, le commencement des
couplets.
Quelquefois survenait une averse.
Le platane pleurait, les tables ruisselaient. En jurant
ses « sangodemi ! » l’infortuné pianiste couvrait son
instrument de couvertures. Mais Guisolphe arrivait,
toujours calme et souriant ; il faisait, en un tour de
main, fonctionner le mécanisme du plafond mobile.
Alors, bien à l’abri et bénissant la pluie, on improvisait
un inoffensif baccara.
Tout cela, en somme, ne tirait pas à conséquence.
Novembre arriva. Bientôt, il ne fut plus possible de
tenir dans la rue balayée par le vent de bise ; et,
délaissant le vieux café où, pourtant, ils avaient
également leur table d’hiver, ces Messieurs
s’acoquinèrent aux Fantaisies.
Mais pendant ces trois mois, instruit par
109
l’expérience, Guisolphe avait apporté dans le
gouvernement de son entreprise lyrique de notables
améliorations.
Les artistes ne logeaient plus à l’hôtel décidément
trop cher pour elles. D’ailleurs, il y avait eu des abus :
les dames partant aussitôt la représentation finie, sans
même accorder un sourire aux habitués, et s’en allant
finir leur nuit avec des commis voyageurs, des inconnus
de passage.
– Pour qui me prennent-elles, et pour quoi prennent-
elles mon établissement ? disait sévèrement Guisolphe.
Maintenant, tout était rentré dans l’ordre. Guisolphe,
à prix raisonnable d’ailleurs, nourrissait, logeait ses
artistes, et chacun y trouva son compte.
Les Fantaisies-Rochegudaises occupaient le rez-de-
chaussée d’une antique maison seigneuriale, dont le
grand escalier à balustres ouvrait directement sur la rue
par un couloir très large, au plafond somptueusement
décoré d’emblèmes galants et d’armoiries.
Ce couloir, reblanchi, peint de couleurs vives et mis
en communication avec la salle de concert, devait
désormais, en dehors du café proprement dit, servir
d’entrée principale aux Fantaisies-Rochegudaises.
Il suffit de percer dans le mur une porte et d’y
appliquer une échelle de moulin pour relier directement
110
à la salle trois chambres que Guisolphe sut aménager au
premier étage en coupant de cloisons le salon d’honneur
qui, depuis longtemps, ne servait plus que de grenier.
Dès lors, les dames purent, à toute heure, descendre
familières, en déshabillé, se recoiffant avec des rires,
devant la glace fleurie de leurs noms en lettres énormes
au blanc d’Espagne, qui occupait le fond du décor.
Guisolphe avait supprimé l’orchestre.
L’accompagnateur suffisait, Italien complaisant,
affranchi de préjugés par la misère, lequel, épave trop
longtemps roulée, passait les journées, désormais
presque heureux, à confectionner ses sempiternels
sabayons, sauf le soir, se rappelant qu’il était artiste, à
déchiffrer, pour lui tout seul, entre deux numéros, avec
des jouissances infinies, une partition de Wagner.
– Que volete ? soupirait-il, Wagner c’est l’ambroisie
avec quoi zé mé débarbouille.
Et il en avait besoin d’ambroisie pour se
débarbouiller, pauvre diable ! des extraordinaires
musiques qu’il lui fallait seriner aux chanteuses, de
quinze jours en quinze jours.
Car tous les quinze jours, Guisolphe renouvelait son
personnel féminin, par principe. Depuis longtemps,
Olga Troïloff, Jane Yanne et Loïse de Valtravers étaient
oubliées.
111
XXV
Ces Messieurs ne quittaient plus les Fantaisies, un
peu gênés, le soir, à cause du gros public, mais se
retrouvant, après la représentation, une fois les portes
fermées. Interminables causeries sous le gaz à demi
baissé, qui, généralement, se continuaient longtemps
après minuit par le classique baccara et un souper servi
dans les chambres.
Un certain nombre d’amis, également initiés,
venaient là retrouver ces messieurs, chaque nuit, au
sortir du cercle. Ils connaissaient les mots de passe et la
manière de frapper.
D’abord, Médéric, quand même protégé par la fière
image de Domnine, affecta de se tenir à l’écart.
Cependant, un soir de débuts :
– Tiens, mon beau brigadier !... s’écria en lui
présentant sa coquille de quête, une nouvelle chanteuse
excentrique, depuis quatre jours annoncée sous le nom
de Marthe Mignon.
Médéric cherchait.
Mais tout de suite, le bras autour de son cou, avec
112
une familiarité cabotine :
– Marthe Mignon.... Rappelles pas ?... Tunis,
cinquième hussards !
Et Médéric cherchait toujours, pas bien sûr, mais
pourtant flatté, le sourire déjà complice :
– Marthe Mignon... En effet... Oui, parfaitement.
Marthe maintenant lui chuchotait des choses
secrètes à l’oreille, tandis qu’autour d’eux, sous le
platane, ces messieurs, discrets, se taisaient.
Soudain, Médéric se rappela. Comment avait-il pu
oublier ces choses ? Il se rappela Tunis, les rues
voûtées, les heures chaudes de la sieste ; il se rappela
surtout, dans le quartier Maltais, un terre-plein sur une
petite place, avec des canons plantés culasse en l’air, un
cabaret borgne, tout au coin, et lui-même un peu gris,
ayant quitté son sabre et tenant Marthe sur les genoux.
Car, en effet, c’était bien la même Marthe. Dans
cette forte brune aux traits apaisés et grossis, il
retrouvait, non sans plaisir, la maigre et mince
Toulonnaise, tout flamme et tout nerf, pour qui deux
semaines durant il avait eu comme un caprice.
Puis, ce furent des confidences : une baignade à
Hamman-lif, la mer si bleue et le sable de la plage qui
brûlait ; une promenade aux Soucks, des tapis
marchandés ; le regard provoquant et calme des grasses
113
juives, bottées d’or, casquées d’or, trébuchantes sur
leurs patins ; les Moresques voilées qui, passant près de
Marthe, crachaient ; et les belles soirées au Giardino
Paradiso où l’on écoutait la comédie en buvant, assis
sous une énorme treille dont les grappes mûres
pendaient pareilles à des lustres d’église.
C’était le bon temps !
– Et la blanchisseuse, la négresse, qui, à cause des
initiales, confondait toujours notre linge. J’ai encore de
tes mouchoirs ! ajoutait Marthe avec câlinerie, en
secouant, brodé de deux MM, un mouchoir fin qui
sentait bon.
Médéric céda, si bien vaincu que plus d’un mois
durant, le nom de Marthe Mignon s’éternisa, et sur
l’affiche et sur la glace.
Guisolphe, d’ailleurs, monsieur Guisolphe, avait
l’air de ne se douter de rien. L’ancien café, où
continuaient à venir quand même les gens graves, lui
gardait une manière d’honorabilité. La bonne maman
Guisolphe disait quelquefois, souriante :
– Après tout, la maison a deux portes ; une fois la
nôtre fermée, ces Dames sont libres. Chez nous, on ne
regarde pas aux serrures.
Pour mieux se mettre en règle avec la vertu, Mme
Guisolphe, depuis quelque temps, s’était adjoint sa
114
mère : la vieille Dide Sarrasine. Et cette coriace
paysanne qu’au fond ces trafics révoltaient, d’autant
plus âpre au gain qu’il fallait l’acheter d’un peu de
honte, passait silencieuse à travers l’orgie, avec sa tête
que soixante ans de travail aux champs avaient faite
indélébilement vénérable, comme le spectre irrité et
rapace, le témoin sibyllin et parfois gênant des rudes
vertus de jadis.
– Ils sont tous fous, murmurait-elle, avec leur boire,
avec leurs filles.
Et remuant les écus au fond de sa poche :
– Ils n’auront que ce qu’ils méritent ; l’argent mal
dépensé leur manquera un jour.
115
XXVI
Depuis le scandale de ces événements, sœur Nanon
ne décolérait plus.
Vers la fin de l’hiver, Domnine vint rue des
Poternes. Elle y trouva sa vieille amie qui, tout en
ravigotant avec un des sarments secs, six mois
auparavant apportés par Brusquette, la grosse bûche du
foyer, recommençait ses homélies,
– Qui te voit, Rochegude, et qui t’a vue !
Autrefois Rochegude était un paradis. Tu ne l’as pas
connue, Domnine, du temps des ronds d’oreilles, des
rubans de coiffes, des chaînes d’argent à triple tour et
des larges chapeaux en feutre bordés de fine dentelle
d’or.
C’était le costume des artisanes ; et les paysannes
aussi se trouvaient belles avec leur jupes à trois canons,
leur corsage en velours sans manches d’où la chemise
de toile sortait, avec les deux tresses de laine rouge
descendant des épaules et soutenant la jupe.
Alors, les gens savaient se connaître !
Artisane ni paysanne n’aurait osé s’habiller
116
autrement que ses pareilles, excepté pourtant au
carnaval, lorsque des dames, vraies dames de château,
Mme de Mérueil ou Mme de Crudy, nous prêtaient,
avec quelles recommandations, pour aller au bal, leurs
diamants de famille et leurs robes à grandes fleurs.
Les hommes en faisaient de même : tout le monde
tranquille à son métier.
Aussi dans ce temps, à chaque récolte, la
bénédiction tombait du ciel. Le bon vin valait moins
que l’eau. Sur les pontins, devant les portes, d’une
vendange à l’autre, il y avait toujours, avec une nappe
bien blanche, un pot de grès toujours rempli, pour que
les pauvres puissent boire. Dans les caves, les maçons
maçonnaient des tonneaux en pierre, ceux en bois ne
suffisant pas.
Jamais une année de chanvre ou d’olives, jamais une
année d’amandes ne manquait, et les mendiants se
croyaient riches.
À l’époque, Domnine, où le soleil te vit, quoique
tout déjà fût bien changé, les choses pouvaient aller
encore.
Mais depuis ce chemin de fer, le diable est maître
dans Rochegude, et saint François, s’il y revenait, ainsi
qu’il y passa jadis, portant le bâton et la gourde, ne
trouverait âme à qui parler... C’est à désirer la fin du
117
monde ! Personne ne sait plus s’il vit. L’argent règne,
l’orgueil domine, on a oublié l’humilité. Avec cette
invention des chemins de fer, écus, bêtes et gens, tout
file sur Paris. Seule la misère reste dans nos trous, et,
les choses anciennes s’oubliant, tout tombe de lance en
quenouille.
Est-ce que, sous prétexte de République, on ne
voulait pas démolir les remparts et les tours où nichent
les pigeons fuyards, dont les crevasses au printemps se
fleurissent de violiers sentant bon le miel et qui, l’hiver,
quand le soleil donne, servent de cheminée au pauvre
monde !
C’est comme pour la vieille horloge qu’ils ont
déplacée et dont la cloche, du haut de sa cage de fer,
n’annoncera plus aux travailleurs des champs, d’une
voix, suivant la saison, tantôt aiguisée par le mistral,
tantôt enrouée par la neige, l’heure des repas, des
siestes et du retour.
Et tiens, Domnine, il n’y a pas longtemps, à la cime
maintenant épointée du clocher des Pères, tu sais bien,
près de mon jardin, en place de croix ou de coq, une
boule de cristal brillait. Pour les paysans, ce cristal,
étoile allumée chaque matin comme par miracle aux
premiers feux du soleil levant, était le diamant de la
Reine Jeanne. On a enlevé le diamant ; et Rochegude
renie sa reine.
118
Les anciens corps d’État, l’un après l’autre,
disparaissent.
Plus de ces foulons qui foulaient de si bons draps en
laine couleur de la bête. Plus de ces tisserands qui
tissaient la serge et la toile rousse. Le vieux Ravoux lui-
même, qui n’avait pas son pareil pour la fabrication de
ses chapeaux solides comme un dos de tortue, et durs à
ce point qu’ils auraient fait verser, si chargée fut-elle,
une charrette, le vieux Ravoux a perdu courage. « – Où
allez-vous, père Ravoux ? lui demandait-on. – À la
foire, mes amis, à la foire. – Et à quelle foire, père
Ravoux ? – C’est une foire, hélas ! ancienne ; il n’y a
plus que moi qui la connaisse dans le pays. »
Jusqu’au cordier, ce brave Moulet, à qui les idiots de
l’hospice tournaient la roue et qui, le ventre enroulé de
chanvre, allait à reculons le long des remparts ! Eh
bien ! le Cordier ne fabrique plus de cordes.
Personne ne fabrique plus rien, on fait tout venir du
dehors. Trois ou quatre anciens feignent encore d’être
cordonniers ou tailleurs ; mais, en réalité, c’est
uniquement par amour-propre et pour la parade,
puisqu’ils passent leur journée à pêcher à la ligne sous
le pont pendant que les femmes gardent la boutique.
Pour peu que la révolution dure, bientôt il ne restera
rien de la Rochegude d’autrefois.
119
Le dernier pressoir à marc, avec ses grandes vis, est
en train de pourrir abandonné au coin d’une Androne.
On ne l’entendra plus rouler sur le pavé, comme
autrefois, après vendanges. De mon temps, quand la
confrérie des prieurs-porteurs d’outres existait encore,
la fille à qui ses parents assuraient au contrat une
« corne », c’est-à-dire le quart du revenu d’un pressoir,
passait pour richement dotée.
Le four Major où, depuis des mille ans, les familles
cuisaient, où l’on passait en hiver de si bonnes heures
les pieds au chaud dans les fines aiguilles tombées des
fagots de genévrier, le four Major est fermé depuis hier
faute de pratiques, tout le monde, par vanité ou par
paresse, courant aux boutiques des boulangers. Hier,
pour la dernière fois, les fournières ont passé dans la
rue, portant leur table de pains sur la tête.
Sur la tête ? Seigneur ! Ah ! la mode est finie, de
porter sur la tête. Même le linge des lessives qui s’en va
maintenant dans des paniers.
Autrefois, après la moisson, alors que les batteuses
n’existaient pas, quand les chevaux et les mulets,
dépiquant le blé, tournaient sur l’aire, c’étaient les
femmes, oui, les femmes qui, sans avoir besoin d’aucun
aide, montaient la paille dans les greniers. Elles allaient
aussi couper la litière, par les ravins et les rochers, à des
lieues ; un faix de buis ou de lavande, pesa-t-il un demi-
120
quintal, ne les effrayait pas.
Maintenant, les filles de paysans rougiraient de
travailler la terre et d’aider aux vieux qui, abandonnés,
s’exterminent. Elles deviennent tailleuses, gagnent sept
sous par jour, et trouvent moyen, le diable sait
comment, d’avoir une robe tous les mois et de faire les
artisannotes.
Au milieu de tout cela, Domnine, où veux-tu que se
tourne le paysan ? Pour vivre, il lui faudrait des
avances. Mais où les prendre, ces avances ? Avec les
taxes, les frais de justice, le plus clair de l’épargne s’en
va aux gens du fisc, aux avocats. À chaque vente, à
chaque succession, un morceau leur reste.
Et puis, il n’y a plus de récolte ; ou bien, si par
hasard il y en a une, c’est comme s’il n’y en avait point.
Le blé a réussi et les gerbiers sont hauts sur l’aire. Mais
voilà : à cause des arrivages d’Amérique, il faut le
vendre si bon marché qu’on n’en retire pas le prix de la
semence. Même histoire pour les amandes et les
primeurs. Même histoire pour les vers à soie ! Ils ont
tous monté, ils viennent superbes, et leurs cocons
s’accrochent si serrés et si drus sous les cabanettes en
bruyère, qu’on dirait à chaque brindille la grappe d’un
gros raisin d’or. Mais à quoi ça sert-il, puisque le cocon
est à donner ?
Aussi la terre n’a plus de valeur et le paysan s’en
121
dégoûte. Quelques entêtés s’y obstinent et la cultivent
par compassion. Mais les jeunes partent et vont à la
grand’ville, ou s’ils restent, finissent par jeter la pioche
et le béchard.
De paysans, on n’en trouve plus. Le dimanche, il y a
vingt, trente ans, la place des Hommes, devant la
Commune, était comme une fourmilière. Les anciens
parlaient des récoltes, on discutait le prix des journées,
et la jeunesse en écoutant s’habituait à aimer la terre.
À peine si cinq ou six vieux se réunissent encore, le
dimanche, devant la Commune. L’un après l’autre, la
mort les prend.
Ah ! oui, l’on nous en sert, des nouveautés ! C’est
pire qu’à la comédie.
Autrefois, seuls les gentilshommes chassaient. Ils
chassaient à cheval, le couteau au côté, avec des
tricornes. Aujourd’hui, tout le monde chasse, mais tout
le monde chasse à pied.
Autrefois, une seule personne allait aux eaux, dans
Rochegude : l’avocat Buquet, vieil original, perdus de
rhumatismes, et pas méchant, bien qu’il passât pour
franc-maçon. Quel événement d’un coin à l’autre de la
ville, quelle curiosité sur le seuil des portes quand, avec
son antique calèche aux ressorts de cuir, que
surchargeaient des sacs de pommes de terre et des
122
malles, il partait pour Montbrun, un pays où la terre est
jaune et bridée, où les plantes sentent le soufre.
Maintenant Montbrun est trop près. Il nous faut
Gréoulx, il nous faut Vichy. On va aux eaux pour faire
semblant d’être riches.
Mais le pire, c’est les cafés, encore un cadeau du
chemin de fer ! Les cafés qui font qu’on méprise le
bastidon, l’après-midi passée en famille, honnêtement,
au bon soleil, dans la compagnie des cigales ; et, parmi
tous ces cafés, les Fantaisies-Rochegudaises, invention
du diable, enfer tout ouvert où courent se ruiner les
bourgeois, où paysans et artisans apprennent le méchant
vivre et la paresse.
Quel exemple pour une ville que ces Guisolphe avec
leurs bandes de mal peignées venues d’Avignon, de
Marseille, et qui marchent la tête haute, et qui osent
montrer leur figure peinte en plein jour.
Il s’en passe, paraît-il, et il s’en passe aux
Fantaisies-Rochegudaises ! Dire que la vieille Dide
Sarrasine, qui a mon âge et fut prieuresse, préside à tous
ces ramadans...
Domnine écoutait, songeuse et regardant le feu, les
paroles de sœur Nanon.
Sœur Nanon n’apprenait rien de nouveau à
123
Domnine, hélas ! renseignée sur le café Guisolphe
comme sur Médéric, de plus en plus rare, de plus en
plus s’éloignant.
Précisément, la veille, pour la troisième fois peut-
être depuis l’hiver, Domnine, par hasard, avait revu
Médéric. Elle gardait encore au cœur l’amertume de
cette rencontre.
Comment, après le premier abandon, cet homme
était-il devenu maître d’elle ? Par quelle lâcheté avait-
elle permis ?
Et, comparant les dégoûts présents avec la douceur
de ses illusions premières, les soirs passés sur la
terrasse, à la voix des cloches voisines, dans le fin
parfum des œillets, avec cette triste folie d’un quart
d’heure brutalement volé à la confiance de Trabuc,
Domnine avait honte.
Car Médéric ne se gênait plus.
Comme Domnine, ce jour-là, faisant allusion à des
aventures dont tout Rochegude parlait, s’était
doucement plainte, Médéric, éclatant de rire :
Voyons, Domnine, sois raisonnable. Est-ce que je te
reproche Trabuc ?
Elle lui pardonnait pourtant ces banales infidélités ;
124
en Provence, un peu comme au pays musulman, les
femmes ayant souvent cette fierté de n’être jalouses que
de leurs égales.
Mais, pour vaincre une si belle indifférence, l’amour
réservait à Domnine d’autres griefs et d’autres douleurs.
125
XXVII
Rochegude, dans son trou de montagne, est privé de
soleil pendant deux mois. Il brille encore sur les
champs, l’enceinte une fois dépassée, mais la ville ne le
voit plus.
Or, ce jour-là, 14 février, sur le coup de midi, l’astre
ayant, comme chaque année, surmonté les crêtes
boisées qui bornent la ville au couchant, tout
Rochegude était en fête.
– Le soleil saute Mont-Arluc, disaient les gens ; et
chacun se réjouissait à cette annonce des beaux jours.
Car, malgré que son terroir nourrisse la figue et l’olive,
Rochegude a de rudes hivers.
Mais l’hiver maintenant était fini. Des rayons, quasi-
printaniers déjà, enfilaient en mitraille d’or
l’alignement de la rue Droite et s’éclaboussaient,
aveuglants, sur les vitres du café Guisolphe.
Le soleil commençait même à incommoder un peu ;
pourtant, ces messieurs, heureux de se retrouver à leur
table, n’avaient pas voulu que le garçon abaissât la
tente.
126
Guisolphe était venu s’asseoir auprès d’eux. Il se fit
apporter un verre, et, tout en y versant le filet clair
d’une carafe frais remplie :
– Aujourd’hui, dit-il, c’est moi qui régale. Le soleil
a sauté Mont-Arluc, et dans une heure, Dolinde arrive.
– Dolinde ? Votre petite Dolinde...
– Oui ! ses études la fatiguaient. Elle a besoin de
l’air du pays.
Tous feignirent de s’intéresser, et Médéric comme
les autres, bien qu’à plusieurs années de distance ce
nom prétentieux de Dolinde ne lui rappelât qu’une
assez désagréable gamine, rousse, tondue, d’aspect
garçonnier, toujours se roulant, pour l’ennui des
consommateurs, avec les chiens, entre les pieds des
tables, parmi les culots de pipes et les débris de cigares.
Dolinde n’était pas revenue depuis. On la savait
vaguement à Nice, en train de recevoir une éducation
présumée brillante chez des cousins établis là-bas
marchands de cannes et d’objets d’art.
Aussi Médéric et ses amis éprouvèrent-ils une
certaine surprise quand, derrière maman Guisolphe et la
vieille Dide, on vit descendre de l’omnibus une grande
fille, presque jolie, un peu pâle peut-être avec son teint
de rousse, la taille frêle encore malgré les promesses du
corsage et l’œil déjà malicieux sous des frisons de
127
cheveux cuivrés.
Tandis que Guisolphe daignait, vu la solennité des
circonstances, aider le garçon à descendre les malles,
Dolinde, son père embrassé, fit quelques pas, un sac de
voyage à la main, s’étonnant, comme un peu myope.
Tous ces messieurs s’étaient dressés et saluaient.
Dolinde affectait de mal voir, de ne pas bien les
reconnaître ; enfin, elle se décida :
– Monsieur d’Arnavon, Monsieur des Andrès,
Monsieur Pascal...
Et, dans leurs grosses mains poilues où brillaient des
bagues, familière, en riant, elle mettait sa main gantée.
Puis, s’adressant, comme pour finir sur la bonne
bouche, à Médéric aperçu pourtant le premier :
– Monsieur Mireur ? Tous les amis, alors... C’est
vraiment l’heureuse arrivée !... Mais quoi vous ne
m’embrassez plus comme il y a trois, quatre ans,
lorsque vous me siffliez et que j’avais bien dansé.
Et Médéric, en effet, avec une contraction au cœur
délicieuse et définitive, se rappela soudain qu’autrefois,
dans le vide des après-midi et le café à peu près désert,
il lui arrivait d’appeler Dolin, petit nom d’amitié donné
à la gamine, et de la faire danser en lui sifflant des
128
fanfares et des chansons.
Ce fut tout un événement que ce retour un peu
imprévu de Dolinde.
Les artisanes, en faisant leur tour de ville, les
paysannes, au lavoir, ne parlèrent pas d’autre chose ce
jour-là. Dolinde préoccupa même la société ; et l’on
citait déjà le mot d’une spirituelle vieille dame :
– C’est donc ça la fille aux Guisolphe que sa mère
tantôt promenait ? Mais elle est rousse à la croire teinte,
et, d’après la couleur de ses cheveux, je l’avais d’abord
prise pour quelque pensionnaire des Fantaisies.
Des clients inaccoutumés, qu’expédia la curiosité de
leurs femmes, s’asseyaient au café Guisolphe, en
passant, comme par hasard. Et longtemps après la
fermeture, les jeunes gens firent les cent pas entre le
Portail-Peint et le Portail de Toutes-Bises, passant et
repassant devant le café, et ne pouvant se résoudre à
regagner leur lit, tant qu’aux fenêtres du premier brilla
un filet de lumière.
Mais personne dans la ville endormie, sous le ciel
bleu criblé d’étoiles, ne veilla plus tard cette nuit-là et
ne rêva plus doucement que Médéric. Il se voyait au
café Guisolphe, en habit de chasse et sifflant. Devant
lui la petite Dolin dansait, laide, maigre, les cheveux
129
ras. Elle approchait, il l’embrassait et c’était la belle
Dolinde.
Bientôt cependant, au sujet de Dolinde, la
médisance entreprit de s’exercer.
Un commis voyageur n’affirmait-il pas l’avoir vue à
Nice, un soir de veglione, costumée et soupant en
joyeuse compagnie ?
Puis, avec des sourires entendus, on parlait du
fameux magasin sur le quai Masséna, derrière les
palmiers où, pour le plaisir de courtiser Dolinde,
quelquefois assise au comptoir, les désœuvrés passaient
des heures à choisir bien vernis et marqués de leurs
chiffres, un menu objet en bois de myrte, une canne de
caroubier.
Les cousins devaient gagner gros à ce commerce
mystérieux qui, rien qu’avec le bénéfice des trois mois
de saison, leur permettait de fermer boutique en avril et
de vivre rentiers le restant de l’année.
Tout cela, dans un vague mirage bleu, apparaissait
aux bonnes gens de Rochegude, très lointain, féerique
et suspect.
– Et voilà sans doute, ajoutait-on, pourquoi la belle
Dolinde avait tout de suite semblé si à l’aise et comme
chez elle aux Fantaisies, avec les chanteuses.
130
Une décision de Guisolphe, soudaine comme un
coup d’État, allait couper court aux dires des méchantes
langues.
Le café compromettait Dolinde, eh bien ! Dolinde
n’habiterait pas le café.
131
XXVIII
Depuis quelque temps, Guisolphe se trouvait, ô mon
Dieu ! un peu par hasard, propriétaire, place des
Missions, de certain vieux logis qu’un de ces messieurs,
l’aîné d’Arnavon, client assidu et débiteur considérable,
lui avait cédé amiablement en règlement de très anciens
comptes.
Tout le monde crut d’abord que Guisolphe achetait
pour assurer sa créance et revendre, faisant ainsi par
surcroît et légitimement une excellente affaire.
On ne connaissait pas Guisolphe, et sœur Nanon
avait bien raison de gémir dans ses homélies sur
l’abomination de la désolation.
La place des Missions, ainsi nommée d’une croix de
pierre abattue en 93 et solennellement rétablie, vers
1820, grâce aux Bons Pères, était, dans Rochegude, le
quartier par excellence aristocratique.
Une simple rangée de maisons, avec le tribunal et
l’église faisant équerre ; et, pour compléter le carré, les
platanes d’un boulevard tracé sur l’emplacement des
132
anciens fossés, après la démolition des remparts dont un
patriotisme éclairé avait pourtant conservé deux tours.
Mais ces maisons, d’ailleurs relativement modernes,
étaient sans exception précédées d’un haut perron en
pierre froide qui leur donnait des airs d’hôtel. Presque
toutes leurs portes s’encadraient de pilastres en demi-
relief, ou bien s’ornaient de pyramidions surmontés de
boules. Quelques-unes, à la clef de voûte, gardaient des
traces d’armoiries. Et les Rochegudais rêvant d’on ne
sait quel Faubourg Saint-Germain provincial, ne
contemplaient qu’avec respect ces lourds battants de
chêne, au milieu desquels reluisaient, toujours
soigneusement fourbis, le nœud de couleuvres ou les
dauphins couplés d’un heurtoir.
C’est là qu’habitaient les « vieilles familles »,
appellation vague, on ne sait comment méritée, mais
qui n’en désignait pas moins strictement une
aristocratie supérieure dans cette autre aristocratie
intitulée : « La Société. »
Ces vieilles familles, sans être nobles, la plupart
même devant leurs immeubles à la vente des biens
d’émigrés, semblaient, aux yeux des gens, avoir hérité
d’un peu du prestige de la bonne et vieille noblesse dont
elles usurpaient les demeures.
Place des Missions, les portes s’ouvraient rarement :
le dimanche pour se rendre, non sans apparat, à la
133
grand’messe, quelquefois aussi en semaine, pour
d’officielles visites. Seules les personnes de la Société
jouissaient, enivrant privilège, du droit d’en franchir les
perrons et d’en soulever les heurtoirs.
Les menues visites, ainsi que le service intérieur, se
faisaient par le « pâti ».
Car chacune de ces maisons possédait son pâti, mal
odorante cour s’ouvrant sur de tortueuses ruelles.
Entrer ainsi par le pâti était encore une manière
d’honneur ; et ce n’est jamais sans un peu d’orgueil
qu’entre autres, sœur Nanon foulait de ses chaussures,
en souple basane, ces aristocratiques fumiers, lorsque,
son rouet sous le bras, elle allait « baiser pantoufle » à
quelque dame de ses amies et dévider en flatteuse
compagnie, aussi allègrement que ses cocons, les
derniers cancans de la ville.
Gardée par ses deux tours, participant à la solennité
du tribunal et de l’église, la place des Missions était
comme un terrain sacré. Les vieilles familles, par
mariage ou par héritage, succédaient là aux vieilles
familles ; et personne, à Rochegude, dans le haut
commerce, ni même dans la petite bourgeoisie, n’aurait
osé s’y établir.
Guisolphe osa. Tranquille, avec le beau sang-froid
134
des hommes forts, il installa Dolinde dans l’hôtel
acheté, ainsi que la mère et la grand’mère, ne se
réservant pour lui-même qu’un pied-à-terre aux
Fantaisies. C’était carrément, pour les Guisolphe,
s’affirmer bourgeois et même mieux.
D’abord, quelques envieux raillèrent et la Société
s’indigna. Mais Guisolphe était riche ; l’opinion finit
toujours par s’incliner devant la fortune. Peu à peu
l’habitude de ces choses se prit, et les vieilles tours dont
l’ombre, au lever du soleil, barre la place, virent sans
s’écrouler, chaque dimanche, Dolinde, suivie d’une
servante, et le paroissien d’ivoire à la main, descendre,
pour se rendre à l’église, le vieux perron des
d’Arnavon.
Afin de ne rien brusquer, craignant peut-être de
paraître trop subitement fière, Dolinde n’en venait pas
moins presque tous les jours, suivant la coutume
rochegudaise, s’installer en pleine rue, avec des amies,
des voisines, près du café paternel, derrière l’abri d’un
laurier-rose ; et là, simplement et distraitement, elle
s’occupait de menus travaux de broderie.
Assez souvent encore, aux heures des répétitions,
elle traversait le café, en s’excusant d’un sourire, et
pénétrait jusqu’à la salle de concert.
135
Mais tout cela d’un tel air de distinction, avec un
naturel si charmant !
Il lui arrivait même, sans être gênée par la présence
des dames artistes, de se mettre quelques minutes au
piano pour essayer à mi-voix et du bout des doigts un
peu de musique.
Car Dolinde était au courant des nouveautés, et tout
de suite se manifesta d’un goût ultramoderne,
également admirée du mélancolique accompagnateur,
lequel enfin trouvait, fleurette sur son chemin d’exil,
une âme au besoin wagnérienne, et des inconscientes
esclaves blanches pour qui, dans ses moments
d’humeur gamine, elle daignait parfois indiquer le geste
et les « soulignés » d’une divette à Nice entrevue.
Heures douces dont s’enivrait Médéric.
Comme il avait la voix assez juste, souvent il leur
arrivait de déchiffrer à deux, avec Dolinde, quelque
chansonnette reçue de la veille. Mais toujours Dolinde,
au milieu d’un couplet, fermait le clavier, et, riant :
– Non, vraiment, monsieur Médéric, vous me feriez
faire des folies !
Ainsi leur intimité se noua sous l’œil attendri de la
bonne maman Guisolphe.
– Ce sont des enfants ! disait-elle, même quand leurs
mains se mêlaient, ou que la moustache de Médéric
136
frôlait d’un peu trop près la joue pâlotte de Dolinde.
Mais déjà les enfants, chacun avec des projets,
d’abord vagues, puis se précisant chaque jour, rêvaient
de moins innocents tête-à-tête et de plus sérieux rendez-
vous.
137
XXIX
En même temps que l’hôtel de la place des
Missions, Guisolphe, comme épingle, s’était laissé
adjuger une propriété rurale sans grande valeur, mais à
portée de la ville : immémorial vide-bouteille des
d’Arnavon, au temps de leurs splendeurs.
C’était, en contrebas des coteaux boisés le long
desquels, blanches et grises avec des toits roux, les
minuscules villas Rochegudaises s’échelonnent, – car
tout habitant un peu aisé possède la sienne, qu’il appelle
son bastidon, – une simple langue de terre sous un bloc
de poudingue en surplomb et creusé en grotte d’où
s’échappe une source vive. À cause d’un petit pavillon
remontant au siècle dernier, on avait baptisé l’endroit :
la Baraquette.
Les d’Arnavon, gens peu pratiques, négligeaient
leur fief depuis longtemps. Mais Guisolphe, d’âme au
fond restée paysanne, vit tout de suite le parti qu’on
pourrait tirer de cette pierraille incomprise, et résolut
d’en faire le plus glorieux des bastidons.
Dix ou douze journées de maçon suffirent pour
138
restaurer convenablement le pavillon, veuf de ses
tuiles ; et, quand on eut relevé le mur de pierre sèche
soutenant le sol en terrasse, planté quelques arbustes et
quelques fleurs, quand un pilier trapu et rustique eut
donné, à la grotte, d’ailleurs solide, un aspect rassurant
pour les yeux, Rochegude s’extasia.
Nulle part retrait plus charmant que cette voûte
naturelle en cailloutis, faite des galets roulés et polis
d’on ne sait quel antique déluge, avec le lierre
centenaire dont l’opaque verdure revêtait ses parois, et
la perpétuelle chanson de l’eau s’égouttant dans la
fraîcheur à travers le tuf et les mousses.
Guisolphe s’était épris de sa création. Presque tous
les après-midi, aux heures où l’on ne répète pas, il y
amenait ses amis, ses meilleurs clients, ravis de
rencontrer chaque fois quelqu’une des dames artistes,
chaque fois venue là par hasard. On buvait le vin blanc
sous la grotte ; et Guisolphe, toujours bon prince,
permettait à l’accompagnateur de piocher un peu pour
se distraire, lui recommandant seulement de ne pas
« peigner » trop et de respecter la physionomie
pittoresque et même un peu sauvage des choses.
Pourtant, depuis l’arrivée de Dolinde qui trouva la
Baraquette à son gré et qui maintenant y passait une
partie de ses journées, Guisolphe ne confiait plus guère
la clef à personne ; et sous la grotte, autour de la source,
139
les jacinthes et les violettes avaient, s’il en restait
encore, heureusement annihilé toute odeur de poudre de
riz.
La première fois qu’elle s’y rencontra avec Médéric
fortuitement amené par la bonne maman Guisolphe,
comme il s’extasiait, feignant de ne pas connaître la
Baraquette :
– Taisez-vous, hypocrite, lui dit Dolinde, ça sent
encore la chanteuse.
Puis elle plaisanta ses amours, tranquille, les yeux
dans les yeux, en fillette à qui l’ignorance permet des
hardiesses dont une plus experte, s’effrayerait.
Marthe Mignon surtout l’intéressait. Elle voulut
savoir comment il avait connu Marthe, prêtant par
féminine flatterie à cette banale aventure une couleur
orientale et romanesque. Médéric, complaisamment, se
laissait faire ; il racontait Tunis, montrait de ses
photographies, heureux d’apparaître à Dolinde sous le
coquet dolman galonné d’or, et fier de jouer au beau
militaire.
– Heureusement, disait Dolinde, que votre
mademoiselle Marthe est enfin partie !
D’autres fois, elle lui parlait, sérieuse, de son fils, le
petit Hercule, un vrai diable.
140
– Je l’ai embrassé l’autre jour, à Entrepierres, chez
sa mère nourrice. Il est blond et fort, il vous ressemble,
je suis sûre que je l’aimerais.
Ils se murmuraient cela au bruit de la source, sous le
lierre de la grotte, cadre à souhait pour cette idylle où
ne manquait vraiment que l’âme d’un Daphnis et d’une
Chloé.
Mais la nature s’inquiète peu de nos mensonges.
Comme pour des amants véritables, royalement
indifférente, elle prodiguait ses splendeurs à ce double
assaut sans amour d’un grossier Don Juan de province
et d’une fillette déjà rouée qui escompte sa chute,
sachant le pris des innocences intelligemment perdues.
Quelquefois, d’après les nervosités à la mode,
Dolinde se dressait brusque et fâchée, comme par
caprice.
– Est-ce que ce perpétuel tintement de fontaine ne
vous agace pas, Médéric ?
Ils s’en allaient alors et prenaient un discret sentier
zigzaguant au flanc du coteau, dans un impénétrable
fouillis de troènes et de clématites, ces clématites à
floraison flottante et blanche que les paysans appellent
« langes de Jésus », puis s’enfonçaient à l’abri des
regards entre de grands rochers sans mousse, où des
141
lézards vert bleu, allongés, buvaient le soleil.
– Soyez sages, surtout ! criait, en voyant le couple
s’enfuir, cette bonne maman Guisolphe.
Ironique recommandation dont aurait pu faire son
profit Médéric, et qui, pour Dolinde, était au moins
inutile.
Tandis que, de sa voix câline, de ses yeux fins un
peu railleurs, de sa manche soudain tirée, en prétextant
une piqûre, sur un bras maigriot peut-être mais où
brillait déjà l’or des précoces pubertés, elle ensorcelait
Médéric nullement distraite, encore moins émue,
Dolinde – car le commis voyageur n’avait pas tout à fait
menti en parlant du soir de veglione – se revoyait, deux
ans auparavant, à Nice, dans une première et périlleuse
aventure qui, même sans les calculs de son ambition,
même sans les prudentes et quotidiennes exhortations
de maman Guisolphe, aurait certes suffi à lui durcir le
cœur pour toujours.
Au bout d’un mois le beau Médéric en était encore à
espérer un baiser.
Jamais pourtant, même dans les faciles amours qu’il
brusquait et qui faisaient sa gloire, jamais créature ne
lui avait laissé respirer plus insolemment et de plus
près, en plus provoquantes occasions, le parfum de sa
142
jeunesse offerte et de ses lèvres.
Cette lutte de tous les jours, ces alternatives de
désirs astucieusement surexcités et de réactions
énervantes avaient fini par le jeter dans un état d’esprit
particulier.
Alors, avec un égoïste attendrissement nuancé d’un
peu de remords et dont la délicatesse le flattait, il se
reprenait à rêver de Domnine.
Il se rappelait non sans plaisir la chambrette aux
poutrelles blanches tout embaumée le matin du parfum
des œillets éclos la nuit, les heures d’amour réveillées à
la voix des cloches ; il se rappelait, plus récente et
présente encore, cet après-midi, au Mas de la Font-des-
Tuiles, Domnine trouvée seule, l’ivresse montant des
buis hachés : et souvent un désir le prit de retourner là-
haut une fois encore.
Il n’osait pas.
Mais, surtout, Médéric évitait de penser à ceci que
Domnine pût avoir connaissance de son intrigue avec
Dolinde, pressentant confusément, une fois par hasard
psychologue, que si Dolinde entrait en jeu, l’affaire
deviendrait plus grave.
Un jour, près du Portail-Peint, il se rencontra seul
avec Domnine. Elle feignit de ne pas le voir.
Un autre jour, Dolinde lui dit :
143
– Je ne sais ce qu’a contre moi cette Civadone ?
Quand elle me regarde, ses yeux me font peur.
Les deux femmes s’étaient devinées. Dès lors, entre
elles, ce fut la guerre.
Domnine, maintenant, descendait souvent à la ville.
Elle ne cherchait pas Médéric, que l’orgueil de son
cœur essayait d’oublier, mais Dolinde, la rivale, sur le
visage de qui, doutant encore, elle voulait lire.
Bientôt, elle ne douta plus.
144
XXX
Ce fut à l’Infernet qu’eut lieu le heurt de leurs deux
haines, l’Infernet, ruelle solitaire qui mène des Bas-
Quartiers à l’église, escalier plutôt que ruelle, fond de
puits plutôt qu’escalier, tire-bouchonnant avec son pavé
de cailloux aigus, ses marches à demi effondrées, sous
des fragments d’arceaux et de voûtes, et célèbre à
Rochegude comme le dernier et le plus complet
spécimen des architectures compliquées qui,
naturellement, ainsi que des coraux bizarres, poussaient
et se ramifiaient dans les vieilles villes à remparts, où
toujours la place manqua.
Dolinde revenait de sa promenade habituelle à la
Baraquette. Elle rapportait le bouquet, par elle chaque
jour cueilli, que chaque jour maman Guisolphe
disposait orgueilleusement dans les deux bouquetiers du
comptoir, où Médéric, en entrant au café, avait coutume
de prendre chaque jour une rose.
Domnine sortait de la rue des Poternes. Comme
pied-à-terre, pour elle plus que pour Trabuc, elle y avait
145
encore sa chambrette. Les endroits où l’on fut heureux
gardent une âme ; malgré les tristesses de sa vie, celui-
ci lui riait toujours. Rue des Poternes, sur la terrasse,
elle se retrouvait jeune fille ; et toutes les fois, par
superstition naïve, comme un peu du bonheur ancien,
elle emportait quelques-uns des chers œillets que
maintenant soignait sœur Nanon.
Dans l’étroit couloir, entre les hautes maisons
noires, au-dessus desquelles une bande de ciel brillait,
silencieuses et surprises, les deux femmes restèrent
immobiles un instant, puis s’effacèrent pour passer.
Mais Domnine avait aperçu le bouquet de roses ; et,
sans réfléchir, sur une de ces impulsions brusques,
depuis quelque temps plus fréquentes, dont sa volonté
n’était pas maîtresse, et qui, après la crise, l’attristaient,
elle l’arracha des mains de Dolinde.
– Laissez là ces roses, mademoiselle, et portez ces
œillets à votre amant. Dites-lui : « Ce sont des œillets
que vous envoie la Civadone. » Médéric les reconnaîtra.
Mes fleurs avant vos fleurs se fanèrent à sa boutonnière.
Mais déjà Dolinde fuyait. Domnine alors sentit
tomber toute colère. Et, s’en voulant du moment
d’inexplicable folie qui, sans motif, puisqu’elle n’aimait
plus, venait ainsi de lui faire crier son secret :
– Si quelqu’un, pourtant, avait entendu ?... Si sœur
146
Nanon, montant à l’église, était passée ?
Mais la ruelle resta déserte.
Et sans l’absence de ses œillets restés aux doigts
effrayés de l’ennemie, sans les roses gisant par terre et
qu’emportait l’eau du ruisseau, Domnine aurait cru à un
rêve.
Voilà les seules paroles, car elles ne devaient plus se
revoir, qu’échangèrent Dolinde et Domnine. Leur
querelle demeura ignorée ; elle n’avait pas eu de
témoin, si ce n’est, à travers le soupirail de sa cuisine,
une servante de vicaire, discrète et dévote personne qui,
après s’être, au préalable, purifiée en confession de la
souillure d’un tel scandale, ne parla de ces choses que
longtemps plus tard, à la suite des événements.
Tandis que Domnine s’éloignait, triste, songeant
maintenant à Trabuc, et le cœur serré d’une subite
angoisse, Dolinde, qui avait couru, était déjà dans les
bras de sa mère.
147
XXXI
Au récit succinct et tragique qu’elle fit de
l’événement, d’abord, la prudente matrone s’étonna.
– Donc, pour qu’elle se permît une scène pareille,
cette Domnine si modeste, si respectée, était depuis
longtemps la maîtresse de M. Médéric ? Fiez-vous donc
aux apparences ! Et la malheureuse s’affichait ainsi
tranquillement, en pleine rue, sans songer que si son
mari apprenait cela, il y aurait mort d’homme.
Mais à toi, mignonne, que peut-elle vouloir ?
Pourquoi cette jalousie ?
Puis, comme Dolinde se taisait :
– En attendant, mignonne, te voilà compromise... Et
par qui ? Par une Civadone ! Car la Civadone parlera.
Une fois lâchées et débridées, les Mandres ne s’arrêtent
plus. Demain, il ne va être bruit que d’elle et de toi dans
la ville.
Un peu émue sans doute, mais exagérant son
émotion, Dolinde essayait de pleurer.
Alors, maman Guisolphe, avec indulgence,
l’embrassa.
148
– Ne pleure plus, raconte-moi tout.
Et Dolinde, à travers ses larmes, avouait les menues
galanteries du début, près de la fontaine, sous la grotte,
puis l’intimité qui augmente : elle confiante et naïve,
Médéric pressant de plus en plus...
– Cependant M. Médéric ne t’a jamais parlé de
mariage ?
– Pourquoi m’en aurait-il parlé ? répondait Dolinde
ingénument.
– En effet, puisque jamais rien... Car tu me l’as juré,
jamais rien ?
Dolinde, comme pour attester le ciel, leva vers le
plafond ses beaux yeux ; et dans le salon où, parmi les
tons passés du mobilier acheté aux d’Arnavon en même
temps que l’hôtel, un piano tout neuf, symbole
d’élévation bourgeoise, reluisait, ce fût entre la mère et
la fille, toutes les deux se devinant, une muette et
délicieuse comédie.
Dolinde regrettait de ne pas avoir laissé Médéric
aller plus loin, et maman Guisolphe, intérieurement,
partageait les regrets de Dolinde.
– Ma Dolinde, soupirait-elle, pauvre tourterelle
innocente.
149
Néanmoins, parmi tous ses aveux, l’innocente
n’avoua pas que, le matin même, non sans calcul et
comprenant qu’il était peut-être temps de presser les
choses, elle s’était laissée arracher la promesse du
premier nocturne rendez-vous.
On eût dit que maman Guisolphe le savait déjà :
– Surtout, quoi qu’il arrive, pas un mot de tout ceci à
ton père. Je le connais, il serait capable d’un malheur.
Et vers les neuf heures, après le repas en famille
silencieux et prolongé comme si Guisolphe et
grand’mère s’étaient doutés, eux aussi, de quelque
chose, lorsque Guisolphe, parti au dessert, le moment
fut venu où Dolinde avait coutume de regagner sa
chambre :
– Va, mignonne, soupira maman Guisolphe en
l’accompagnant, dors tranquille et fais de beaux rêves.
Tout finira par s’arranger au mieux de ton bonheur. M.
Médéric t’aime, c’est l’important. Et puis souviens toi
du proverbe : « Qui naît belle naît mariée ! »
Puis, comme il y avait précisément des débuts aux
Fantaisies, elle sortit emmenant avec elle la vieille Dide
Sarrasine.
150
Dolinde, demeurée seule, ouvrit la fenêtre et
regarda. On dort de bonne heure, à Rochegude. Depuis
longtemps les derniers promeneurs étaient rentrés. Par
delà les platanes du cours, la grand’route brillait
déserte. Arrangeant son châle en mantillé, comme font,
le soir, les grisettes, et se glissant dans l’ombre par le
pâti et la ruelle, Dolinde, sans crainte d’être reconnue,
pouvait rejoindre Médéric.
151
XXXII
Le rendez-vous arrivait à point ; et Dolinde, guidée
par son précoce instinct de femme, avait bien fait de se
décider.
Ce jour-là, comme presque tous les jours, Médéric
soupait en tête-à-tête avec la vieille Mme Mireur. À
Rochegude on appelle encore souper le repas du soir
qui a lieu entre sept et huit heures. Médéric, comme
tous les enfants gâtés, croyait aimer tendrement sa mère
et affectait d’être bon fils.
Généralement, jusqu’au moment sacré du cercle,
pendant qu’Angéline, la vieille nourrice de Médéric,
apportait tabac et liqueurs, le temps se passait en menus
racontars qui réjouissaient fort la bonne dame, heureuse
d’entendre à mots voilés les fredaines de son Médéric.
Un pari avec ces messieurs à propos de chiens, une
course à cheval menée en casse-cou, l’achat d’une
voiture ou d’un fusil nouveau modèle, tout, même la
question d’amourettes, pourvu que Médéric y fût mêlé,
152
prenait aux yeux de Mme Mireur une importance
considérable.
Par suite d’un déplacement d’orgueil égoïste, fort
commun dans la bourgeoisie et qui facilement, s’y
confond avec l’affection maternelle, Médéric, pour elle,
résumait le monde. Rien n’existait en dehors de
Médéric, et ce nom de Médéric excusait tout.
Fervente catholique, étant née Pont-Bernard,
intraitable sur les autres points et scrupuleusement
pratiquante, dès qu’il s’agissait de son fils, Mme Mireur
trouvait avec sa conscience de merveilleux
accommodements.
Autrefois, dès que les quinze ans du jeune drôle
commencèrent à s’éveiller, Mme Mireur, on le
remarqua, avait toujours eu, au grand désespoir
d’Angéline, des servantes jeunes, proprettes, et,
quoique venues du village, plutôt jolies.
Maintenant, c’était avec une douce émotion,
personnelle et quasi-physique, qu’elle s’intéressait, sans
trop avoir l’air, aux plaisirs de ce gros garçon bien
portant, en qui éclatait la joie de vivre.
Parfaitement avare au fond, pour Médéric elle
devenait prodigue, lui livrant l’argent sans compter et
153
tolérant à peine qu’il s’occupât, pour la forme, du loyer
de ses trois maisons et de la direction de ses deux
métairies.
– Il faudrait pourtant, disait-il parfois, qu’un de ses
matins je pousse jusqu’au Plan, jusqu’aux Eygatières,
voir où en sont nos fermiers.
Mais ce ne lui était qu’une occasion de monter à
cheval et de boucler ses guêtres.
Bourgeoise avisée, du fond de sa maison, malgré ses
septante ans, Mme Mireur menait tout.
– Amuse-toi, Déri ! répétait-elle souvent avec la
satisfaction jalouse de se savoir indispensable ; tout ira
toujours bien tant que je serai là.
Le soir dont il s’agit, par exception, l’entretien
sembla vouloir tourner au grave. Mme Mireur qui,
d’ordinaire, évitait avec soin tout sujet attristant,
s’obstinait à entretenir Médéric de sa défunte femme.
C’est à peine si Médéric se rappelait avoir été marié.
Depuis déjà trois ans elle manquait, celle dont on ne
parlait plus, apparition mélancolique et tôt disparue,
qu’attestait seule une pâle image chaque jour s’effaçant,
dans un coin sombre du salon.
Mais, depuis ces trois ans, Hercule, cause de sa
mort, le petit Hercule avait grandi, un peu oublié lui
aussi, chez les nourriciers d’Entrepierres.
154
Superbe, disait-on, fort comme un Henri IV, digne
en tous points de Médéric ! mais avec une éducation
déplorable, ne parlant que patois, et, avant d’avoir ses
premières culottes, jurant mieux qu’un valet de ferme.
Médéric trouvait cela charmant. La grand’mère était
d’un autre avis :
– Trois ans, notre Hercule a trois ans, insinuait-elle,
le moment serait peut-être venu de s’occuper de lui.
Puis, diplomatiquement, avec de prudentes
parenthèses, elle aborda la question délicate.
Peut-être aussi Médéric ferait-il bien de songer à un
nouveau mariage ? Tout n’est pas rose dans la vie, et la
paternité a ses exigences. Il lui serait facile – le deuil,
Dieu merci ! assez longtemps porté – de trouver, pas
bien loin, une petite femme pas gênante, comprenant les
choses... Précisément, Mme Mireur croyait connaître
une héritière, elle dirait le nom plus tard, riche, très
douce, assez plaisante, qui rougissait toujours lorsqu’on
prononçait le nom, de Médéric.
Lui, écoutait, se laissait convaincre, voyant déjà,
blanche, poupine, avec ses yeux heureux d’esclave
volontaire, la future que sa mère lui destinait.
155
Le devoir, que diable, est le devoir ! Oui, tout bien
réfléchi, il se sacrifierait pour son fils, pour sa mère,
surtout pour sa mère. Depuis quelque temps, d’ailleurs,
Médéric constatait que la bonne vieille allait baissant ;
et, sans précisément escompter sa mort, il n’aurait pas
été fâché, en attendant, de savoir près d’elle quelqu’un
de dévoué pour la soulager dans la direction des
affaires, et qui, à l’heure inévitable, bien au courant, la
remplacerait.
Ce mariage, au surplus, se présentait comme une
solution des plus opportunes, délivrant Médéric et des
inquiétantes rancunes de la Civadone, et de l’intrigue
sans issue sottement nouée avec Dolinde.
156
XXXIII
Le fils de Mme Mireur était un de ces amoureux,
espèce bourgeoise assez commune, dont la passion a
besoin de triompher aux premiers assauts, et chez qui
l’absence de possession presque autant que la
possession elle-même, devient une cause de satiété. À
force de l’avoir ardemment et toujours en vain désirée,
maintenant Médéric ne désirait presque plus Dolinde.
L’autel fumait encore un peu, mais l’aliment manquait
à la flamme.
Aussi, quand, onze heures sonnant, notre amoureux
se rappela le rendez-vous convenu pour minuit, fut-il
comme étonné, dans une si piquante aventure, de se
sentir au cœur si peu de réelle émotion.
Il partit néanmoins et prit le chemin de la
Baraquette, mais presque ennuyé, décidé à rompre,
combinant déjà les moyens.
Par malheur sa prudence se décidait tard et celle de
Dolinde était avertie.
À peine, faisant jouer le secret, eut-il poussé la grille
157
criarde du jardin, que Dolinde tombait dans ses bras,
sanglotante et tragiquement encapuchonnée.
Elle raconta sa rencontre de la journée, exagéra,
trouva des phrases :
– Ah ! Médéric, mon Médéric, moi qui croyais à
votre amour ! moi qui m’imaginais être jalouse... Me
voici pourtant seule avec vous, confiante et seule, après
ce que m’a révélé cette femme.
Et Médéric lâchement s’excusait, reniait Domnine.
– La Civadone ?... Oui, autrefois, mais il y avait si
longtemps, avant de connaître Dolinde. Maintenant, il
n’aimait que Dolinde, ne voulait aimer qu’elle.
– Pourtant, disait Dolinde, ces œillets ?
Médéric froissa les œillets. Dolinde, alors, comme
attendrie, lui cueillit dans l’ombre des roses. Une
bergère se trouvait là, un de ces vieux meubles
dédaignés que l’on prend au grenier pour les porter au
bastidon. Depuis des mois, jamais rentrée, avec ses
fines et frêles moulures encadrant des sujets galants,
elle moisissait à la rosée.
Dolinde, le front dans les mains, s’était laissé
tomber sur la bergère. À genoux devant elle et maître
de ses mains languissamment abandonnées, Médéric les
baisait et murmurait des paroles d’amour.
158
– Au moins jurez-moi, Médéric.
Médéric jurait, assis maintenant, ses lèvres sur les
lèvres de Dolinde.
Dolinde, se livrant, daigna pardonner. Et, vers le
point du jour, quand il fallut partir, sans que Dolinde
exigeât rien, candide enfant meurtrie, qui pleurait et
cachait ses larmes, Médéric avait tout promis.
À Rochegude, dans les veillées, on racontait parfois
un conte dont Nostradamus est le héros.
Certain soir que, très vieux et presque aveugle, il
prenait le frais devant sa maison blanche de Saint-
Rémy, voisine de la porte qui mène aux champs, une
jeune fille vint à passer :
– Bonjour, monsieur Notredame ! dit-elle.
– Bonjour, bonjour, petite fille ! répondit
bénévolement le prophète.
Deux heures après, elle retourne :
– Monsieur Notredame, bien le bonsoir !..
– Bien le bonsoir, petite femme !
Et la pauvrette, de qui c’était le premier rendez-vous
d’amour, rougit en se voyant ainsi devinée.
159
Maman Guisolphe connaissait peut-être cette
histoire.
Toujours est-il que, lorsque, au petit jour, Dolinde
rentra, émue certes ! mais l’âme en fête, maman
Guisolphe, qui n’avait pas dormi, l’attendait.
Elle lui enleva son manteau, douce, maternelle,
attendrie ; et, sans vouloir d’explication :
– Comme le cœur te bat, pauvre mignonne ?
Puis elle soupira ; et la baisant longuement au front :
– Bonjour, madame Médéric ?
160
XXXIV
Le beau Médéric, au réveil, se trouvait un peu dans
l’état d’un homme qui, la veille, se serait grisé !
Impressions contradictoires faites d’inquiétude et de
joie.
Le premier moment fut triomphal.
Un clair soleil entrait par la fenêtre, dont au retour,
s’oubliant à regarder pâlir les dernières étoiles, il avait
négligé de refermer les volets.
En face, sous l’irradiation aurorale, les gradins
abrupts de la montagne se dressaient en escalier d’or. Et
lui, Médéric Mireur, aurait voulu monter là-haut, sur
cette cime éblouissante, et de ses poumons de fort
chasseur, comme fait le coq, crier à tous :
– Je suis l’amant de Mlle Dolinde !
Jamais il n’avait ressenti pareil accès de mâle
orgueil. Son cœur en était comme élargi. Certains
détails lui revenaient : des cheveux roux, une robe
ouverte, et les touffes pendantes du lierre qui brillaient
sous le clair de lune. La fontaine chantait s’égouttant
161
sur l’eau du bassin. Dans une ruine, qui est au flanc de
la colline, de minute en minute, une hulotte solitaire
poussant son cri monotone et doux, et Médéric se
rappelait avoir trouvé cela délicieux, parce que cela
semblait délicieux à Dolinde.
Médéric se rappelait aussi qu’à travers son
enivrement, pour la première fois, oh ! sans que
Dolinde l’y poussât, il avait prononcé le mot
« mariage ». De façon si vague, heureusement ! pêle-
mêle avec tant de projets romanesques et fous : départ
clandestin, lointains voyages, préventive lune de miel
parmi les musiques et les fleurs d’un carnaval au pays
du soleil.
Léger sujet d’inquiétude ! Mais habitué à voir toutes
choses s’arranger au gré de son tranquille égoïsme,
Médéric ne s’y arrêta point.
C’est alors que maman Guisolphe eût à déployer son
génie.
Dès le premier jour, Médéric aurait pu comprendre
que la rusée matrone savait tout. Maman Guisolphe,
maintenant, avait pour lui des serrements de main
furtifs et des façons si particulières de sourire, qu’à
certains moments cette femme de maturité engageante
162
semblait, au séducteur englué, presque aussi jeune et
plus désirable que Dolinde.
Phénomène bizarre : avec Dolinde, il eût osé
rompre ; avec la brune maman Guisolphe, toujours le
cherchant, le frôlant, des sous-entendus dans les yeux, il
se sentait comme lié d’une complicité charnelle.
Dès lors, Médéric vécut dans une atmosphère de
vague inceste, laquelle ne déplaisait point à ses instincts
de provincial corrompu. Le piment de la mère irritait
encore l’âpre et persistant souvenir qu’il avait gardé de
la fille.
Car, depuis la nuit à la Baraquette, nuit unique,
divine, dont le trouble, dont les délices, les épisodes, les
repos, prenaient en s’éloignant, le charme inquiet d’un
beau rêve, Dolinde savait toujours, quand Médéric
devenait pressant, trouver un prétexte pour lui en
refuser une seconde fois le régal.
Médéric connut alors les inutiles va-et-vient et
l’énervement des attentes. La Baraquette le vit pleurer.
Et maman Guisolphe, après un des faux rendez-vous
dont on le leurrait presque chaque soir, put, un matin –
témoin muet mais éloquent, de ces impatiences et de
ces rages – montrer à Dolinde ravie, la vieille bergère
163
gisant, trois de ses pieds cassés, sous la grotte.
Médéric commit des imprudences, adressant à
Dolinde, coup sur coup, des lettres dont les petites
employées du bureau de poste se montraient
malicieusement l’écriture, se laissant même surprendre,
un soir, tandis qu’il jetait de menus cailloux et du sable
dans les vitres de la chambre où couchait Dolinde.
Peu à peu, cependant, le bruit se répandait, dans la
ville, d’une amourette entre Dolinde et Médéric.
Dolinde « fut sur le tapis ». Bientôt, mystérieusement,
on parla d’un mariage possible ; et les initiés, rares
encore, se partagèrent en deux camps : les uns
considérant ce mariage comme une mésalliance, les
autres, sans y applaudir encore, l’admettant.
Après tout, les Guisolphe étaient riches et d’aussi
bonne souche que les Pont-Bernard et les Mireur. Puis,
il fallait considérer le veuvage de Médéric. Mieux que
personne, Mlle Dolinde, si parfaitement élevée, avec
ses brevets et ses talents – car, depuis quelque temps,
heureuse de se rapprocher ainsi des dames zélatrices et
patronnesses, elle tenait l’orgue à l’église – ne ferait-
elle pas une épouse accomplie et la mère à souhait pour
élever le petit Hercule ?
C’est, bien entendu, maman Guisolphe qui, aidée
164
dans ce long et délicat travail par tout un escadron de
complaisantes et de chambrières, avait ainsi préparé
l’opinion.
Médéric, néanmoins, ne pouvait s’en prendre qu’à
ses propres sottises. Il les continuait avec sérénité,
dînant, soupant chez les Guisolphe, et, comme ils le
désiraient, s’affichant.
165
XXXV
Médéric ne pouvait plus reculer. Le désirait-il
seulement ? Un seul point l’arrêtait encore : la nécessité
de confesser, car il le faudrait tôt ou tard, sa résolution à
Mme Mireur.
Il prévoyait des résistances, lisant dans les regards
attristés de sa mère, devinant à certaines allusions
agressives d’Angéline qu’on n’ignorait rien et qu’on
attendait.
État de guerre qui bientôt lui rendit insupportable sa
maison, en lui faisant trouver par contraste
incomparablement douce l’enveloppante hospitalité des
Guisolphe.
Les soirs, rares de plus en plus, où il se décidait à
dîner en compagnie de sa mère, c’étaient parfois de
longs silences, électriques et lourds, que personne
n’osait rompre, par crainte de faire éclater l’orage.
– Mais que se passe-t-il donc ? finissait toujours par
s’écrier Médéric en repoussant sa serviette avec colère,
on dirait que tous les trois nous veillons un mort !...
166
Il partait, laissant seules Mme Mireur avec
Angéline. Et sous les grands ormeaux des Lices, détour
qu’il prenait volontiers avant de revenir chez les
Guisolphe, son irritation s’exhalait en longs discours
intérieurs.
– Qu’est-ce que j’attends pour oser ? Un mot de
Mme Mireur. Mais Mme Mireur ne parlera pas la
première. Alors, c’est moi, Médéric, qui parlerai.
Au fond, de quoi se plaignait sa mère ? Ne lui avait-
elle pas, elle-même, tout récemment, conseillé le
mariage ?
– Et si Mme Mireur insiste, commode cheval de
bataille, sur ce que peut avoir de louche l’industrie des
Fantaisies-Rochegudaises, eh bien ! je lui rappellerai,
au besoin, devant Angéline, que les Pont-Bernard et les
Mireur, pour ne citer qu’eux, n’ont pas toujours été si
superbement délicats à l’endroit de l’argent et de ses
provenances ; que certaines faillites, non encore
oubliées, ne nuisirent point à la fortune des deux
familles, et qu’on n’appelle pas pour rien, dans notre
pays, notre grande ferme des Viornes : le Château des
Quatre-Malheurs.
Médéric, furieux contre lui-même, eût éprouvé un
amer plaisir à se rapprocher des Guisolphe en
s’éclaboussant ainsi, en éclaboussant les siens, vivants
ou morts, de fange bourgeoise remuée.
167
L’indulgence sénile un peu et l’inguérissable
faiblesse de la vieille Mme Mireur l’en dispensèrent.
En dépit des beaux serments qu’elle s’était faits à
elle-même et des excitations d’Angéline, son cœur
maternel souffrait trop de sentir que Médéric souffrait.
Toute son énergie d’orgueil s’était usée pendant ces
quelques mois de silencieuse résistance. Un soir, elle
n’y put tenir.
– Alors, c’est bien vrai, Déri, ce que m’ont raconté
ces dames. Tu songes à te remarier ?
– Mais oui, bonne maman ! répondit Médéric,
surpris un peu, mais enchanté de voir prendre ainsi les
devants.
– Et tu as choisi...
– Vous le savez bien : mademoiselle Dolinde.
– La Dolinde de ces Guisolphe !
Mme Mireur, tandis qu’Angéline, irritée, allait
s’enfermer dans sa cuisine, leva vers la fenêtre, où se
voyait un coin du ciel, des yeux tristes désespérément
mais quand même illuminés d’amour pour le grand
garçon égoïste qui lui causait cette douleur.
168
Puis, d’une voix que l’angoisse de son cœur faisait
trembler :
– C’est bien de la peine que tu me fais, mon Déri !
On ne sait pas mourir à temps. N’importe, Déri ! tu es
ton maître. Les enfants ne viennent pas sur terre
seulement pour le bonheur des vieux.
Médéric l’embrassa. Désarmée, elle essaya de
sourire.
– Ainsi, elle est gentille cette Dolinde ? Il faudra
pourtant puisque tu l’aimes, que je m’arrange pour
l’aimer.
Passé minuit ; lorsqu’il rentra, surexcité un peu, car
il avait voulu sortir quand même, annoncer l’heureuse
nouvelle aux Guisolphe, une désagréable surprise
attendait Médéric.
Mme Mireur, au moment de se mettre au lit, venait
d’avoir ce qu’Angéline appelait une fausse attaque.
Rien de bien grave d’ailleurs, d’après le médecin.
Seulement à l’avenir, il s’agissait d’avoir des soins,
beaucoup de soins.
– Surtout, ajouta-t-il, pas de contrariétés, plus
d’émotions vives.
169
Et, devant ce pâle visage où la mort différée avait
laissé sa marque, Médéric, malgré son ivresse, pleura,
se sentant un peu parricide.
170
XXXVI
L’hiver était venu rude et subit, brouillant de
glaçons pressés la Durance, et congelant en stalactites,
malgré ciel pur et beau soleil, l’eau qui suinte au flanc
des rochers.
C’est la saison où les alpins et les culs-blancs, ces
becs-fins délicats, toujours à la lisière des neiges,
montant ou descendant suivant qu’elles gagnent ou
fondent, rabattus des hauteurs, commencent à se
montrer en plaine.
Temps béni pour le braconnage ! Depuis près d’un
mois, Trabuc, tout à ses trappes, à ses lèques, à ses
chouettes, n’avait pas franchi le portail de Rochegude.
Domnine, toute à son ménage, et, de plus, occupée à
mettre en ordre les hardes du petit Gabriel, un filleul de
Trabuc, resté orphelin et nouvellement adopté par eux,
ne quittait plus guère le coin de son feu. Aussi fut-elle
une des dernières à connaître l’événement dont toute la
ville s’occupait.
La nouvelle en arriva au Mas par une vieille femme
un peu sourde qui, bavardant, dit à Domnine :
171
– Vous savez, l’ami de Trabuc, qui venait chasser
quelquefois, ici ?
– À M. Médéric ?
– Oui, M. Médéric Mireur.
– Eh bien ! voilà qu’il reprend femme.
À l’église où dimanche je suis entrée, le curé
publiait ses bans. Mais j’ai mal compris le nom de la
future. Ça doit être quelque étrangère.
Domnine ressentit comme un soulagement.
Dans le mariage de Médéric, elle ne vit d’abord que
ceci : sa rupture avec la rousse, l’ennemie, seule rivale
de qui elle se sentît jalouse. Car l’idée ne lui vint même
pas que le fils de Mme Mireur pût épouser la fille des
Guisolphe.
Que lui importait celle qui recevrait l’anneau,
pourvu que ce ne fut pas Dolinde ?
Légère, comme réhabilitée, car l’adultère n’avait
jamais cessé de peser à son âme, elle se réjouit
sincèrement de ne plus aimer. Et, tout l’affreux passé
désormais aboli, la vie soudain lui réapparut froidement
blanche et immaculée comme la monotone étendue de
neige qui, autour du Mas, sous l’éclat d’un beau ciel
d’hiver, recouvrait l’infini des champs et des collines.
172
Pourtant, sur son indifférence qui était réelle, la
curiosité féminine l’emporta. Et Trabuc, un samedi,
étant aller porter des becs-fins à Rochegude, elle ne put
se tenir de l’interroger au retour.
– Vous avez du apprendre, là-bas, le mariage de M.
Médéric ?
– J’allais précisément t’en parler, Domnine. Un
mariage qui n’est pas fier. Il fait peine aux amis. On dit
même que, de la contrariété, cette pauvre vieille Mme
Mireur avait eu comme un commencement d’attaque.
Puisqu’il voulait se remarier, M. Médéric pouvait
choisir mieux.
Un vague soupçon, éclair rapide, traversa la pensée
de Domnine.
– Avec qui donc se marie-t-il ?
– Devine ! c’est à ne pas croire : avec la fille des
Guisolphe.
– La Dolinde !
Domnine eut la force de ne pas crier ; mais tout son
sang, le sang des Mandres, lui monta d’un flux au
visage.
Domnine se revoyait avec Dolinde, trois mois
173
auparavant, dans leur rencontre à l’Infernet.
Ah ! elle n’avait pas perdu son temps, l’autre, la
rousse, pendant ces trois mois ! Comme elle devait
triompher à présent, la paysanne de jadis, sa petite
camarade d’école, avant huit jours Mme Mireur !
– Et moi, songeait amèrement Domnine, moi qui,
sans que rien ne m’y forçât, follement et pour qu’elle en
rie, lui livrai ce jour-là mon secret.
Puis elle oublia Dolinde pour ne plus penser qu’à
Médéric. Toute sa rancune lui revint. Cet amour,
qu’elle avait cru mort, renaissait, mais tourné en haine.
Puisque Médéric était descendu à épouser la fille de
Guisolphe, l’amie des chanteuses, avec son louche
passé niçois, pourquoi ne l’avait-il pas épousée, elle, la
Civadone, alors que de tout cœur, et pure, elle s’était
donnée ? Pourquoi tout au moins ne l’avait-il pas
gardée pour maîtresse ? Pourquoi ce premier mariage à
la suite duquel, se croyant déliée, elle avait dû mentir et
cacher sa faute afin de devenir la femme de Trabuc ?
Pourquoi surtout ce retour, cet inexplicable retour dans
le triste après-midi d’été où, retombée au servage, elle
sacrifiait par un adultère sans joie le peu qui lui restait
d’honneur.
Domnine en voulait à Médéric de toutes ces choses.
174
Elle lui en voulait encore de ce qui fatalement allait
éclater.
Déjà elle se sentait sur la pente du crime, avec le
rêve obscur de quelque effrayante action qui
empêcherait le mariage, frapperait Médéric et la
frapperait elle-même.
Car d’abord, avant tout, elle s’était elle-même
condamnée, l’irrésistible désir de vengeance dû aux
impulsions soudain réveillées de sa race, s’exaltant et
s’ennoblissant, dans cette âme, malgré tout restée fière,
par un touchant besoin d’expier.
– Mandre ? Eh bien oui ! je suis restée Mandre !
Mandre comme le fut ma mère, comme le sont Irma et
Gusta. Tous ceux qui, jusqu’à présent, se trompaient sur
moi, Médéric, la Dolinde, vont enfin apprendre à me
connaître.
Puis, songeant à Trabuc, à sœur Nanon, si bons pour
elle et qu’elle allait si cruellement affliger, elle hésita.
C’est en vain néanmoins qu’elle essayait de vaincre
sa résolution, c’est en vain qu’elle se disait :
– Fais comme tu as fait déjà, subis ton sort, résigne-
toi une fois encore !...
175
Dans le cercle tragique où se mouvait sa destinée,
Domnine, désormais, ne voyait qu’une issue : la mort.
176
XXXVII
Mais, héroïne paysanne comparable aux plus hautes
entre les héroïnes, tout naturellement, du fond de
l’humble ferme où, comme contraste avec la tempête de
son âme, ne s’entendaient que le caquetage des poules,
le grognement du porc et le bêlement des agneaux,
désespérée jusqu’au génie, elle la voulut, l’imagina,
atroce et sublime, cette mort.
Et certes, la bourgeoise ville de Rochegude, paisible
là-bas et comme endormie sous la nappe de fumée
légère planant au-dessus de ses toits, ne soupçonnait
pas les beautés du drame que Domnine lui préparait.
Et le facteur aux souliers poudreux ne se doutait pas,
lui non plus, de ce qu’il portait dans son carnier de cuir
jaune noirci par l’usage, en descendant vers Rochegude,
avec la lettre que Domnine, une fois seule et Trabuc
parti, avait écrite de sa pauvre écriture maladroite, et
cachetée d’un peu de farine.
Seul, Médéric eut comme un mauvais pressentiment
177
quand il la reçut.
Elle ne contenait pourtant que quelques mots très
simples, presque affectueux, avec une allusion au
mariage et la demande d’une entrevue.
Ceci, tout de suite, le rassura. Il connaissait trop
bien Domnine pour croire à des exigences d’argent, à
une question d’intérêt quelconque.
Une autre idée lui vint, flatteuse, et qui le fit
sourire :
Qui sait ? Et pourquoi pas ? Les femmes ont tous le
diable au corps !
Que risquait-il ? Au pis aller une dernière
explication, même orageuse, valait mieux qu’un
scandale à l’église ou un esclandre à la mairie. Il résolut
donc de se rendre au rendez-vous que la lettre de
Domnine lui fixait.
C’était pour le surlendemain, de sorte que Domnine
avait tout un jour devant elle.
Domnine voulut revoir Rochegude, elle voulut
revoir, s’étonnant d’encore les aimer, son vieux père et
sa vieille mère seuls, oubliés un peu, sous la voûte du
Grand Couvert.
Elle voulut revoir sœur Nanon.
178
Le père et la mère se trouvaient là, car les paysans
ne sortent guère dans la mauvaise saison. Ils pleurèrent
d’attendrissement en voyant les provisions que
Domnine leur apportait avec ses secrètes économies.
De peur qu’ils n’eussent des soupçons :
– Je vais, leur dit-elle, faire un voyage avec Trabuc
à qui ces messieurs pensent procurer, la terre ne rendant
plus rien, une place de garde-chasse en pays d’Arles.
Vous me conserverez cet argent ; au besoin, vous vous
en serviriez.
Mais Domnine, pour son malheur, ne rencontra pas
sœur Nanon.
Sœur Nanon ayant perdu, au village de Sarrebosc,
une lointaine parente, était partie, dès le matin, dans
l’intention de mettre, selon l’usage, un crêpe auteur des
ruches que cette parente, de son vivant, possédait.
Et Domnine se dit que bientôt, à supposer que par
hasard quelqu’un s’intéressât encore à elle, les gens
pourraient aussi habiller de deuil ses ruches de la Font-
des-Tuiles.
Cette idée de ruches l’attendrit. Si au même moment
elle eût rencontré sœur Nanon, accueillie par elle et
confessée, peut-être pouvait-elle encore changer son
dessein.
179
Domnine enfin voulut retourner rue des Poternes.
Sur la terrasse dont les œillets étaient flétris, mais
qu’éclairait un soleil joyeux, elle songea :
– Ces œillets flétris renaîtront, et mes jours ne
renaîtront plus.
Puis, le clocher ayant tinté, elle se rendit à l’église,
antique édifice aux piliers trapus, aux sombres arceaux,
et si noire qu’elle semble taillée, d’une pièce, dans un
bloc de porphyre noir.
Les dalles de la nef se trouvent en contrebas du sol.
Domnine, pour la première fois, remarqua et compta les
quatorze marches intérieures qui lui parurent glissantes
et humides comme l’escalier d’un tombeau.
Et, d’abord agenouillée devant la grille du maître-
autel où se donnent les communions, pour la première
fois aussi elle s’effraya de voir au-dessus de sa tête le
dôme roman immense et nu, sans ouverture qui
l’éclaire, et dont l’opaque nuit pesait sur son cœur,
l’oppressant, comme un ciel mort, vide d’étoiles.
Un souvenir d’enfance lui revint. Elle se dressa et
chercha la chapelle de Notre-Dame d’Espérance.
Close d’une grille ouvragée, cette chapelle,
180
capricieux joyau du temps du roi François et des retours
païens d’Italie, avec sa voûte semée de lys d’or, ses
clairs vitraux coloriés s’encadrant de colonnettes
peintes, rayonnait, seul point joyeux dans la sombre
église, et attirait comme un sourire.
Là, sur un autel précieux qu’ornaient en fin relief
des grappes de raisins et des bouquets de roses, une
vierge, l’enfant au bras et moins mère de Dieu que
femme, une vierge d’albâtre se dressait.
Elle avait la couronne au front, et, tombant à plis
harmonieux sur sa hanche un peu relevée ; une robe
gravée de broderies en arabesques par l’ingénue
fantaisie du sculpteur.
Notre-Dame d’Espérance protégeait Rochegude, où
sa beauté faisait des miracles.
Domnine pria la belle image accueillante comme
une amie, et l’image sembla lui dire ce que sa
conscience disait :
– Soumets-toi, accepte la vie, rien ne t’empêche
d’être heureuse.
Domnine écoutait ; quand, soudain, au travers des
nefs solitaires, le chant de l’orgue résonna, effarant les
chauves-souris accrochées par milliers aux profondeurs
du dôme, et un rossignol de muraille qui, après avoir
181
inutilement cogné du bec et de l’aile aux gemmes
vivantes des vitraux, vint doucement, comme en un
miracle, se poser sur le globe que tenait Jésus.
Un rayon parut, l’image s’anima et Domnine sentit
son cœur fondre.
Mais des voix claires de fillettes se mêlèrent aux
grondements de l’orgue, gazouillant le naïf cantique.
« Ô Jésus, mon Seigneur d’amour ! » et, parmi elles,
chaude et plus vibrante, Domnine reconnut la voix de
Dolinde.
C’était, en effet, Dolinde qui, virtuose désormais
acceptée, dirigeait ainsi, de concert avec l’organiste, la
répétition des Enfants de Marie.
Quoi ! Encore Dolinde, jusque dans l’église ? Elle la
retrouverait donc toujours !
Alors Domnine regretta sa faiblesse :
– N’hésitons plus, voici la fin ! Puisque sœur Nanon
n’est pas là et que Notre-Dame d’Espérance
m’abandonne, je n’ai qu’à suivre, jusqu’au bout, mon
triste chemin.
Et tandis que les chauves-souris, d’un vol cassé,
regagnaient leur gîte nocturne ; tandis que, par une
fêlure du vitrail, le rossignol de muraille s’évadait,
182
Domnine, traversant les trois nefs frémissantes de
chants mystiques, sortit, implacable et déjà damnée,
sans même allumer devant l’autel son cierge inutile.
183
XXXVIII
Le soleil d’hiver, s’abaissant, allait disparaître
derrière Mont-Arluc.
– Voici donc l’heure !
Alors se produisit chez Domnine la crise qui suit les
résolutions extrêmes lorsqu’elles ne sont pas
immédiatement exécutées.
Elle espéra que Médéric manquerait au rendez-vous.
– Médéric est prudent... Quelquefois, aussi, les
lettres s’égarent.
Car Médéric une fois là, Domnine sentait bien que,
dans le redoublement de douleur où la jetterait sa
présence, rien ne saurait plus l’arrêter.
Médéric arrivait juste à ce moment.
Du haut du perron sous lequel, l’avant-dernier
automne, elle se trouvait occupée à hacher des lavandes
et du buis, le jour de l’irréparable faute, Domnine au
long de la montée où le vent soulevait des tourbillons
de neige sèche, regardait avec une angoisse croissante,
184
se rapprocher, de plus en plus reconnaissable, la
silhouette de celui dont elle souhaitait et redoutait la
venue.
Car elle avait peur, maintenait.
Mais il semblait qu’une démoniaque influence
voulût se faire sa complice. Parmi tous les hasards
nécessaires à l’accomplissement du dessein par elle
conçu, aucun, depuis deux jours, ne lui avait manqué.
Et, voyant qu’il en était ainsi, définitive sa volonté se
pétrifia.
Presque au même moment où, le carnier sur le dos,
le fusil sous le bras, Médéric quittait la route charretière
pour prendre le sentier qui passe devant la fontaine –
cet équipage prudemment adopté pouvant servir de
prétexte à une visite – Trabuc, selon les prévisions trop
bien réalisées de Domnine, venait de partir pour la
chasse au furet, permise même en temps de neige, et
devait se trouver pas très loin, un demi-kilomètre à
peine, vers les roches des Baumettes, pleines de terriers
naturels où les lapins sont à foison.
Domnine restait donc seule à la ferme avec Gabri, le
filleul, âgé de douze ans, que Trabuc avait recueilli.
L’enfant jouait au bas du perron, dans la neige.
– Gabri, petit Gabri ! lui cria Domnine, as-tu vu
185
courir la grosse bête ?
– Une bête, marraine !...
– Mais oui, Gabri, une bête rousse qui semblait
blessée et qui boitait... Va-t’en vite chercher parrain aux
rochers percés des Baumettes, et tu lui diras qu’un
renard, peut-être bien un loup, a passé tout à l’heure
devant le Mas.
– Je crois que c’est plutôt un loup ! opina gravement
petit Gabri.
– Dis-lui encore que le loup avait l’air de se diriger
vers la « cabanette d’espère ». Surtout, avertis ton
parrain, si par hasard il n’a pas ses balles, de mettre du
gros plomb et charge double dans le fusil.
Elle embrassa Gabri qui, désormais persuadé de la
réalité du loup et fier qu’on le chargeât d’une mission si
importante, détala aussitôt sans détourner la tête, ce qui
fit qu’il n’aperçut pas Médéric.
Médéric était inquiet ; mais, tout de suite, le calme
de Domnine, son sourire, dont il ne devinait pas la
douloureuse ironie, le rassurèrent.
– Le grand air et les chagrins m’ont sans doute bien
enlaidie, lui dit-elle, pour qu’on se languisse de vous
depuis si longtemps ?
Et, le voyant gêné un peu :
186
– Je sais tout, Médéric, je sais votre mariage, et ne
vous en veux que de me l’avoir caché.
Puis elle ajouta doucement le mot des femmes :
– Je suis seule !
Alors Médéric osa la prendre dans ses bras, car la
fièvre et la passion la rendaient belle.
Elle ne refusa point son baiser, s’admirant de jouer
si bien une si horrible comédie.
Comme Médéric la pressait :
– Non, pas ici ! plus jamais ici... Allons jusqu’à
l’Affût-du-Loup.
Et tandis que, par le petit sentier sous les chênes, où
les lambrusques, chargées de neige fondue au soleil et
subitement regelée, formaient des girandoles de cristal,
Médéric, ravi de la tournure que prenaient les choses,
parlait de son fils, de sa vieille mère, expliquant que
tout s’arrangeait bien mieux ainsi, qu’il était heureux de
voir Domnine raisonnable, et que rien entre eux ne
serait changé, Domnine, amèrement, le prenait en pitié.
Presque tranquille, elle s’absolvait. N’était-ce pas lui,
après tout, qui cherchait sa destinée ?
À l’Affût-du-Loup, il fallut faire effort pour tirer la
porte qui s’ouvrait en dehors et que la neige avait
187
bloquée. Ils y parvinrent cependant. Et, quoique le
paysage ne fut plus le même, quoique l’étendue triste et
blanche dans l’encadrement de la baie restée mi-
ouverte, car les gonds rouillés jouaient mal, ne
ressemblât guère au décor printanier des dernières
rencontres, Médéric, grisé par ses souvenirs, semblait
redevenu le Médéric d’autrefois.
Domnine qui, malgré elle-même, l’aimait encore,
puisqu’il était le seul et le premier qu’elle eût aimé, se
laissait aller, estimant que, si près de la mort, ces
quelques minutes d’illusion heureuse lui étaient dues.
– Ainsi, tu m’aimes toujours, quand même ?... disait
Médéric.
Et, sans presque avoir besoin de mentir, elle
répondit :
– Je ne t’aimai jamais si bien.
188
XXXIX
Cependant en recevant le message apporté par
Gabri, Trabuc, à l’aide du tire-bourre, avait d’abord
déchargé son arme et remplacé la grenaille par deux
balles heureusement retrouvées dans une des
innombrables poches de son carnier à compartiments
compliqués.
Il demandait à Gabri :
– Alors, tu as bien vu la bête ?
– Oui, parrain, et marraine l’a vue aussi.
Trabuc s’étonnait un peu : les loups, d’ordinaire,
n’ont pas coutume de se montrer ainsi en plein jour.
Mais Gabri ajouta :
– Marraine a même dit que ce doit être une bête
blessée.
Alors Trabuc se rappela qu’on avait organisé la
veille une battue dans les bois de Brias, et pensa qu’en
effet un loup blessé et poursuivi, pouvait bien s’être
égaré jusqu’en ces parages.
Ayant donc, pour ne pas attendre, bouché avec des
189
pierres le terrier où il furetait, et suivi de Gabri qui
fièrement, portait la boite à furet vide, il se dirigea vers
l’Affût-du-Loup, « la cabanette d’espère », droit dans
les champs, par grandes enjambées.
Tout en cheminant, il s’étonnait encore de ne pas
trouver de passées, et, si la bête était blessée, quelques
traces de sang sur la neige.
– Probablement, pensa-t-il, elle aura pris le sentier
devant la fontaine et se sera défilée un peu plus bas, en
tournant le Mas, puisque c’est du Mas que ma femme
l’a vue aller du côté de la cabanette.
Mais à partir du Mas où, sans s’arrêter, il chercha
vainement Domnine des yeux, et dans la direction de la
cabanette, rien non plus qui indiquât la fuite d’un renard
ou d’un loup. En revanche, des empreintes fraîches
encore de chaussures de femme et de chaussures
d’homme, cheminant côte à côte et quelquefois se
confondant.
Les chaussures de femme étaient de celles comme
en portent les paysannes et comme Domnine en portait.
Les chaussures d’homme intriguèrent davantage
Trabuc. Avec leurs rangées de clous artistement plantés
formant des étoiles et des losanges, leurs rebords de
semelle à la Marseillaise, elles dénonçaient quelqu’un
de riche, quelqu’un de la ville.
190
Trabuc ne songeait plus au loup. Mais soudain, dans
son esprit de lointains soupçons, confus jadis, très nets
maintenant s’évoquèrent ; et, le fusil bas, il se tint prêt à
quelque événement qu’il ne devinait pas.
S’effaçant comme pour surprendre un gibier, dans le
fond de la cabane obscure, où, par le battant resté
ouvert, la neige envoyait son reflet, il vit distinctement,
il vit – à ce spectacle les chiens du fusil craquèrent – sa
femme, Domnine, la Civadone ! abandonnée aux bras
de Médéric.
Dans le tourbillonnement de ses pensées, une seule
préoccupation surnagea :
– Va-t’en, Gabri, il y a des choses que les innocents
ne doivent pas connaître.
Puis il visa, prenant son temps, avec le sang-froid
instinctif du chasseur. L’un sur l’autre, deux coups
partirent.
Un homme des villes aurait sans doute réfléchi. Il se
fût demandé, avant de presser la gâchette : – Pourquoi
Domnine m’a-t-elle fait avertir par mon filleul ?
Pourquoi, si Médéric est son amant, s’est-elle
volontairement laissé surprendre ?
Mais Trabuc était une âme simple. Il tira presque
sans se rendre compte qu’il tirait ; et, jetant le fusil à
terre, il resta muet, immobile, stupéfait de l’acte,
191
s’effrayant de ce que son arme eut si bien compris et si
cruellement devancé son désir.
192
XL
Atteinte en plein cœur, Domnine était morte. Blessé
moins grièvement, Médéric se plaignait. Trabuc, affolé,
comme en un rêve, baisa Domnine sur le front et donna
du cognac de sa gourde à Médéric.
Après quoi, ayant appelé au secours et voyant des
voisins accourir, il ramassa son fusil fumant et se
dirigea vers la ville.
Qu’allait-il y faire ? Peut-être ne le savait-il pas bien
tout d’abord. Mais en chemin, ses idées devinrent plus
claires.
Une dominait : sa femme morte, lui, Trabuc,
évidemment, ne pouvait plus vivre.
Calme, dès lors, et comme si toutes ces choses
eussent été déjà lointaines, Trabuc, les trois kilomètres
en descente parcourus, le pont traversé, et le portail
franchi, entra d’abord au bureau de tabac où il acheta de
la poudre et des chevrotines, puis à l’auberge de la
Tête-Noire, où il mangea quelques olives, quelques
noix, buvant peut-être un peu plus que de coutume, car
d’ordinaire il était fort sobre, mais cependant, sans se
193
griser.
Au moment de repartir, il dit à l’aubergiste :
– J’ai fait un malheur, j’ai tué ma femme, et peut-
être aussi M. Médéric.
L’aubergiste lui conseilla de se rendre au tribunal et
de se constituer prisonnier. Ce fut en vain. La
détermination de Trabuc était prise.
– Non ! c’est un service que je te demande. Il ne faut
pas que j’aille en prison. Laisse-moi seulement le temps
de sortir de la ville ; puis, quand j’aurai dépassé le
tournant du vieux pont rompu, tu iras de ma part
prévenir les gendarmes. Mais recommande-leur de
prendre avec eux leurs carabines, parce que, vivant, ils
ne m’auront pas.
L’aubergiste accomplit le vœu de son ami. Il
l’accompagna jusqu’à la porte de la ville, et ne parla
que lorsque Trabuc, le tournant du pont dépassé, eut
une avance suffisante.
Pendant que l’aubergiste se rendait au tribunal, sur
quelques mots dits par lui, la nouvelle se répandit dans
Rochegude, passant de bouche à bouche et
s’agrémentant en chemin de détails plus ou moins
véridiques.
194
La version qui finit par s’accréditer fut celle-ci,
toute au déshonneur de la Civadone.
Donc la Civadone, avant comme après son mariage,
avec ses airs de n’y pas toucher, ne s’était jamais, pas
plus que ses sœurs, privée d’amants. M. Médéric en
était.
Dans les derniers temps, il la rencontrait plusieurs
fois par semaine à la cabanette d’espère qui sert en
hiver d’affût pour le loup. Si bien que Trabuc, peut-être
averti, les surprenant, avait tiré, et, du premier coup,
presque à bout portant, tué la Civadone.
M. Médéric, lui, se sauvait, pendant que Trabuc,
faute d’un fusil double, rechargeait son arme.
D’autres, sans s’arrêter à l’histoire du fusil double,
affirmaient, comment le savaient-ils ? que Trabuc,
tenant Médéric au bout de son canon, lui avait fait grâce
et qu’il avait dit :
– À quoi bon ? Trop de gens maintenant couchent
avec ma femme. Je ne pourrai jamais les tuer tous.
Bref ! on plaignait Trabuc et Médéric ; mais, en
général, on éprouvait une joie mauvaise à accabler la
Civadone !
– Cela devait arriver ainsi, fatalement, un jour ou
l’autre. Quoi d’étonnant, avec ces Mandres !
195
Pourtant certaines personnes, constatant les
invraisemblances et les contradictions des divers récits,
se refusaient à y croire.
On avait bien vu, en effet, Trabuc errer par les rues,
s’arrêter devant le tribunal et la prison qu’il avait un
long moment regardés, puis entrer dans un bureau de
tabac et acheter à la débitante de la poudre avec un sac
de balles. Mais ces détails ne prouvaient rien.
Il fallut se rendre à l’évidence lorsque Médéric
arriva porté par les voisins de Trabuc, respirant malgré
sa blessure et cahoté sur la paille d’un charreton, et
lorsque après maintes allées et venues du maire, du
commissaire et des magistrats, les portes de la
gendarmerie s’ouvrirent laissant passer au grand
complet la brigade, qui, une fois hors des remparts, prit
le trot par l’étroit chemin caillouteux qui menait au lieu
de l’assassinat.
Bientôt ces Messieurs du tribunal traversèrent à leur
tour la ville en voiture ; et les gens au courant des
choses expliquaient que la gendarmerie était pour
arrêter le meurtrier, et le tribunal pour relever le
cadavre de Domnine et procéder aux premières
constatations.
La curiosité, dès lors, s’exaspéra. Tous ceux qui
possédaient, du côte du Mas de la Font-des-Tuiles, une
vigne, un champ, un vide-bouteille quelconque,
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chargèrent le carnier ou la pioche, et, indifférents en
apparence mais désireux de voir ce qui se passerait,
suivirent la justice à distance respectueuse.
197
XLI
En apercevant les gendarmes, Trabuc s’était
barricadé, non dans sa maison restée grande ouverte,
mais dans la cabane d’affût.
Aux sommations, il répondit par le judas grillé de la
porte que, se croyant dans son droit, il n’avait pas voulu
fuir, et que, ne voulant pas aller en prison, il ne se
livrerait pas : Il ajouta qu’on ne devait pas songer à le
prendre par la famine, et qu’il avait du pain et du vin
pour huit jours.
Comme les juges s’étaient rapprochés et
examinaient le sang frais qui tachait la neige, il dit
encore :
– Ça, c’est de la blessure de M. Médéric. Quant au
corps de ma femme, inutile de le chercher ; si vous en
avez besoin, vous le trouverez avec le mien, tout à
l’heure.
Il fut décidé qu’on enfoncerait la porte afin que
force restât à la loi.
Mais un gendarme s’étant avancé pour faire sauter
la serrure, un coup de fusil partit qui traversa son
198
tricorne. Sur quoi le brigadier lui donna ordre de se
retirer.
Trabuc tira de nouveau. On entendit siffler la balle,
qui alla casser une branche du noyer qui se trouve là !
Et le brigadier, un vieux brave que tout ceci peinait,
ayant plus d’une fois fait la partie de piquet avec
Trabuc, grommela dans sa moustache :
– Le criminel nous épargne ; nous ne pouvons
pourtant pas le tuer comme un chien.
Trabuc tirait toujours. Par le judas et les deux
meurtrières un peu de fumée bleue sortait. Ces
Messieurs du tribunal attendaient à l’écart, derrière leur
voiture.
Comme il fallait en finir, le brigadier accorda à
Trabuc une trêve de dix minutes après laquelle, s’il
s’obstinait, on amasserait des fagots devant la porte,
pour la brûler.
C’était une feinte.
Pendant que le brigadier parlementait ainsi pour
amuser Trabuc, un gendarme, grimpant sans bruit sur le
toit, avait enlevé une de ces lames de calcaire schisteux,
qui sont les tuiles du pays, et pratiquait une ouverture.
Mais, quand il voulut regarder, il vit, à travers la
199
fumée, Trabuc, un genou en terre, l’attendant.
Le gendarme fit un bond et dégringola. En même
temps, un coup partait. De sorte que les autres, croyant
leur camarade atteint, tirèrent – soit emportés par la
colère, soit qu’ils eussent des instructions – à travers les
planches de la porte.
Il y eut un juron, puis le silence.
Et, quand la fumée fut dissipée, ayant de nouveau
grimpé sur le toit, ayant regardé de nouveau, le
gendarme dit :
– Maintenant, on peut se hasarder.
Trabuc était tombé atteint d’une balle à la poitrine et
d’une autre qui lui avait cassé le bras droit.
Au fond de la cabane, sur le banc fait d’une pierre
brute où se relayent les chasseurs pour dormir en
attendant la bête, le cadavre de sa femme était étendu.
Lorsque les magistrats entrèrent, Trabuc demanda à
l’embrasser, disant :
– Maintenant je lui pardonne, puisque nous voilà
morts tous les deux.
Après quoi il se tut, et ce furent ses dernières
paroles.
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On dut le transporter à l’hôpital sur une civière. Sur
une autre, assez loin en arrière, était la Civadone
recouverte d’un drap.
À un endroit, les porteurs s’étant arrêtés, Trabuc se
retourna, sans doute pour regarder une fois encore ses
champs et sa ferme ; mais comme au même moment la
civière qui portait Domnine morte apparaissait au
tournant du chemin, Trabuc, de son bras valide, montra
le poing au soleil, puis ferma les yeux.
Les porteurs ont dit qu’il pleurait, ce qui les étonna
de la part de cet homme dur.
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XLII
Trabuc languit à l’hôpital presque une semaine et
mourut. Le bruit courait que, se voyant pris, il s’était
fait justice lui-même. Pourtant, on ne l’enterra pas dans
le coin des suicidés.
Cependant Médéric revenait à la vie, soigné par
Dolinde, qui ne quittait plus son chevet.
Circonvenue par les Guisolphe, la vieille Mme
Mireur acceptait Dolinde. Le petit Hercule semblait
vouloir l’aimer.
On disait dans la société :
– Dolinde se montre parfaite !
Le bourgeois, quand ses intérêts n’entrent pas en
jeu, est fort sensible au romanesque.
Dès lors, par un brusque revirement d’opinion, tout
Rochegude estima naturelle et touchante l’union
jusque-là discutée de Dolinde avec Médéric.
Quelques jours auparavant, dans l’humble cimetière
rocheux où le fossoyeur use tant de pics, on avait porté
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la Civadone.
Quatre personnes seulement, car ni le père ni la
mère ne se montrèrent, accompagnaient son cercueil :
petit Gabri, resté seul sur terre à la suite du drame où le
destin le fit involontaire acteur ; Irma et Gusta,
débarquées le matin de Marseille dans une toilette de
deuil dont la somptuosité fut pour la morte une dernière
injure ; enfin – qu’on juge du scandale – sœur Nanon
pleurant sous ses coiffes, oui ! sœur Nanon des Sept
Soleils, qui pria pour Domnine, au nom de Marie-
Magdeleine, et qui, seule peut-être avec le vieux
Trabuc, avait deviné obscurément le long martyre et la
grandeur de cette pauvre âme passionnée.
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Cet ouvrage est le 143ème publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.
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