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Paul Arène[414]

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Paul Arène[414]
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8/22/2009
language:
French
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205
Paul Arène



Domnine









Be Q

Paul Arène

(1843-1896)









Domnine

roman









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 143 : version 1.0



2

Paul-Auguste Arène est né en 1843 à Sisteron

au milieu des montagnes parfumées de cette

Provence, à laquelle ses vers et sa prose devaient

à jamais rester fidèles. Après un court passage

dans l’Université, il débute à l’Odéon par un acte

en vers, Pierrot héritier (1865). Tout Paris fait

fête aussitôt au jeune provincial. À vingt-deux

ans par sa prose fluide et colorée, d’une grâce

attique et comme embaumée des senteurs du

pays natal, il se place au premier rang des

écrivains. En 1870 il donne un de ses chefs-

d’œuvre, Jean des Figues, puis les Comédiens

errants (1873), le Duel aux lanternes, dont la

virtuosité est étourdissante, et l’Ilote deux ans

plus tard à la Comédie Française. Dans la

chronique, dans la fantaisie, dans la nouvelle, au

théâtre, partout se multiplie son clair et spirituel

génie de latin. En 1878, c’est le Prologue sans le

savoir, l’année suivante, la Vraie tentation de

Saint-Antoine, puis ses Contes de Noël et ses

Contes de Paris et de Provence, tendres ou

ironiques et toujours exquis, la Chèvre d’or enfin

en 1889 et en 1894 un autre roman, Domnine.

Quand il mourut en 1896 à Antibes, où il était



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allé revoir le soleil de la Provence pour en

emporter la dernière image sous ses paupières

closes, la littérature contemporaine perdait en lui

un de ses maîtres.





Contes de Provence.









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Du même auteur, à la Bibliothèque :





Contes de Provence

Le Midi bouge









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Domnine

(Paris, Ernest Flammarion, Éditeur.)









Sur la couverture :

Vincent Van Gogh, Paysage avec gerbes de blé au

lever de la lune, juillet 1889, huile sur toile 72 x 91,3

cm. Kröller-Müller Museum, Otterlo









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I



C’était une admirable fin de septembre, mariant aux

ardeurs plus exaspérées de l’été près de son déclin

comme un savoureux avant-goût des plénitudes

automnales.

Les raisins achevaient de mûrir ; les derniers

gerbiers rentrés, on se préparait pour la vendange. Les

pêches de plein vent, quand les gens passaient dans les

vignes, semblaient faire exprès d’abaisser à portée des

lèvres la caresse de leur chair tentante. L’air sentait une

bonne odeur de pampre et de terre échauffée, et partout,

sur les coteaux retentissants du coup de fusil des

chasseurs, s’entendait, endormeur et mélancolique, le

« Tu m’as bu mon vin » de l’ortolan.

Parmi tous les chasseurs sortis ce matin-là de

Rochegude, il en était un qui, assurément, pensait à

autre chose qu’à chasser.

Loin des chaumes et des cultures, l’arme rejetée sur

l’épaule et sans prendre garde aux supplications

muettes de son chien, il allait droit devant lui à travers

la colline, broyant lavandes et cailloux sous les clous de





7

ses forts souliers, presque aussi peu ému du brusque

départ d’une compagnie de perdrix rouges que de la

chanson des dernières cigales obstinées à s’égosiller,

malgré la moisson faite, de chaque côté du sentier, sur

l’écorce aride des érables-lièges.

Et même les cigales semblaient l’intéresser

davantage.

– C’est étrange, se demandait-il : pourquoi, chez les

Grecs, honorait-on de l’épithète d’harmonieux cet

insecte dont le vacarme ne me parut jamais aussi

insupportable qu’aujourd’hui ?... Les Romains, eux, du

moins, trouvaient la cigale enrouée : « rauca cicada »,

dit Virgile.

Néanmoins, à mieux écouter, ce chasseur vraiment

fantaisiste observa que si, comme exécutant isolé, une

seule cigale manque de charme, dix cigales, vingt, cent

cigales, tout l’orchestre enfin des cigales sonnant

ensemble, produisaient, en effet, parmi les rocs brûlés

du soleil, les champs où le mirage ondoie, une

caniculaire et discordante harmonie qui s’accordait à

merveille avec les beautés spéciales du paysage en cette

saison.

On le voit : malgré que les bosses de son chapeau

mou, sa chaussure lourdement ferrée et son costume en

grossière étoffe lui donnassent à distance quelque peu

l’aspect d’un braconnier campagnard, M. Médéric



8

Mireur, gros garçon réjoui, d’allure un tantinet

militaire, que les bonnes gens de Rochegude, non sans

une nuance de respect, appelaient affectueusement M.

Médéric, gardait dans l’esprit un certain reste de

culture.

Au surplus, un examen plus attentif eut permis de

constater que son chapeau, de forme d’ailleurs

confortable, était d’un feutre fort léger ; que ses souliers

à larges semelles débordantes moulaient son pied sous

une peau supérieurement souple et fine ; que son gilet et

que sa veste ajustés avec goût portaient sur leurs

boutons des têtes de sanglier et de cerf, emblème

cynégétique partout adopté par la jeune bourgeoisie

française, même dans les pays où, comme à Rochegude,

il n’y a plus ni cerfs ni sangliers, et qu’au lieu de la

vulgaire canardière il promenait, luxe alors rare, un

Lefaucheux du système le plus récent et le plus

perfectionné qui fût sorti des manufactures de Saint-

Étienne.

Cependant, M. Médéric s’amusait de sa découverte.

– Que diable ai-je en tête aujourd’hui ? C’est bien la

première fois, depuis dix ans, qu’il me monte ainsi à la

cervelle un ressouvenir de latin ?

Mais ses vraies préoccupations, un instant distraites,

vinrent l’obséder de nouveau.





9

Las de la promenade énervante, Médéric, après

avoir allumé sa courte pipe au tuyau fait d’un tibia de

lièvre lourdement monté en argent, avait fini par

s’asseoir à l’ombre d’un figuier sauvage.

Ce figuier, stérile et nourri de peu, essaie là

toujours, à pénible effort, de pousser, dans le roc tout

nu, ses racines.

L’endroit est beau – entre deux vallées, la crête,

coupée brusquement, laissant au lointain la vue

s’étendre – on l’appelle le Pas-du-Figuier.

Seul et l’âme comme bercée par les mille bruits

indécis qui, au soleil baissé, montent des champs, ses

rêves ou plutôt ses désirs, flottants jusque-là, prirent

forme.

Non ! ce n’était pas le hasard qui, chaque jour,

irrésistiblement, l’amenait ainsi au même endroit.

Et M. Médéric s’avoua pourquoi depuis le matin, un

flot pressé lui battant aux tempes, partout, dans les

transparences de l’air surchauffé qui danse à la pointe

des herbes sèches, toujours la même image lui

apparaissait.

L’antique, l’éternel besoin d’aimer peut, dans les

villes, se faire subtil et tourner en patiente galanterie.

Mais aux champs, avec la solitude, revenu à son

origine, il garde, même chez les plus raffinés, quelque



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chose de sauvage et de bestial.

Sous la torpeur des chauds midis, jadis le Tentateur

apparaissait aux ermites ; or, Médéric Mireur n’étant

pas ermite, le sang de viveur provincial qu’il avait dans

les veines éclatait.

Sa femme, après tout, reposait depuis six grands

mois au cimetière, regrettée, certes ! et pleurée par lui

décemment. Médéric savait gré à la défunte de

l’herculéen poupard, son orgueil, dont la naissance

l’avait tuée. Mais, il s’en rendait compte maintenant :

dès le lendemain des funérailles, et même avant les

funérailles, au cours de l’interminable grossesse,

l’obsession d’une autre femme, antérieure, le tenait.

Il la lui fallait, celle-là, tout de suite, sans plus

attendre. Et, réfléchissant malgré sa fièvre, Médéric

Mireur s’étonnait d’avoir si longtemps attendu.

Médéric alors pensa au mari, le vieux Pierre Trabuc,

un brave homme, son camarade.

Mais quoi ! avant de devenir femme de Trabuc,

n’avait-elle pas, la Civadone, été sa maîtresse à lui,

Médéric Mireur ?

Sous les brûlures du soleil, le figuier, d’une de ses

branches brisée par un coup de mistral ou par le caprice

d’un pâtre, pleurait la sève et répandait une odeur de

bouc âcre et forte.



11

Médéric se leva, ivre de l’odeur.

Quelques instants, il parut hésiter, regardant derrière

lui, du côté de Rochegude :

– Recommencer est une folie ! Cinq heures de

chemin de fer et une nuit à Marseille vaudraient

mieux...

Mais l’instinct parlait, irrésistible.

Un coup de fusil éclata dans le lointain, indiquant,

car Médéric reconnut le son de l’arme, que Trabuc se

trouvait en chasse. De la ferme, là-bas, du Mas de la

Font-des-Tuiles, un filet de fumée montait.

Une femme, point brun, s’apercevait sur l’aire. Et

décidé, la bouche sèche, avec des envies de courir,

Médéric Mireur se mit à descendre vers cette ferme où

il savait trouver, seule, la Civadone.









12

II



Étrange créature, cette Civadone, et dont la

singularité avait étonné de tout temps les paysans de

Rochegude, observateurs naïfs, darwiniens ingénus qui

n’attendirent pas la permission des savants pour croire

aux fatalités héréditaires.

Par sa mère, la Civadone était une « Mandre » ; or,

dans le pays, cet atavique sobriquet signifiait tout

ensemble renard femelle et prostituée.

À Rochegude, il y avait, rejoignant en tunnel deux

puantes ruelles – deux andrones – une voûte humide et

noire qui, de temps immémorial, s’était appelée le

Grand Couvert, et aussi le Couvert des Mandres.

Les Mandres, le Couvert, étaient la terreur et le

mystère des bas quartiers.

Toujours, aux veillées, quelque Mandre figurait

dans les obscures légendes où se mêlent, variant chaque

fois suivant l’imagination du conteur, des souvenirs de

Terreur rouge et de Terreur blanche, de drames

sanglants pendant le moyen âge, et d’envoyés du fisc,

sous Richelieu, égorgés malgré leur commission royale,





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puis achevés par les femmes, mutilés, jetés à l’égout.

Cet égout, effrayant d’aspect, d’où montait nuit et

jour un bruit d’eaux invisibles, ouvrait précisément son

soupirail aux grilles rompues tout à côté de la maison

des Mandres.

Une Mandre, disait-on, avait été rouée vive dans les

temps anciens, une autre, pendue en effigie.

Parfois, les Mandres se mariaient. Maris

commodes ! plus ou moins ivrognes et joueurs, vivant,

à courir les foires, de fainéantes industries, et qui, grâce

à l’usage paysan, cessaient bientôt d’avoir un nom et

devenaient pour tout le monde Pierre, Martin, Xavier ou

Jacques de la Mandre. Ainsi se perpétuait la dynastie.

Du reste, les Mandres, par un phénomène

inexpliqué, n’avaient presque jamais que des filles

traînant leur enfance effrontée dans l’ombre de ce grand

Couvert où toujours, le soir, derrière les tas de fumier,

sous les charrettes, des galants honteux se cachaient.

Domnine était née là !

Délicate et blonde, avec l’air, à douze ans, d’une

herbe trop vite poussée, on la surnomma la Civadone

pour la distinguer de ses deux sœurs, Irma et Gusta,

moricaude aux yeux de charbon, Mandres de souche

franche celles-là ! et les gens se demandaient, en effet,

comment si frêle tige de folle avoine avait pu germer et



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verdir à l’entrée du louche clapier où, depuis si

longtemps, les Mandres gîtaient ?

Cependant, tandis que les deux aînées, chez qui un

besoin de sauvage coquetterie avait succédé sans

nuance au laisser-aller garçonnier, se faisaient

successivement enlever et cherchaient fortune à

Marseille – bonnes filles, d’ailleurs, que l’on voyait

revenir tous les ans à la Noël, parées et chargées de

cadeaux pour le vieux père et la vieille mère –

Domnine, propre et soignée dans ses haillons, demeura

seule à Rochegude.

Comme les gamins la persécutaient dans la rue, lui

chantant le refrain traditionnel :





Laisse-la passer, la belle Mandre,

Laisse-la passer,

S’en va danser !





Et que même des hommes d’âge, à sa rencontre,

souriaient et murmuraient des mots dont elle devinait

l’infamie, plus triste et plus abandonnée que Cendrillon,

Domnine vécut ainsi seule jusqu’à douze ans, balayant

la maison et faisant la soupe, entre une mère point

méchante en son inconscience, mais, hélas ! partout





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méprisée, et un père cynique, quelque peu voleur,

toujours à rôder la nuit afin de surveiller, disait-il, ses

récoltes de « blé de lune ».

Mais comme le sort de Cendrillon, grâce à la bonne

fée sa marraine, celui de Domnine changea soudain, par

suite de l’amitié dont se prit pour elle sœur Nanon.

Cette rencontre de sœur Nanon fut le premier et le

grand événement de sa vie.









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III



Un jour qu’elle jouait aux alentours du Grand

Couvert sur la jonchée de litière fraîche qui cachait les

fumiers de la rue des Poternes, Domnine, avec la naïve

audace des enfants, se glissa dans le plain-pied blanchi

à la chaux où sœur Nanon, bonne vieille assez

originale, aimée de tout le monde avec le renom d’être

folle un peu, exerçait son métier d’« estireuse », s’usant

les yeux à contenter une clientèle d’ecclésiastiques et de

béguines, plissant les surplis, repassant les aubes, et

ruchant avec de longues pailles les dernières coiffes à

canon.

Sœur Nanon connaissait Domnine de vue, et depuis

longtemps la tenait en pitié secrète.

– Que viens-tu ravauder ici ? vite, ensauve-toi,

mauvaise graine !... lui dit-elle.

Mais Domnine ne s’ensauva pas :

– Comme c’est beau chez vous, sœur Nanon.

Laissez-moi regarder un moment, rien qu’un petit

moment, je resterai bien sage et je vous passerai vos

pailles...





17

Alors, à partir de ce jour, toutes les fois qu’elle était

libre, Domnine accourait ; et, peu à peu s’initiant à la

difficile spécialité de rucher les canons des coiffes,

assise sur un haut tabouret, attentive et intelligente, elle

passait l’une après l’autre, les longues pailles couleur

d’or, et regardait travailler sœur Nanon.

Souvent aussi, quand sœur Nanon plissait des

surplis et qu’il n’y avait pas de pailles à passer, de plus

en plus docile et assidue, Domnine distrayait sœur

Nanon en lui lisant dans un vieux livre couleur amadou,

çà et là étoilé d’un restant de dorure, la vie édifiante et

miraculeuse du séraphique saint François :

« À peine eût-il repris un peu de force après son

naufrage d’Esclavonie, qu’il se mit en chemin pour

aller en Espagne, et, de là, au Maroc, travailler à la

conversion du Miramolin qui était alors Mahomet le

Vert... »

– Bien ! sœur Mouche, interrompait sœur Nanon.

C’est même alors que le Bienheureux, en habit de

pèlerin, avec le bourdon et la gourde, traversa

Rochegude un dimanche.

– Et les gens le virent ?

– Aussi clairement que je te vois.

– Et il avait son auréole ?

– On est trop curieuse, sœur Mouche.



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– Pourquoi me donnez-vous le sobriquet de sœur

Mouche, soupirait Domnine rougissante et fâchée,

puisque j’ai déjà celui de Civadone et un autre encore

moins joli ?

– Voyons ! ne pleure pas, et laisse les méchants être

méchants ; ils s’en trouveront les premiers punis. Si je

t’appelle sœur Mouche, c’est en souvenir de notre saint

patron qui, traitant son propre corps de Frère Âne, par

humilité, surnommait Frères Mouches ceux de ses

compagnons dont le paresseux bavardage et les

bourdonnements offensaient le ciel. Et maintenant,

sœur Mouche, continue, en attendant que j’aie fini le

surplis de l’abbé Siffroy ; continue par le chapitre de la

mort du saint quand, bien que ce fût le soir, les

alouettes chantèrent autour de sa cellule, et qu’une

dame romaine, Jacqueline des Sept Soleils, apporta par

ordre d’un ange, un habit neuf pour le couvrir...









19

IV



Sœur Nanon était du Tiers Ordre. Elle avait, avec un

dessous de malice, la bonté naïve du bon saint qui,

lorsqu’il allait à travers champs, s’arrêtait parfois pour

prêcher les sauterelles, disant : – Sauterelles, mes

sœurs !

On l’appelait aussi, à cause de ses bavardages sur la

légende franciscaine, la sœur Nanon des Sept Soleils.

Mais cela ne la fâchait point, bien qu’il y eût un peu

d’ironie.

Les sœurs du Tiers Ordre, comme était sœur Nanon,

font vœu de vivre en religion dans le monde sans quitter

pourtant les engagements légitimes de leur état. Le

devoir principal que prescrit la règle est d’assister les

malades et de leur procurer une bonne mort.

Sans quitter les engagements légitimes de son état,

qui consistait surtout à repasser ses aubes et à mener

brouter sa chèvre, jamais un seul jour sœur Nanon ne

manqua au devoir principal, quêtant discrètement pour

les malades pauvres et préparant à leur intention, quand

son travail lui en laissait le loisir, toutes sortes de





20

confitures dont elle seule avait le secret.

Dans la simplicité de son âme, c’est ainsi que sœur

Nanon comprenait les mots « bonne mort » : une mort

tranquille, entourée de quelques gâteries.

Pour le reste, sœur Nanon ne s’en inquiétait pas,

comptant sur les effets de la grâce et sur l’indulgence

infinie d’un Dieu que, sans mal penser, tout

naturellement, elle avait créé quelque peu à sa propre

image.

– Chacun a son paquet, qui gros qui petit, disait

sœur Nanon ; c’est à la fin que tout se règle.

Puis elle ajoutait, montrant le ciel :

– La grande maison bleue est large ; qui sait ? en se

serrant un peu, peut-être trouvera-t-on là-haut de la

place pour tout le monde.

Car, hérétique inconsciente, elle ne pouvait

concevoir l’enfer.

Toujours vive et gaie avec cela !

L’inquisition l’eût brûlée ; mais aux âges de vraie

foi, alors que les paysans canonisaient qui les aimait, on

lui eût bâti quelque part, sur quelque rocher bien en

vue, un oratoire rustique comme elle, abritant une

statuette à sa ressemblance, modelée dans la glaise et

vernissée de jaune au four du potier.





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Un jour, faveur qu’elle ne prodiguait pas, sœur

Nanon fit entrer Domnine dans sa chambre ; ce fut pour

l’ingénue fillette comme une vision de paradis.

Domnine n’avait jamais rien vu de comparable.

Ces rideaux si blancs aux fenêtres ! Ce carreau net,

d’un si beau rouge, où se réfléchissait le bas des

meubles et sur lequel, tandis qu’avec ses gros souliers,

elle avait peur de glisser, les pantoufles bronzées de

sœur Nanon craquaient à chaque pas doucement et

pieusement !

Et ce crucifix, les bras étendus, sœur Nanon

expliquant que Jésus, mort pour tous, ouvrait ainsi pour

tous ses bras !

Et ces reliquaires venus d’Italie, où l’on voyait sous

la vitre des fragments d’os avec des devises latines au

milieu d’enroulements de papier doré ! Et le plus beau :

ces deux bouteilles, travail d’un ouvrier d’autrefois,

représentant, en verre soufflé, l’une la naissance de

saint François dans une étable toute pareille à celle de

Nazareth, et l’autre saint François debout après sa mort,

sous la voûte qu’il s’est choisie pour sépulcre, tandis

qu’autour de lui se groupent, artistement représentés,

les poissons en paquet, leur tête hors de l’eau, alors

qu’il passe sur la rive, les hirondelles à qui il parlait, le

loup maigre qu’il apprivoisa, les arbres qu’il faisait

verdir en hiver et les fleurs que produisait la terre aride



22

en recevant le sang vermeil de ses plaies.

Dans la chambre de sœur Nanon flottait une

délicieuse et indéfinissable odeur d’encens, de cire et de

pommes mûres.

Toutes ces choses ravissaient Domnine.

Enfin, sœur Nanon ayant tourné la clef d’une

antique table fermée dont les battants à ferrures

luisantes laissaient deviner mille merveilles, fit d’abord

cadeau à Domnine d’une pomme toute ridée, car on

était en plein hiver, mais qui lui parut infiniment plus

douce et parfumée que celles cueillies sur l’arbre, à la

saison. Puis, toujours de la table fermée et de ses

insondables profondeurs, sœur Nanon sortit,

mystérieusement, une boîte.









23

V



– Ceci, Domnine, c’est pour la Noël.

Et Domnine se sentit tout émue, sœur Nanon lui

ayant promis de la conduire à la messe de minuit et de

la garder avec elle pour le grand souper.

Car la Noël approchait. On s’en apercevait à mille

indices.

D’abord le ciel semblait plus beau, la voix des

cloches plus sonore ; et, les jours de marché, de longs

troupeaux de dindes, gloussant, s’ébrouant, faisant la

roue, secouant leur beau jabot rouge et l’extraordinaire

pampille qui, tantôt à droite, tantôt à gauche, retombe et

ballotte sur leur bec, traversaient la ville conduits par

des campagnards armés de baguettes.

Ils s’arrêtaient aux carrefours, devant les fontaines

gelées où luisaient, comme diamant, de longues

aiguilles de glace. Les grand’mères et les mamans

venaient là, pour un double écu, acheter chacune sa

dinde qu’elles logeaient au galetas et qu’elles gavaient

avec des noix.

Et, pendant les veillées, à l’aide de deux galets polis,



24

l’un rond et plat, l’autre allongé, primitifs ustensiles

choisis avec soin dans le gravier de la rivière, on cassait

les amandes amères destinées à la confection du nougat.

Pour la première fois de sa vie, Domnine

s’intéressait, avec l’espoir d’y prendre part, aux

promesses de ces grandes joies.

Deux semaines auparavant, en sa présence, sœur

Nanon avait mis germer le blé de Sainte-Barbe, dont la

précoce verdure, symbole de renouveau, doit décorer la

table où se sert le repas de Noël.

Pour cela, on met simplement une pincée de blé au

fond d’une assiette que l’on humecte d’un peu d’eau, et

voilà les semailles faites. Patience ! Au bout de

quelques jours, dans la tiédeur du logis clos, sur le coin

de la cheminée, le blé de Sainte-Barbe germera.

Sœur Nanon gardait en réserve, à cette intention,

deux assiettes en faïence peinte de Varages, aussi

brillamment vernissées que du Moustiers, la première

représentant une belle dame qu’un âne portait, l’autre

un garde française qui jouait du fifre.

Ce garde française, cette belle dame, et surtout cet

âne, dessiné en vert d’un trait si fin, émerveillèrent

Domnine, et ce n’est pas sans regret qu’elle les vit ainsi,

à peine aperçus, disparaître sous une couche de grains

roux.





25

Mais elle s’en consola bien vite à mesure que le blé

poussait : d’abord des points blancs qui étaient les

germes, puis des tiges minces et pâles qui, de plus en

plus verdissantes, serrées et drues, finirent par

constituer une sorte de petit pré.

Le blé pousse, disait sœur Nanon, la Belle Étoile

s’est levée, les bergers partiront bientôt, et les Rois qui

viennent de plus loin doivent à présent se mettre en

route.

Tout cela, rois, bergers, sous forme de « santons »,

était contenu dans la boîte. Domnine dut aider sœur

Nanon à débarrasser les figurines en argile de la ouate

qui les protégeait.

Il y avait, avec le bœuf et l’âne, l’Enfant-Dieu sur sa

paille et la Sainte-Famille. Gaspard et Balthazar et

Melchior, le bon Roi nègre, qu’une file de chameaux

suivait. Il y avait le « ravi » et la « ravie », agenouillés,

l’œil en extase. Il y avait le remouleur, dont la roue fait

des étincelles. Il y avait le meunier grognon qui,

réveillé dans son premier sommeil par le cri des

partants et le concert des anges, apparaît à la fenêtre de

son grenier, en bonnet de coton, sa lanterne à la main.

Des paysans, des paysannes, tous portant quelque

humble présent : panier d’œufs, agnelet, ou bien gâteau

de miel. La bohémienne arrivait avec ses tarots ; le

forçat, de rouge vêtu, présentait ses chaînes brisées.



26

Seul, le tambourinaire ne portait rien, car il ne possède,

hélas ! pour fortune, que sa musiquette et son fifre ;

mais il régalera Jésus d’une aubade, et ne sera pas le

plus mal accueilli.

Domnine aurait voulu les manier, savoir leurs noms.

– Pas encore, sœur Mouche ! lorsqu’ils seront en

place.

Avant tout, il s’agissait d’établir la crèche,

importante affaire, et d’improviser sur l’étroit couvercle

du pétrin, avec ses montagnes, ses rivières, ses

précipices, ses rochers, ses fermes, ses châteaux, ses

villages, ses ponts, ses routes, le pays d’idéal et de rêve

au milieu duquel, en groupes pittoresques, tant de

personnages doivent évoluer.

Sœur Nanon chargea Domnine de ce soin ; et ce

furent pendant huit jours des courses dans la montagne,

d’où elle revenait transie mais heureuse, rapportant des

mousses veloutées, des rameaux couverts de lichens et

pareils à de petits arbres, des concrétions, des cailloux

bizarres qui allaient servir à figurer en vivant relief une

chimérique Galilée que le Christ n’eût certes pas

reconnue, mais bien faite pour encadrer, sans souci de

la couleur locale, des santons bravement vêtus en

paysans provençaux.

Ces promenades, faites ainsi en dépit du froid vif,





27

sur la neige craquante, laissaient chaque fois à Domnine

des sensations délicieuses.

Elle aussi, d’un cœur ingénu, allait cherchant la

divine étable. Les oisillons frileux qui becquetaient les

grains de corail des haies lui semblaient chanter des

Noëls ; et un jour, devant une masure effondrée à qui le

ciel servait de toit, elle s’étonna de ne pas trouver là

saint Joseph son lys à la main, Jésus souriant et la

Vierge.









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VI



Dès lors, Domnine fut de toutes les fêtes.

Le dimanche, bien enveloppée de sa mante, sœur

Nanon se faisait accompagner par elle à la première

messe ; et le jour du Vendredi saint, elle l’amena visiter

les Paradis.

Chaque église et chaque chapelle, dans la ville

comme dans le faubourg, avaient le leur, tous luttant de

richesse et d’ingéniosité pour faire revivre, en une

représentation naïvement théâtrale, le dernier acte du

grand drame dont le Calvaire fut témoin.

Au fond de la nef obscure, le maître-autel,

s’illuminant d’innombrables cierges, disparaissait sous

un amoncellement de trésors.

Et Domnine, de ses yeux d’enfant, admirait les

tapisseries d’autrefois, dont les arbres feuillus, les

oiseaux et les personnages se cassaient bizarrement à

l’angle des gradins ; les belles faïences peintes prêtées

par les « vieilles familles » ; puis aussi de la vaisselle

plate, une soupière d’argent à gros ventre arrondi

multipliant les flammes d’or, des cafetières Louis XV





29

qui, leur bec tourné contre le mur, remplissaient

noblement le rôle d’urnes ; et, tout au bas de

l’éblouissant échafaudage, au milieu d’un entassement

de branches vertes et de mousses, la grotte du sépulcre

où gisait, mystérieux symbole, un doux agneau frisé, un

agneau véritable, portant encore au cou, dans la laine

blanche qui saigne, tout neuf, le couteau du boucher.

Ce jour-là, chez les Ursulines, des religieuses

chantaient invisibles, derrière des grilles ; et les

pénitents blancs dans leur chapelle, célébraient l’office

de « Ténèbres ».

Ils psalmodiaient en latin lugubre. Après chaque

psaume, le prieur, effrayant à voir avec les trous noirs

de sa cagoule, éteignait un des cierges plantés en

triangle et qui, seuls, éclairaient la chapelle. L’ombre

s’épaississait lentement. Après le dernier cierge éteint,

nuit complète et complet silence.

Alors, – cela s’appelait faire « barrabas » – malgré

un peu de tremblement, les gamins de la ville entraient

en scène ; et poussant de grands cris, sortant de dessous

leurs blouses des crécelles et des conques marines,

exécutaient, cachés dans l’ombre, un charivari

formidable.

Le tout gravement, comme pour accomplir un

devoir, avec la conscience et l’orgueil d’être ainsi les

gardiens d’une tradition vénérable. Les pénitents,



30

néanmoins, les chassaient et voulaient les battre. Mais

Domnine, elle, restait sage près de sœur Nanon, avec

des airs de petite sainte.

Au printemps, quand, plus hâtifs que la primevère,

les safrans percent de leurs pétales aigus l’humide

verdure des prés, les enfants du quartier qu’habitait

sœur Nanon, hiérophantes ingénus, choisirent Domnine

pour Belle-de-Mai.

Dans l’encadrement d’une porte transformée en

sanctuaire à l’aide d’un antique couvre-pied aux

couleurs vives que la bonne sœur Nanon prêta,

Domnine, couronnée de feuillage et vêtue d’une robe

fleurie, restait immobile sous son voile, assise avec une

majesté de déesse, les genoux couverts de roses

effeuillées.

– Donnez à la Maïe !... disaient, en secouant une

tirelire, ses compagnes.

Les passants s’arrêtaient et la trouvaient charmante.

Ainsi, sans être guérie tout à fait de sa sauvagerie

première, Domnine allait, s’habituant à ne plus se sentir

méprisée.









31

VII



Les quatre ou cinq années qui suivirent doivent être

comptées parmi les années heureuses de Domnine.

Sœur Nanon, qui, décidément, ne pouvait plus se passer

d’elle, lui faisait partager ses occupations, et ces

occupations étaient des plaisirs.

Sœur Nanon possédait plusieurs terres qui, avec

leurs olives qu’il fallait moudre ou confire, leurs

amandes, leurs noix qu’il fallait casser et trier,

occupaient largement les loisirs de l’hiver.

Elle possédait entre autres, en face de la ville et pas

très loin, de l’autre côté de la rivière, au milieu de

voûtes rompues et d’écroulements de murailles, un

jardinet qu’encadraient les arceaux d’un cloître, avec un

arbre centenaire au tronc bossu, noueux et noir, dernier

témoin survivant de l’opulente gourmandise monacale,

qu’elle appelait le « Poirier des Pères ».

Sœur Nanon se régalait des poires en maudissant la

Révolution qui avait détruit le couvent, et Domnine leur

trouvait un goût surnaturel, pareil à celui des pommes

de la table fermée.





32

Il y eut là, jadis, un couvent aboli depuis comme

tant d’autres. La tradition parle encore des

magnificences du séjour. Mais le grand vivier,

transparent paradis des carpes, garde aujourd’hui à

peine assez d’eau, au fond d’un trou envahi de prèles et

de joncs, pour donner à boire aux rouges-gorges ;

béantes sous le pied parmi l’herbe des cours, les caves

dignes de Thélème ont pris des aspects d’oubliettes ; et

dans le réfectoire transformé en écurie, les bourriquets

n’osent plus braire, tant la résonance et l’écho des

hautes ogives leur font peur.

Domnine pourtant se plaisait à ce clos des Pères ; et

c’était une joie pour elle quand sœur Nanon, au temps

des vacances et les poires se faisant mûres, l’envoyait

surveiller le poirier contre la maraude.

L’endroit, à cause de son aridité, abondait en « Prie-

Dieu de chaume » – c’est le nom qu’on donne en

Provence aux mantes religieuses ; on les appelle aussi

« Dames blanches » – et digne fille spirituelle de sœur

Nanon et de saint François, Domnine, malgré la férocité

visible de leurs yeux durs et ronds ainsi que des perles

de verre et de leurs formidables mandibules, ne doutait

point qu’elles ne priassent le ciel lorsque, avec un geste

presque humain, elles joignaient dévotement leurs

pattes en scie, pâles et maigres.

– Elles montrent, dit-on, leur chemin aux petits



33

enfants qui s’égarent ; quelque jour, j’irai dans les bois,

songeait Domnine ; le soir venu, je m’égarerai et les

Dames blanches me montreront mon chemin.

Le clos des Pères abondait également en sauterelles,

mais Domnine ne s’en méfiait point.

Or, un après-midi qu’elle gardait les poires, l’envie

de faire un somme la prit ; et, après avoir enlevé, à

cause de la grande chaleur, son corselet, au lieu de le

suspendre, comme c’est l’habitude, après quelque arbre,

elle le laissa par terre auprès d’elle.

Ce fut une grave imprudence, car il y a sauterelles et

sauterelles.

Celles de qui Domnine ne se méfia point

appartiennent à une espèce tout à fait particulière.

On ne les rencontre guère aux abords des fraîches

prairies, des chènevières arrosées, sybaritiques régions

bonnes pour la grosse sauterelle verte, qui, le corps

lourd et mou, traîne un grand sabre derrière elle et ne

vole point.

Elles, nerveuses et maigres, ne se plaisent que sur

les pentes brûlées du soleil, dans les vignes et les

olivettes, au milieu des mottes poudreuses pétries de

cailloux coupants et d’éclats de pierre à fusil ; ou

encore au tournant de quelque chemin creux encaissé de

murs en pierre sèche, où les rayons réverbérés



34

condensent une chaleur de four, et que bêtes et gens se

dépêchent de traverser.

Là, quand vous passez, sous le sabot du mulet ou de

l’âne, c’est, dans l’aveuglant éclat du soleil, comme un

nuage qui se lève, un frisson d’ailes bleu d’azur et

d’autres couleurs coquelicot, une volée de corps aigus

vous piquant en flèche au visage ; puis, le défilé

franchi, tandis que derrière vous le nuage se rabat sur

terre, on se retrouve, tel un assassin après son crime,

ensanglanté de pied en cap par la bave qu’ont crachée

sur vous ces bestioles enragées.

De quoi peuvent-elles bien se nourrir ?

De l’air du temps ! peut-être encore du gazon sec,

brun comme amadou, qui se recroqueville au revers des

talus, et que parfois l’allumette d’un paysan fumeur de

pipe ou bien la bourre d’un chasseur fait partir en

traînée de flammes.

Mais ce qu’elles adorent par-dessus tout, ce qu’elles

préfèrent même aux fétus racornis et péniblement

broyés où s’use l’acier de leurs mâchoires, c’est la laine

non teinte et grossièrement tissée des bures dont

s’habillent les gens de la terre.

Malheur au travailleur qui fait comme Domnine et,

sur le midi, quitte la veste pour manier plus aisément le

hoyau ou achever son somme plus au frais. Lorsqu’il





35

veut la reprendre, généralement, il ne retrouve plus que

les boutons et la doublure ; encore cette dernière est-

elle à ce point entamée, qu’en regardant le jour au

travers on croit voir toutes les étoiles du ciel.

Mieux que partout ailleurs, les sauterelles se

plaisaient dans les ruines du clos des Pères. Domnine, à

son réveil, le constata.

Du corselet presque neuf, il ne restait que les deux

galons se bridant sur le clos en guise de bretelles ; le

reste, hélas ! n’était qu’un trou.

Et Domnine se désolait, n’ayant plus, avec la

chemise, que son cotillon rayé, quand, sous le poirier,

elle entendit rire.

C’était, en train de s’emplir les poches de poires, un

garçonnet vêtu comme les enfants des hauts quartiers et

qu’elle ne connaissait point. Mais, lui, la connaissait,

car il dit :

– Pourquoi donc as-tu l’air de vouloir pleurer, la

Civadone ?

– Parce que j’avais laissé, pour dormir, mon corselet

par terre, et que les sauterelles me l’ont mangé.

Comment faire maintenant pour rentrer à la ville !

– Eh bien ! la Civadone, laisse-moi t’embrasser et je

te prêterai ma veste.





36

– Non ! répondit Domnine, j’attendrai plutôt la nuit

sans bouger d’ici. Sœur Nanon ne veut pas qu’on

m’embrasse.

– Alors ne dis pas à sœur Nanon que tu m’as vu

voler ses poires.

Domnine promit, et le garçonnet lui prêta sa veste.

Mais, tandis qu’il l’aidait à la passer, déjà vicieux et

trouvant moyen de lui faire manquer la manche, il lui

baisa l’épaule et dit :

– Je suis Médéric, le fils de Mme Mireur.

Domnine raconta son aventure à sœur Nanon. Elle

ajouta même, malgré les traités, que Médéric avait volé

des poires. Mais femme déjà, quoique ingénue, elle

oublia de dire que le petit voleur de poires l’avait, par

surprise, embrassée ; et ce fut, à douze ans, son premier

mensonge d’amour.









37

VIII



Puis, le temps se passant, lorsque Domnine fut plus

grande, sœur Nanon, malgré qu’on en dît, la prit

officiellement chez elle en apprentissage.

Et maintenant, rue des Poternes, assidue et grave,

Domnine poussait le fer à petits coups, près de sœur

Nanon ; ou bien, dans un panier aussi haut qu’elle,

portait en ville aubes et surplis.

Quelques personnes se scandalisèrent. Mais sœur

Nanon déclara, au grand dépit des bonnes âmes,

qu’avoir Domnine comme apprentie, même comme

ouvrière, lui plaisait ; que ces choses la regardaient

seule, et qu’elle comptait bien, lorsque sa vue baisserait

trop, lui léguer la boutique et la clientèle.

– À la Civadone, une Mandre !

– Madeleine de ses cheveux a essuyé les pieds du

Christ ; pourquoi une Mandre, avec la permission du

ciel, ne blanchirait-elle pas les surplis de l’abbé Siffroy

et les bonnets ruchés des plus sucrées dévotes ?

En effet, lorsque sœur Nanon, qui sentait ses yeux

s’en aller, dut enfin prendre sa retraite, tout



38

naturellement la Civadone lui succéda.

Sœur Nanon garda l’atelier qui, débarrassé de la

grande table à repasser, devint une manière de salon, où

désormais la bonne vieille, toujours entourée de

commères, « tint sa cour », comme elle disait ; et la

Civadone, heureuse de quitter l’horrible taudis du

Grand Couvert, vint s’établir au-dessus de sœur Nanon,

qui lui loua son premier étage, dans cette chère rue des

Poternes, ancien ghetto des Juifs, dont le guichet

existait encore, fort étroite, mais égayée par quelques

jardins à murs bas, se couronnant pendant la belle

saison d’un rideau de claire verdure.

Là, derrière une fenêtre aux carreaux nets, dont la

propreté contrastait avec le rustique abandon des

maisons voisines, tout le long du jour, sauf de midi à

une heure, moment de repos consacré au déjeuner et au

tour de ville, on la voyait fourgonner son réchaud et

aligner ses longues pailles.

La Civadone aimait enfantinement ce logis que, par

comparaison, elle trouvait admirable. Avec la pièce

principale qui, donnant sur la rue, servait de cuisine et

d’atelier, il y avait une seconde pièce plus petite dont

elle fit sa chambre à coucher.

Blanchi à la chaux, sauf les poutrelles du plafond,

que le maçon, d’un goût barbare et délicat, voulut

quand même peindre en bel azur, cet ancien grenier où



39

sœur Nanon avait si longtemps serré ses récoltes devint

pour la Civadone un palais.

Sans compter le lit en noyer neuf acheté sur ses

premières économies, elle avait placé là une antique

commode à lourds battants, agrémentée

d’extraordinaires ferrures, vermoulue un peu, mais

admirablement reluisante à force d’être frottée chaque

matin d’un chiffon imbibé d’huile de noix, et une glace

Louis XIII, dont les biseaux et le cadré noir plaisaient

instinctivement à ses ingénus besoins d’élégance.

Mais le plus beau : c’est que, sur le derrière, la

chambre communiquait de plain-pied avec une

spacieuse terrasse, et que cette terrasse regardait la

campagne, entre la masse de l’église, jadis cathédrale,

et une tour des vieux remparts, demeurée debout.

Par une disposition architecturale assez commune à

Rochegude, la chambre, du côté de la rue, se trouvait au

premier étage et la terrasse dominait le quartier du Riou

de la hauteur d’un quatrième. De sorte qu’en se

penchant, Domnine – depuis son établissement, on

prenait l’habitude de l’appeler ainsi – pouvait voir au-

dessous Brusquette, la bourrique de sœur Nanon, qui,

libre dans son écurie, passait la tête à la fenêtre, et

s’amusait parfois, elle aussi, à contempler le paysage.

Encadré de deux maisons en avancée, avec une

vieille vigne centenaire montant d’un jardinet en



40

contrebas, ce « soulaïairé » était tout à fait solitaire,

qualité d’importance pour un « soulaïairé ». On s’y

trouvait comme chez soi, et l’on n’avait pas de voisins.

Des crevasses de la vieille tour, fleurie au printemps

de violiers couleur de miel et de blanches gueules-de-

loup, les pigeons fuyards s’envolaient par bandes,

tandis que du clocher de l’église dressant par-dessus la

sacristie militaire et lourde, percée de meurtrières, sa

couronne de piliers romans, les notes de bronze

tombaient, mélancoliques, le matin, pour la salutation à

Marie, mais joyeuses et gazouillantes quand, pour

quelque enterrement d’enfant, elles « trignolaient » et

carillonnaient le départ au ciel de l’angelot. Puis, c’était

dans le grand silence un coup isolé, deux, trois coups,

selon que les dévotes en mal de confession réclamaient

M. le curé, le premier ou le second vicaire.

Vingt fois le jour Domnine, entre deux coups de fer,

avec la joie naïve d’un enfant, allait admirer sa terrasse

et sa vigne.

L’aménagement s’étant fait en hiver, Domnine avait

d’abord craint que la vigne ne fût morte. Elle la tailla

pourtant, et quel ne fut pas son contentement de voir, au

bout de quelques semaines, les blessures du cep distiller

la sève et des gouttes pures en tomber plus limpides que

le cristal des sources. Après, sur l’écorce dure, des

bourgeons en peluche couleur d’argent avaient pointé.



41

Puis, les feuilles parurent, toutes petites, mais

complètes déjà dans leur taille mignonne. À droite, à

gauche, cherchant un point d’appui où accrocher leurs

spirales, des jets, que le moindre souffle d’air faisait

mouvoir, avaient jailli. Et déjà, au long du sarment, se

dressaient des houppettes vertes, qui, si l’été leur prêtait

vie et si la fleur n’en coulait pas, promettaient autant de

superbes grappes ambrées.

En attendant les grappes, Domnine avait mis des

fleurs sur sa terrasse ; et ces fleurs attiraient des

papillons et des abeilles que, de l’aurore jusqu’au soir,

hypocritement, les yeux mi-clos et feignant de dormir

au soleil, le chat de sœur Nanon guettait.

Une barrique défoncée contenait l’eau pour

l’arrosage. Souvent, des oiseaux y venaient boire.

Un groupe gazouillant de roussettes s’installa même

et fit son nid entre le haut du mur et les poutres du toit.

Mais Domnine était surtout fière de quelques plantes

d’œillets qui prospéraient merveilleusement dans son

domaine, ayant là ce qu’il leur fallait de vent léger et de

soleil. Domnine réservait les plus beaux à sœur Nanon.

Elle en donnait aussi aux gamins dans la rue, pour

qu’ils ne la poursuivissent plus et ne lui chantassent

plus « la belle Mandre ».

L’habitude, d’ailleurs, s’en perdait, depuis que, sous





42

son influence, le Grand Couvert semblait vouloir se

hausser à une honorabilité relative.

Le vieux père assagi par l’âge, mais surtout par un

rhumatisme gagné à courir la nuit, se grisait moins et ne

pensait plus guère au blé de lune.

De son côté, la vieille Mandre commençait, sans

encore bien comprendre, à deviner obscurément ce que

peut être la vertu. Autrefois, quand on lui demandait

des nouvelles d’Irma et de Gusta, devenues l’ornement

d’une buvette marseillaise, sans penser à mal, elle

répondait : « Ma Irma, ma Gusta ?... Oui ! je comprends

qu’on les envie : elles en ont des bagues et des robes, et

de l’argent à plein tiroir ! » Maintenant susceptible, elle

se fâchait pour peu qu’ironiquement on lui parlât de la

beauté croissante et des jolis yeux de Domine.









43

IX



Vers cette époque, Domnine, grande et belle déjà,

car elle allait sur les vingt ans, eut une aventure qui,

presque autant que son entrée furtive, dix ans

auparavant dans l’atelier de sœur Nanon, devait décidé

de sa vie.

Il faut savoir qu’à Rochegude – vieille république

longtemps autonome sous la nébuleuse suzeraineté des

Césars du Saint-Empire, puis commune libre derrière

ses remparts, enfin simple sous-préfecture pour

l’éternité sommeillante au bruit que font la Durance sur

les galets de sa grève et le mistral dans les

anfractuosités sonores de son rocher, mais que

cependant à dix lieues on appelle toujours « la Ville ! »

en souvenir de son passé – la noblesse était inconnue.

Car raisonnablement on ne peut pas compter pour

un corps de noblesse quelques hobereaux fort mésalliés

et quelques fils de robins qui, une particule d’occasion

au bout de leur nom plébéien (les fraudes d’état civil

furent longtemps aisées dans l’ombre des notariats et

des greffes), mènent avec économie, entre leur modeste

maison de ville et leur ferme parfois décorée du nom de



44

château, une existence mi-partie citadine et

campagnarde.

Trois classes n’y existent pas moins : les paysans,

les artisans et les bourgeois.

Classes ouvertes, à vrai dire, car tous, artisans ou

bourgeois, sont plus ou moins de souche paysanne, et

pourraient, s’ils cherchaient bien, se trouver dans les

bas quartiers de lointains et authentiques cousinages,

mais classes constituées sévèrement.

Il faut souvent deux, trois générations, la disparition

des grands parents, des alliances diplomatiquement

combinées, pour que le fils d’un artisan riche, même

lorsqu’il vit de ses rentes, soit considéré comme

bourgeois ; et une fille de paysans, largement dotée, le

ruban au bonnet et la chaîne au tablier, n’en devient pas

artisane pour cela.

Il faut savoir encore que Rochegude, comme

presque toutes les petites villes déchues, mettait son

dernier orgueil à posséder un corps de musique qu’elle

s’imaginait sans rival.

Musique surtout d’artisans ! Car aux paysans, forcés

de se battre, du matin au soir, avec la terre, le temps

manque ; et les bourgeois, d’après ce qu’affirme le

chef, ne sont pas suffisamment « organisés ».

Chez les artisans, au contraire, les enfants, bruns



45

comme des caroubes, naissent un bugle au bec et la

giberne décorée d’une lyre en bandoulière.

Quelle pompe aux processions, quels délicieux

concerts donnés sous les ormes ! Quels triomphes dans

les concours ! Quelles sérénades le jour de Sainte-

Cécile et quelles ripailles, le lendemain, en l’honneur de

Saint-Cécilon, un saint d’invention récente et populaire,

non inscrit sur le calendrier, lequel se fête an cabanon,

avec accompagnement de vin gris, d’escargots tapés et

d’aïoli.

En outre, chaque dimanche, lorsque le temps le

permettait, les plus jeunes musiciens avaient coutume,

après vêpres, de faire hors des remparts une promenade.

C’étaient des sorties sans solennité, les anciens ne

s’y mêlaient point.

On traversait gaiement la ville, soudain réveillée au

fracas des cuivres ; on suivait la rue Droite, sur laquelle

s’ouvrent à gauche, noires comme des cavernes, les

ruelles du quartier de la citadelle, et qui, à droite, voit

dégringoler d’autres ruelles en escalier, lumineuses,

coupées d’arceaux, dont le dernier généralement

encadre, au-dessous d’un pan de ciel, les blancs

graviers de la rivière ; et l’on allait ainsi tantôt vers le

Dauphiné, tantôt vers la Provence, en suivant les

collines basses que des milliers d’oliviers, quand le

mistral ne les argente point de sa caresse à rebrousse-



46

poil, s’habillent d’un velours vert tendre, jusqu’à un

endroit par avance déterminé, mais toujours choisi pour

sa fraîcheur et la beauté de ses ombrages.

En arrivant, les instruments jetés sur l’herbe, on

buvait la bière et le vin muscat ; après quoi, quelques-

uns se dévouaient pour remplir l’office d’orchestre, et

l’on improvisait un bal.

Filles et garçons, toute la jeunesse avait suivi. Les

fillettes se faisaient d’abord prier, debout à l’écart des

musiciens, en groupes tentés et railleurs. Mais bientôt

une cédait, puis une seconde, toutes deux feignant

d’être un peu par force entraînées ; les autres cédaient à

leur tour, et c’était jusqu’au soir des valses, des

quadrilles.

Le plus souvent, les musiciens s’arrêtaient au vallon

des Fontainious, situé tout près du moulin de la ville, où

trois sources jamais taries sourdent entre les racines

centenaires d’un bouquet de chênes et de sureaux.









47

X



Domnine avait souvent, sans même hélas ! songer à

y prendre part, envié ces joies.

Le hasard voulut que, le jour de Saint-Cécilon, sœur

Nanon l’envoyât, en compagnie d’une voisine, moudre

quelques charges de blé au moulin.

La chose n’arrivait guère que deux ou trois fois par

an, et chaque fois c’était pour Domnine une fête.

La matinée se passait à laver le blé ; dans les pays

latins, les blés se lavent encore.

Au-dessus d’un bassin que le déversoir alimentait,

l’aide meunier vidait les sacs, puis remuait sa longue

pelle. Le bon grain retombait au fond, roux et lourd

comme un gravier d’or, laissant flotter à la surface et

filer au courant de l’eau débordante les grains tarés, les

fétus et les balles oubliés par le vannage et par la brise.

Des hommes le charriaient ensuite sur des brouettes

à claire-voie jusqu’aux étendoirs en plein air dont le

soleil chauffait les briques.

Et, tandis que le blé séchait, il fallait faire sentinelle

contre les assauts répétés d’une entreprenante volaille.



48

Le blé, une fois sec, venait le tour de la mouture

qu’il était encore urgent de surveiller dans l’intérieur du

moulin, tout frais et tout blanc, saupoudré d’une couche

de farine qui s’amoncelait plus épaisse aux bosses du

mur sans crépi et changeait en loques d’argent les toiles

d’araignées suspendues à l’angle des poutres.

Car, pendant que l’une des deux paires de meules

tournait, l’autre se refroidissant, au repos, que les sacs

se dégorgeaient à beaux grains luisants dans la trémie,

et que la fine fleur de farine, jamais roussie, jamais

brûlée, s’échappait à travers la mousseline du blutoir,

on entendait distinctement, au milieu du fracas de l’eau

battue par la grande roue, avec ses mousses qui

pendaient et les clairs filets de cristal qui s’égouttaient,

la chanson légendaire du moulin :



Tic tac, bats pour toi,

Tic tac ; bats pour moi...

Et n’oublie pas l’âne.



Ce qui, en langage de moulin., immémorialement

signifia que le meunier le plus honnête se paye de ses

mains au moins trois fois.

Le travail fini, en attendant que l’heure fût venue de

recharger les sacs pour revenir avec la fraîcheur,



49

Domnine et son amie montèrent vers les Fontainious,

sans réfléchir que les musiciens s’y trouvaient à cause

de Saint-Cécilon. Peut-être aussi le savaient-elles.

Or, tandis qu’elles regardaient l’écluse, sorte de

mystérieux petit lac encadré de joncs et de saules où

l’eau des trois sources s’amasse avant d’actionner le

moulin, un des danseurs à qui manquait son vis-à-vis,

les appela de loin pour les inviter au quadrille.

Interloqué un peu lorsqu’il reconnut Domnine, le

danseur n’en insista pas moins par entêtement ou par

politesse, et, troublée autant que ravie, sans réfléchir,

Domnine céda.

Personne n’essaya de lui faire affront. N’avait-elle

pas M. Médéric Mireur, le beau Médéric, roi de la

jeunesse dans Rochegude, pour répondant et cavalier ?

Entre deux figures, Domnine, heureuse et

rougissante, rappela le temps où, tout petit, au dos des

Pères, il volait des poires et des baisers.

Médéric se souvint : complicité légère, de si puérile

innocence, dont l’évocation leur fut douce et qui, tout

de suite, les lia.

Si bien qu’à la fin du quadrille, lorsque Domnine, un

peu gênée quand même, voulut se retirer, tout le monde

songeait comme Médéric, s’accordait à la trouver

charmante.



50

Ce premier événement, qui, d’ailleurs, passa presque

inaperçu, devait en amener un second au sujet duquel

s’émurent davantage les esprits.

Trois mois après, au carnaval, en considération de

ce précédent, grâce peut-être aussi à la discrète

influence de M. Médéric, pour la première fois,

Domnine fut invitée au bal des artisans.

Chose de tout point considérable ! Une si subite

élévation aux gloires de l’artisanat, importante pour

toute autre fille des Bas-Quartiers, devait paraître bien

plus précieuse pour elle. C’était le passé s’effaçant, un

commencement de vie nouvelle, le voile jeté sur les

souvenirs du Grand Couvert.

Aussi d’abord n’y crut-elle pas, s’imaginant qu’on

voulait se moquer. Mais quand elle reçut la lettre à son

nom, quand elle lut sur l’enveloppe. : « Mademoiselle

Domnine... », alors le cœur gonflé d’un peu d’orgueil,

seule et s’appuyant au mur de sa terrasse, elle pleura.

Puis un amer retour se fit en son âme. Devait-elle

aller à ce bal ? Les jeunes gens, oui, l’avaient invitée.

Mais comment la recevraient leurs sœurs, leurs

cousines, si fières, qui lui parlaient à peine ?

Et, par avance, elle se voyait toute rouge au milieu

des regards méchants, tandis que derrière elle, autour

d’elle, voltigerait, chuchoté à mi-voix, l’odieux





51

sobriquet que toujours, nerveusement, elle redoutait

d’entendre.

Domnine, néanmoins, se rendit au bal. Sœur Nanon

le lui avait conseillé, un peu par douceur d’âme et parce

qu’elle devinait son désir, un peu pour s’amuser des

jalousies qu’allait provoquer dans Rochegude le

triomphe de sa protégée.

Au bal, les impressions de Domnine furent d’abord

l’éblouissement, puis la tristesse. On la remarqua moins

qu’elle ne craignait. On semblait l’ignorer plutôt dans

l’ombre où elle s’était assise. Elle se sentait seule,

heureuse presque d’être ainsi et savourant la triste joie

qu’éprouvent à se replier encore les âmes longtemps

repliées.

– Si pourtant quelqu’un venait m’inviter, songeait-

elle, comment ferais-je pour refuser ?

Médéric l’invita, mais elle ne refusa point. Le

charme rompu, d’autres encore l’invitèrent. Le

lendemain, se réveillant, comme après un rêve, parmi

tous les danseurs elle ne se rappelait que Médéric.









52

XI



Maintenant, au hasard des rencontres, Médéric et

Domnine se disaient bonjour ; Médéric comprit qu’il

plaisait à Domnine.

Domnine fut sa maîtresse, tout de suite et tout

simplement. Il suffit d’un soir que Médéric revenait de

la chasse et que Domnine allait aux sources choisir une

place pour la lessive de sœur Nanon. Si honnête fille

qu’on veuille rester, on n’a pas impunément du sang

des Mandres dans les veines.

D’ailleurs, depuis le soir du bal, Domnine pensait

beaucoup à Médéric. Elle avait toujours devant les yeux

son image. Être à tout autre l’eut atteinte dans sa fierté.

Avec Médéric, la chose lui sembla naturelle. Et, pure,

mais renseignée déjà comme le sont les paysannes,

prévoyant l’attaque et la désirant, elle ne conçut pas un

seul instant qu’il lui fût possible de résister à Médéric.

Domnine se donna et Médéric la prit. Cela se fit

ingénument comme sans calcul de la part de Domnine,

et, de la part de Médéric, sans autre sentiment que le

joyeux orgueil d’avoir à soi une belle fille par beaucoup





53

d’autres désirée.

Riche, fils unique d’une mère depuis longtemps

veuve et qui l’adorait, Médéric et trois ou quatre bons

garçons aussi désœuvrés et aussi physiquement heureux

que lui, menaient dans Rochegude l’existence de ce

que, avant la Révolution, on appelait un petit

gentilhomme à lièvre.

La province a de ces fleurs de bourgeoisie, en qui

semblent s’épanouir, ainsi qu’une sève lentement

emmagasinée dans une série d’ascendants avares et

durs à eux-mêmes, les joies du bien-vivre et du large-

vivre. Il est, à ce propos, intéressant de constater

combien, avec l’éducation libérale et relevée

d’exercices physiques que les collèges, aujourd’hui,

distribuent égalitairement aux jeunes gens de toutes

classes, avec le minimum obligatoire de cette vie

militaire qui cambre le torse et redresse la moustache,

avec le jeu, le cheval, la chasse, il faut peu de temps

pour vernisser d’aristocratie le rejeton d’honnêtes

quincailliers comme était, par exemple, Médéric.

Sans morgue, d’ailleurs, aimé de tous à cause d’un

certain cordial bon garçonisme, il vivait l’égal, le

camarade des quelques bourgeois, employés et demi-

hobereaux dont se compose dans un chef-lieu

d’arrondissement cette prétentieuse sélection qui

s’intitule elle-même « la Société », mais n’en continuait



54

pas moins à fréquenter les artisans et les paysans

comme au temps où, gamin, il courait avec eux par les

basses rues de la ville.

Pour Médéric seul, ainsi qu’on l’a vu à l’occasion

du bal, la séparation des castes n’existait pas. Peut-être

cette apparence d’égalité avait-elle rendu plus facile et

plus prompte la capitulation de Domnine.

Très fière, intérieurement préservée par le désir qu’il

ne la crut pas la pareille de ses sœurs, elle mit une

inquiète délicatesse à ne rien vouloir accepter de lui.

Étonné d’abord, puis, flatté, Médéric en conçut un

sentiment de respect qu’il n’avait jamais éprouvé

auprès d’autres passagères maîtresses ; et cela encore

put contribuer à l’illusion de Domnine.

Un jour, pourtant, il voulut quand même lui faire

présent d’une bague, mais Domnine, comme chaque

fois, refusa.

– Pourquoi me donner, disait-elle, ce que je serais

obligée de cacher. De telles parures ne sont pas pour les

pauvres filles de ma sorte. Gardez votre bague,

Médéric, peut-être la regretteriez-vous. Elle me semble

belle, belle autrement que celles qu’on vend chez les

orfèvres, et vous vient sans doute de famille. Madame

votre mère, quand plus tard vous vous marierez,

pourrait s’étonner de savoir que vous l’avez offerte à la





55

Civadone.

C’était en effet une bague ancienne trouvée par

Médéric dans les tiroirs d’une grand’tante dont les

Mireur avaient hérité.

Domnine, naïvement, l’admirait, la tournant et la

retournant, faisant reluire les facettes ; et Médéric, afin

qu’elle la gardât, lui murmurait ces mots de mensonge

qui si aisément montent aux lèvres des amants même

par avance infidèles, tant que la flamme de leur désir

dure et qu’ils s’imaginent aimer.

– Pourquoi d’aussi folles idées ? Se marier, lui

Médéric, oublier Domnine !... Mais il n’avait jamais

aimé, il ne saurait jamais aimer qu’elle... N’étaient-ils

pas heureux ainsi ?... qui les empêchait de l’être

toujours ?

Et baisant ces beaux yeux où, malgré que la bouche

essayât de sourire, perlaient les larmes d’une

résignation douloureuse, un peu ému lui-même et

convaincu presque, il voulut jurer...

Mais Domnine n’était pas de celles qu’on trompe :

– Non, Médéric, ne jurez pas ! C’est sans calcul que

je vous aime. Je sais tout ce qui nous sépare et j’aurais

honte d’espérer de vous la seule chose qui ne soit pas

en votre pouvoir. Si un jour – je désire qu’il soit

lointain, je désire même qu’il n’arrive jamais – une



56

autre porte cette bague, vous n’aurez pas besoin de trop

plaindre Domnine. Domnine, ce jour-là, vous tiendra

quitte, ayant eu sa part de bonheur.

Médéric se taisait, quand, soudain, redevenue rieuse,

Domnine alla, sous les linges de l’armoire, chercher la

boîte en bois où elle serrait ses bijoux :

– Vous avez raison, Médéric ; mais puisqu’il faut

qu’entre nous un anneau s’échange, c’est moi qui,

aujourd’hui, fournirai l’anneau. Et vous l’accepterez :

en Provence, fille commande !

Puis, avec des précautions enfantines, elle prit dans

la boîte un de ces annelets en verre filé portant comme

chaton une souris microscopique, et qui, parmi filles et

garçons, servent aux badinages d’amour.

On les rapportait de Beaucaire, après la foire.

Et c’était pour les enfants une fête que ce déballage

qui durait toute une semaine, avec le mouvement

inusité des magasins, l’encombrement des caisses

ouvertes, pleines de sérieuses et commerciales

marchandises, mais dont chacune, dans son coin,

recelait, enveloppés de paille, les cadeaux réservés aux

petits : fichus orientaux, colliers de perles fausses,

cliquetantes verroteries, tambours en fer-blanc colorié,

dont le vernis reluit et poisse, poupées sans bras, arches

de Noé et trompettes de bois sentant encore bon la





57

résine.

Un vieux marchand, quelque peu ivrogne et secret

ami du père Mandre avec qui parfois il se grisait, avait

donné cet anneau à Domnine toute petite, s’étant senti

fâché de la voir triste et sans joujoux au milieu de la

joie des autres.

Il venait d’offrir mieux à Irma et Gusta, les deus

aînées. Mais Domnine, dans son innocence, accepta

l’anneau d’un cœur reconnaissant. Il fut longtemps sa

seule richesse. Elle l’avait toujours gardé, bien que,

depuis des années, le vieil ivrogne fût mort.

Cet anneau de verre, trop large pour Domnine, allait

juste au petit doigt de Médéric. Son exiguïté les fit rire,

et l’anneau d’or fut oublié.

– Vous porterez mon anneau, disait Domnine. Il

n’engage pas pour toujours, et, fragile comme l’amitié,

ne dure que pendant qu’on aime. Faites qu’il dure,

Médéric ! Si vous me donniez le pareil, je crois qu’il

durerait toujours.









58

XII



Ils s’aimèrent six mois ardemment.

D’abord des rendez-vous, le soir, à l’endroit où ils

s’étaient la première fois rencontrés. Rendez-vous

inquiets, passionnés d’autant plus ! Furtive et

tremblante, Domnine s’alarmait pour un rien, pour un

frisson de feuilles, pour un reflet de lune sur l’eau ; et,

Domnine une fois partie, Médéric restait là des heures à

penser vaguement en fumant des cigares et en regardant

les étoiles.

Puis, Médéric vint chez Domnine.

Un soir, par enfantin caprice, et pour se manifester

dans sa gloire, elle avait voulu lui montrer la chambre

de la rue des Poternes, les œillets de la terrasse.

Médéric fut ravi, elle heureuse.

Bientôt, l’habitude se prit ; et, à moins qu’il ne fît

trop clair, toutes les nuits, une fois les lumières éteintes

et le quartier paysan endormi, Médéric, retenant son

haleine et assourdissant le bruit de ses pas, avec la

crainte d’éveiller sœur Nanon, se glissait dans

l’escalier.





59

Il y eut ce miracle : malgré l’œil méfiant et toujours

ouvert de l’inquisition provinciale, jamais personne ne

les soupçonna. Médéric savait être prudent, et

Domnine, restant la même, n’avait pas occasion d’étaler

ces compromettants gages d’amour, bijoux, fichus ou

châles neufs par qui tant de fillettes se trahissent.

Une fois, Médéric laissa passer l’heure du départ

matinal et dut rester toute une journée chez Domnine.

Délicieux contretemps ! Domnine sous son tablier, en

grand émoi, apporta un repas léger qu’ils se partagèrent.

Lui vit, au moment du soleil levant, les martinets

tourbillonner autour du clocher teint de rose. Il entendit

Domnine causer avec les pratiques et sœur Nanon, dans

l’écurie, maugréer gaiement en gouvernant Brusquette.

Sur la fin, pourtant, le soir lui parut long à venir ; et,

comme il ne pouvait pas fumer, des idées

mélancoliques l’envahirent :

– Sans doute Domnine était charmante et il aimait

beaucoup Domnine. Seulement, puisque tout ici-bas a

un terme, comment cela finirait-il ?

Mais le jour baissait. Domnine reparut, apportant

des fleurs et des fruits. Il l’embrassa non sans tendresse.

Domnine lui semblait plus belle. Pour la première fois il

frissonna en écoutant vibrer dans la chambre, sonores et

comme présentes, les notes de l’Angélus. Il eut même,





60

sans savoir pourquoi, un vague désir de pleurer tandis

qu’il tenait Domnine dans ses bras ; ce fut la seule

éclaircie poétique de sa vie.









61

XIII



Bientôt, par malheur, la prose intervint et coupa

court au royal festin d’amour qu’égoïstement, sans rien

compromettre pour sa part, se laissait offrir cette âme

bourgeoise.

On n’échappe pas à la physiologie, régulatrice

cruelle parfois des romans longtemps prolongés.

Huit jours durant, vers la fin d’avril, Domnine crut

être enceinte. Semaine atroce pour la pauvre fille, car

Médéric se révéla.

Donc, en un instant, pouvait se perdre ce droit à la

fierté, conquis par un si long effort. Comme Rochegude

rirait d’elle ! D’autres ayant failli, l’opinion leur avait

presque pardonné. On ne pardonnerait pas à Domnine.

Les gamins, de nouveau, allaient lui chanter la

chanson :





Laisse-la passer, la belle Mandre...





Elle se voyait comme ses sœurs Irma, Gusta,





62

revenue à la honte du Grand Couvert. Jamais plus

lourdement, plus inexorablement, n’avait pesé sur elle

la fatalité de sa vie.

Médéric cependant se désolait, songeant à lui-

même, non à Domnine. Incapable d’une généreuse

décision, pour tout réconfort à ses angoisses, il parlait

de départ, de délivrance clandestine, d’autres louches

moyens encore... Et Domnine avait peur de lire dans

l’eau trouble de ses pensées.

Puis quand Domnine lui annonça qu’elle s’était

effrayée à tort, il laissa voir la joie d’un soulagement

misérable.

Cette alerte passée, leur existence recommença

pareille. Mais le beau Médéric s’était promis de rompre.

Les liaisons avec d’honnêtes filles sont décidément trop

dangereuses. Il en voulait presque à Domnine de n’être

pas comme tant d’autres. Un si parfait

désintéressement, une fidélité si grande, devaient cacher

quelque calcul.

Il s’éloigna donc peu à peu de Domnine ; et

Domnine, le devinant, souffrit, mais ne le retint point.

Un jour, elle lui demandait :

– Qu’est devenu l’anneau de verre !

Il répondit brutalement :





63

– Voilà beau temps qu’il est cassé.

– Adieu alors, Médéric !

– Adieu, Domnine !

Ce fut la fin de leurs amours.









64

XIV



Domnine s’imaginait ne plus aimer : c’est ce qui

explique sa résignation.

Elle ne s’émut guère en apprenant, à cinq ou six

mois de là, que Médéric épousait une héritière ; et

Médéric, dans son égoïste tranquillité, ne s’étonna pas

davantage lorsqu’on lui annonça plus tard, comme une

nouvelle indifférente, que la Civadone se mariait avec

le Trabuc de la Font-des-Tuiles.

Ce mariage fit parler.

On se demanda si Gusta, Irma, la mère Mandre,

avec le père, assisteraient à la noce. Mais pas un mot

sur Domnine, comme auparavant respectée ! Du reste, à

supposer qu’il en existât, ce double mariage aurait suffi

pour faire tomber tout soupçon.

Voici, en ce qui concerne Domnine, comment les

choses s’étaient passées.

Un jour, sœur Nanon l’appelant :

– Arrive, petite, j’ai quelque chose à te dire.

Et mystérieusement elle l’avait conduite non dans





65

l’ancien atelier du rez-de-chaussée où, n’y voyant plus

guère que du bout des doigts, elle passait ses journées à

filer au rouet des cocons bourrus, mais dans la chambre

à bonne odeur de cire et de pommes, la chambre des

rideaux blancs et du crucifix aux bras grands ouverts.

Ce ne pouvait être évidemment que pour une

communication grave. Domnine eut peur. Les fautes

reviennent comme les morts, et ce que l’on croyait

caché, au moment où l’on y pense le moins, se

découvre. Elle eut peur que sœur Nanon ne connût tout,

et, dans cet escalier où la nuit, à tâtons, retenant son

haleine, tant de fois Médéric se glissa, une horrible

angoisse serrait son cœur.

Mais sœur Nanon était souriante. Il y avait même

dans son sourire de la malicieuse bonté.

– Assieds-toi ici, ma Civadone, elle la nommait

toujours ainsi dans ses jours de gaieté ! ici, plus près,

tout près de moi... Te voilà grande et belle fille. Vingt

ans passés, bientôt. C’est la saison où, de mon temps,

on commençait à songer au mariage. Le mariage, pour

celles que l’idée de leur cœur ne porte pas à choisir

Dieu, est une noble et sainte chose. Il réjouit le Ciel et,

par surcroît, éloigne les tentations. Car jolie et pauvre,

pauvre surtout comme tu l’es malgré ton métier, les

tentateurs ne te manqueront point.

Au mot de mariage, tout de suite, Domnine



66

s’étonna, n’ayant jamais imaginé dans ses rêves les plus

ambitieux que quelqu’un pût vouloir d’elle comme

femme.

Et sœur Nanon continuait, toute réjouie de

l’étonnement de Domnine.

– Non ! quoique je voie clair dans tes yeux qui ne

peuvent rien me cacher, sœur Nanon, la sœur Nanon

des sept soleils, ne radote point en te parlant comme

elle parle.

Sœur Nanon sait un amoureux, pas bien beau

garçon, pas bien jeune, mais tout taillé pour faire le

meilleur des maris. Il en perd son dormir, pauvre

homme ! L’as-tu remarqué, seulement ? Aujourd’hui,

hélas ! les filles n’ont de regards que pour les

freluquets. As-tu remarqué que Trabuc...

– Le vieux Trabuc de la Font-des-Tuiles ?

– Parfaitement ! le vieux Trabuc, il aura bientôt

cinquante ans ! le vieux Trabuc qui, sous prétexte d’être

mon rentier pour la vigne du Plant-des-Tines vient,

depuis trois mois, tous les dimanches que Dieu fait,

s’installer en bas, au plain-pied, immobile et muet

comme un saint de bois et n’ayant l’air de vivre que si,

par hasard, la Civadone passe ; Trabuc qui, avec

l’espoir de te rencontrer, m’apporte tout le temps des

gibiers dont je n’ai que faire, et qui un jour, Jésus





67

Marie ! au beau milieu du saint carême, voulut quand

même me laisser je ne sais plus quel diable de canard à

bec pointu, à longues pattes, soutenant que c’est viande

maigre et que les évêques, sans scrupule, en mangent

tout le long de l’an.

Domnine avait rougi. Sœur Nanon se trompa sur le

motif de sa rougeur. Domnine rougissait en se rappelant

Médéric ; mais sœur Nanon s’imagina que c’était de

surprise et de joie.

Domnine aurait dû parler, avouer sa faute, chercher

au moins un prétexte pour refuser Trabuc. Domnine

aurait dû se montrer héroïque.

Mais l’héroïsme est difficile, même aux paysannes.

Domnine se tut. Le mariage de Médéric ne l’avait-elle

pas dégagée ? Elle se tut, absoute en son âme par la

certitude qu’elle croyait avoir de ne plus aimer, et par le

serment qu’elle se fit d’oublier à tout jamais Médéric.









68

XV



Depuis, Domnine vivait heureuse.

Elle avait cédé son atelier et quitté la ville pour

suivre Trabuc au Mas de la Font-des-Tuiles. Dur

sacrifice auquel, pourtant elle se résigna, et que sœur

Nanon, privée d’elle, prit en esprit de pénitence.

D’ailleurs, au moins deux fois par semaine, le

dimanche et le jour de marché, Domnine descendait à

Rochegude avec son panier tressé d’« amarines »

contenant, sous une couche d’herbes montagnardes,

quelques pots de crème cuite ou une demi-douzaine de

« brousses » à peine caillées. Les plus douces et les plus

fraîches étaient toujours pour sœur Nanon.

Le bien-être régnait chez Trabuc ; et c’était un

plaisir pour les gens de la ville quand le hasard des

promenades les conduisait vers le Mas de la Font-des-

Tuiles.

Il y avait tout près du chemin et le long du sentier

qui mène au Mas, sous un solitaire revers de roche, une

source toujours pure et vive s’épanchant au pied d’un

noyer. On s’arrêtait là volontiers, pour l’heure du





69

goûter, sous le noyer, à côté de la source.

Mais aussitôt assis, vous étiez sûr de voir le brave

Trabuc apparaître.

Et, Trabuc prétendant qu’à force de mousser dans la

gourde le vin « soleillé » ne vaut plus rien, qu’au

surplus l’ombre du noyer est glaciale et parfois

mortelle, il fallait bon gré, mal gré, s’attabler dans la

cassine et laisser adjoindre à son viatique, suivant la

saison, du fromage, des fruits, avec une bouteille frais

tirée du joli clairet de coteau, cordial comme le soleil

qui cuit les grappes sur la souche et sec comme le sol

pétri de silex où les racines vont chercher leur vie.

C’est au courant d’une de ces visites que Domnine

apprit le veuvage de Médéric.

La nouvelle ne l’émut point, moins encore que ne

l’avait émue la nouvelle de son mariage.

Alors elle se réjouit, rassurée et presque

orgueilleuse, d’avoir pu, en si peu de temps, si bien

redevenir maîtresse d’elle-même.









70

XVI



Aussi, grâce à la faculté qu’ont les femmes, surtout

dans les questions d’amour, d’abolir, alors qu’elles

veulent, le passé, rien ce jour-là, pas même un souvenir,

ne troublait Domnine et la froide limpidité de son âme,

tandis qu’affolé, ne respirant qu’elle, à travers les

amélanchiers dont les baies, déjà se faisaient noires, à

travers les viornes et les hièbles aux sanglantes

ombelles, Médéric dévalait la pente pierreuse qui, du

Pas-du-Figuier, conduit vers le Mas.

Arrivé près de la fontaine, il s’arrêta. Son chien

lapait l’eau et lui-même eut envie de boire. Il s’arrêta et

attendit.

Ah ! si Trabuc à ce moment, comme tant d’autres

fois, était apparu soudain en bas du champ, ou s’était

redressé du milieu d’une allée de vigne en criant de sa

bonne voix affectueuse et rude : « Quoi, monsieur

Médéric, sous un noyer à boire de l’eau crue. On veut

donc, pour faire plaisir aux médecins, attraper le mal de

la mort ?.... » quel soulagement, mêlé peut-être de

regrets, mais quel soulagement !





71

Trabuc n’apparut pas au bas du champ, il ne se

redressa point du milieu d’une allée de vigne. Trabuc

était absent, il chassait, et Médéric le savait bien.

Alors Médéric se prit à souhaiter que la Civadone

fût absente aussi.

Mais le léger filet de fumée continuait à monter,

mince, dans le ciel. Un bruit s’entendait venant de la

ferme, régulier et mou, et Médéric comprit à ce bruit,

que la Civadone était là, en train de hacher sa litière.

Un instant encore il réfléchit.

Depuis son mariage et celui de Domnine, jamais

plus ils ne s’étaient reparlé.

Peut-être gardait-elle rancune ? Peut-être résisterait-

elle ? Mais s’affermissant tout à coup dans la brutalité

de son vouloir, il songea combien ses bras étaient forts.

La campagne s’étendait, déserte, personne n’entendrait

de cris. L’idée d’un essai de lutte bientôt domptée le

flatta même dans son orgueil d’homme et le fit sourire.

Cependant, pour se garantir de la chaleur, Domnine

s’était mise à l’ombre du petit perron sur voûte, à une

seule pente, qui, dans les rustiques logis montagnards,

sert tout ensemble de porche aux étables et d’escalier

extérieur. Le long de l’escalier des poules picoraient.

Sur un escabeau bas, devant un billot fait d’un tronc

de chêne, Domnine, les jambes noyées de fraîche



72

verdure, tranchait à petits coups, les prenant par

poignées, des buis fleuris et des lavandes dont un gros

tas était près d’elle. Dans l’air chaud où dansaient les

mouches, une odeur à la fois amère et douce, et très

balsamique flottait.

En reconnaissant Médéric, Domnine se dressa.

Jamais elle n’avait paru plus désirable et plus belle, pâle

soudain, l’air surpris et sauvage, avec ses cheveux

emmêlés de buis, son corset rouge, ses bras nus et, dans

sa main, le hachoir d’acier qui luisait.

Médéric eut peur. Il dit pourtant :

– Vous le voyez, c’est moi, Domnine !

Elle répondit :

– C’est vous, monsieur ?... Vous, Médéric ?

Ce nom de Domnine, prononcé ainsi, caressant et

brûlant comme aux jours d’autrefois, l’avait tout de

suite charmée.

Ils demeurèrent un instant, droits en face, à se

regarder, les yeux pleins d’un infini de souvenirs. Ils

s’entretenaient de choses en apparence indifférentes.

Aucune allusion au passé. Mais, pour tous deux, à

travers le néant des phrases et des mots, transparaissait,

vague encore, une pensée commune.

Puis Domnine protesta d’un cri, doucement :





73

Médéric la tenait enlacée. Le hachoir d’acier, un instant

levé, mais bientôt échappant à sa main molle et

faiblissante tomba dans les herbes, sans bruit. Les

poules alors s’effarèrent...

Ainsi le temps ne comptait pas, ni la volonté, ni la

juste rancune ! Pour une minute d’oubli, tout se

retrouvait comme toujours.

Cependant, Médéric regardait Domnine qui,

doucement, honteuse et triste, s’était remise à son

travail. Il regardait ses beaux bras nus, sa nuque brune,

moite un peu.

– Alors, Domnine, demanda-t-il ; cela ne vous a pas

ennuyée trop de quitter ainsi Rochegude ?

– Au contraire, répondit-elle, depuis longtemps

Rochegude ne me disait plus.

Domnine mentait, par féminine complaisance,

sachant bien ce que comprendrait Médéric. Et Médéric

put croire en effet que Domnine s’était résignée au

mariage uniquement pour échapper à l’obsession de son

souvenir. L’homme est toujours plus fier d’être aimé

quand l’amour qu’on met à ses pieds s’anoblit d’un peu

de souffrance.

Ils restèrent ainsi longtemps.

Mais un coup de fusil sonna sur les coteaux.





74

– Trabuc !... dit à voix basse Domnine qui se dressa,

comme réveillée.

– Trabuc ! répéta Médéric.

Et, d’un désir plus irrité, voyant ouverte la maison,

Médéric voulut entraîner Domnine.

Elle répondit :

– Non, plus ici !

Ils allèrent par un petit sentier, entre des chênes

ébranchés où s’enlaçaient la ronce et la vigne sauvage.

Une cabane de pierre sèche était au bout, sans

fenêtres, mais percée de meurtrières, avec une porte

étoilée de gros clous au milieu de laquelle s’ouvrait un

judas barré par une croix de fer. Cette cabane, la cabane

d’« espère », servait en hiver d’affût pour la chasse, et

Médéric se souvint d’être venu là, tout enfant, par une

nuit de lune et de neige, attendre les loups, avec Trabuc.

Puis les choses durèrent ainsi.

Mais cette fois Médéric se trompait en croyant

retrouver dans Domnine, devenue femme de Trabuc, la

facile maîtresse d’autrefois.

Domnine n’était plus l’enfant trahie par son cœur et

sa race qui, dès le premier jour, résignée à ne jamais

voir en Médéric son égal, s’étonnait d’un cœur humble

et réjoui qu’il eût daigné descendre jusqu’à elle.



75

Depuis, pour Médéric, par lui, elle avait trompé

Trabuc, failli au serment, et ceci lui semblait plus grave.

De là, le tragique malentendu !

Car, ce qui pour Médéric n’était qu’un fil léger, fil

d’amusette et de caprice, que déjà il pensait à rompre,

apparaissait au rêve douloureux de Domnine,

consciente de l’irréparable, saignant de sa faute et

d’autant plus s’y obstinant, et disant : « Voilà, je suis

telle ! » comme le dur lien des jougs, lanières de cuir

emmêlées, dont le bouvier qui les tressa, finit lui-même

par oublier le secret.









76

XVII



Un jour, près d’un an après cela, sœur Nanon, avec

Brusquette, sa bourrique, vint voir Domnine.

Depuis longtemps, Domnine n’était plus descendue

à la ville, et sœur Nanon, qui possédait un petit carré de

vigne au voisinage du Mas de la Font-des-Tuiles, avait

pris pour prétexte à ce grand voyage la nécessité de

renouveler sa provision de sarments.

Mais il s’agissait surtout de bavarder, car l’hiver

était loin encore.

Domnine et sœur Nanon s’embrassèrent ; puis, a

bourrique les précédant, elles montèrent ensemble

jusqu’à la vigne.

Un grand tas de sarments coupés au précédent

automne était là en train de sécher ; et, sur les grands

crocs de bois qui pendaient au bât, Domnine eut bientôt

fait d’équilibrer et de lier la charge, portant dans ses

beaux bras les faisceaux de lianes sonores d’où

tombaient, avec des lourdeurs de fruits mûrs, des

escargots gris par douzaines. Les escargots, avant de

commencer leur sommeil d’hiver, aiment chercher ainsi





77

la fraîcheur sous les bois morts laissés en plein champ.

Et sœur Nanon, qui était friande, ramassait, derrière

Domnine, les escargots dans l’herbe, croyant déjà voir

les sarments flamber, et songeant, non sans remercier

Dieu qui fit si bien toute chose, combien ces escargots

seraient exquis, grillés avec un hachis de fenouil et

d’ail, sur la claire et joyeuse braise.

Au retour, Domnine offrit d’accompagner sœur

Nanon un bout de chemin, jusqu’aux « Pleurs de la

Madeleine », où la bourrique avait coutume de s’arrêter

pour souffler et boire.

C’est, à distance égale du Mas et de la ville, un

grand rocher toujours humide, sur les parois duquel

mille imperceptibles filets d’eau filtrent parmi des

mousses et des herbes chevelues, puis tombent, goutte à

goutte, dans un creux qui forme bassin.

De cet endroit, la vue est très belle. On aperçoit tout

en bas Rochegude, avec ses remparts trempant dans

l’eau, ses quatre tours à mâchicoulis de grès rouge

dressées au milieu des platanes du Cours, sa ceinture

d’anciens couvents devenus des habitations

bourgeoises : les Clarisses, les Capucins, les Cordeliers,

les Ursulines ; et, bordant le rocher qui porte la

citadelle, l’étroite bande des toits gris traversés de rues

aussi minces, aussi nettement découpées que les

gerçures dont se fendille, penchant les jours chauds, le



78

limon sec de la rivière.

Un long moment, tandis que Brusquette broutait,

Domnine et sœur Nanon s’amusèrent à reconnaître les

rues, les maisons, les couvents et à regarder la gare

neuve.

Mais un train siffla, parti lentement de la gare ; puis,

plus rapide et s’empanachant d’une traînée de fumée

blanche, entra dans le tunnel qui passe sous le rocher et

la ville.

Ce spectacle nouveau encore, car le chemin de fer

ne marchait guère que depuis un an, émut diversement

les deux femmes.

Domnine songeait qu’il serait doux de s’en aller

ainsi très vite, très loin, de fuir ses pensées, de fuir sa

vie, laissant tout se dissoudre derrière soi et s’effilocher

au vague de l’air comme cette éphémère fumée.

Mais sœur Nanon, qui avait en elle un peu de

l’esprit des prophètes, sœur Nanon leva son bâton ; et

quand le train, une minute disparu, ressortit de l’autre

côté :

– Va-t’en, Satan !... s’écria-t-elle.









79

XVIII



À ce moment un vieil homme se dressa que ni

Domnine, ni sœur Nanon n’avaient aperçu, caché qu’il

était derrière une touffe de roseaux groupés quelques

mètres plus bas et dont les racines s’alimentaient aux

eaux courantes de la source.

Il était là depuis près d’une heure, considérant

obstinément la gare, ses constructions rectilignes, ses

trottoirs bitumés, et, parmi l’aridité du ballast, ses rails

luisants et parallèles.

Cela, d’une telle passion, avec une intensité de

plaisir si visible, que, malgré les habitudes d’économie

paysanne, à chaque passage de train, ses lèvres

précipitaient en prodigues petits nuages le tirage

d’ordinaire méthodiquement réglé de sa pipe.

– C’était donc vous, Grand-Père ?

– Oh !... bien le bonjour, sœur Nanon !

Le vieux bonhomme était si vieux, que tout le

monde l’appelait Grand-Père. Malgré cela, dur comme

un roc, à quatre-vingts ans passés, il labourait.

– Je suis sûre, lui dit sœur Nanon, que vous étiez



80

encore en train de perdre votre temps à regarder fumer

et souffler ces locomotives du diable !

– Je ne perdais pas mon temps, sœur Nanon, puisque

c’est l’heure du second goûter et que les bêtes reposent.

L’endroit me plaît ; j’y fume une pipe volontiers,

lorsque mon travail me conduit par ici.

– Et vous êtes toujours pour les chemins de fer,

vous, un homme, de l’ancien temps ?

– Les quelques compagnons qui me restent, plus ou

moins mes cadets d’ailleurs, ne partagent pas tous mon

avis là-dessus ; de sorte qu’il arrive parfois de se

disputer à la chambrette.

Le plus enragé, c’est Ravoux, un entêté qui, malgré

Empire et République, a toujours sa chambre tapissée

de fleurs de lys et voudrait qu’on défonçât non

seulement la voie où courent les rails, mais encore les

grandes routes pour y semer des pommes de terre et du

blé, de quoi nourrir, assure-t-il, tout ce qu’il y a de

pauvres ici-bas.

Moi, Dieu merci, quoique sur l’âge, je comprends

les choses différemment.

– Et voir ainsi passer le chemin de fer vous amuse ?

– Si cela m’amuse ! dites sœur Nanon, que cela me

régale. Voir passer le chemin de fer, c’est ma joie et

c’est ma revanche. Que Dieu garde une place au soleil



81

de son paradis pour celui qui inventa les chemins de fer.

Sœur Nanon rit ; le bonhomme continua :

– Figurez-vous donc, sœur Nanon, mais ces choses

par malheur sont oubliées des gens de votre âge,

figurez-vous qu’autrefois, de père en fils, nous

exercions dans Rochegude le noble état de

« biquetier ». C’est-à-dire que, avec des mulets, à cause

de l’état des routes alors n’existant pas ou bien

impraticables aux voitures, nous allions un peu partout

par des chemins de tous les diables, transportant des

marchandises et convoyant des voyageurs.

Dur métier, mais joli métier ! Nos mulets avaient

des pompons rouges, des sonnailles ; et, bien reçus

partout, l’on marchait armés jusqu’aux dents en

prévision de la rencontre des voleurs.

Nous étions comme cela plusieurs familles, chacune

ayant son équipage. Les uns allaient jusqu’à Turin,

d’autres à Marseille. Nous faisions, nous, plutôt, les

voyages d’Avignon.

Avignon, qui semble loin maintenant avec les

communications nouvelles, se trouvait alors tout proche

par le travers des montagnes, et mon arrière-grand,

alors que les légats y gouvernaient, gagna de beaux

écus aux armes papales à faire métier de courrier,

portant dans son manteau roulé les demandes de





82

bénéfice.

De mon temps, ce n’était plus déjà tout à fait ça.

Moins de pompons, moins de clochettes ; pourtant, on

s’en tirait quand même.

Puis, un beau jour, tout s’arrêta.

Le gouvernement avait refait les routes, bâti des

ponts, levé des chaussées.

On vit arriver les rouliers avec des charrettes

énormes, des chevaux plus hauts que des éléphants et

les poches pleines d’écus. La terre leur appartenait.

Quand nous nous rencontrions, si on ne se rangeait pas

au bruit du fouet, il arrivait bataille.

« Nos chevaux ont les pieds blancs, disaient-ils, et

passent premiers partout. »

Et partout, en effet, ce n’étaient plus que

« bégudes » et auberges neuves où, jour et nuit, la

broche tournait ; que vastes remises à deux portes, pour

que, entrée par un bout, la charrette pût sortir par

l’autre, sans rien changer à l’attelage.

Des gens terribles, ces rouliers ! Ils ne faisaient pas

souvent fortune, mais ils menaient la vie joyeuse,

toujours les coudes sur la table, à tremper des biscuits

dans le vin muscat, à fumer des cigares de contrebande,

en compagnie des postillons et des conducteurs de

diligence, aussi insolents qu’eux, avec leurs casquettes



83

et leurs bottes et leurs méchants carlins qui, pour

narguer le pauvre monde, tout le temps, du haut de la

bâche, aboyaient.

Je me disais :

« Ça ne peut pas durer si le ciel est juste. Prenons

patience ; quelque chose viendra pour ruiner à leur tour

ceux qui nous ont ruinés. »

J’ai attendu plus de cinquante ans, gagnant

petitement ma vie, n’ayant plus qu’un seul mulet, et

transportant encore, par-ci, par-là, quelques charges de

bois, le produit des récoltes, dans les rares quartiers où

les voitures ne vont point.

Au bout de cinquante ans, la revanche est venue.

Comme par enchantement, du soir au lendemain,

dès que siffla la première locomotive, maîtres de poste,

conducteurs et rouliers se réveillèrent ruinés.

Plus de relais et plus d’auberges, partout les remises

fermées, aux « Trois rois mages », au « Cheval blanc »,

au « Logis neuf », au « Soleil d’or ».

Maintenant les routes sont libres.

Le vieux bonhomme triomphait.

– Mais assez causé ; mes bœufs attendent... Tau,

Bayard ! Tau, Bouchard !





84

Bayard et Bouchard, tels sont les deux noms

héroïques que, dans nos Alpes provençales, portent

immémorialement les bœufs accouplés à la charrue.

Et, redescendu dans son champ semé de cailloux

roulés et d’éclats de silex noir, tandis que le soc

renversait, sous l’amoncellement rectiligne des glèbes

luisantes, les poivres d’âne, les lavandes et les maigres

œillets sauvages, d’une de ces voix faites pour retentir

par-dessus vallons et collines, et sur une mélopée large,

triste, comme prolongée en échos, le vieillard se mit, en

scandant les couplets de « Tau, Bayard ! Tau,

Bouchard ! » lorsque le soc rencontrait une racine, à

chanter la plainte du laboureur, l’histoire ingénument

contée de son éternelle querelle avec la terre.





« Venez pour écouter – la chanson tant aimable – de

ces pauvres bouviers qui passent leur journée – au

champ tout en labourant !

Quand vient l’aube du jour, – que le bouvier

s’éveille, – il se lève et prie Dieu – et puis après il

mange, – sa bouillie de pois, – c’en est la saison.

Aussitôt qu’il a mangé – le bouvier dit à sa femme :

– Prépare-moi du blé, – n’y épargne pas les peines. –

L’an qui vient – sera peut-être le bon.

Oh ! le mauvais labour – que celui de ce champ –



85

où du matin au soir – je ne trouve que misère. – Le

sillon – de misère est plein. »





– C’est, disait sœur Nanon ravie, tout à fait un

homme de l’ancien temps. Quel dommage que, par

esprit de rancune contre les diligences, il s’obstine à

défendre les chemins de fer.

Domnine, elle, songeait à la chanson, à ce sillon

plein de misère qui lui semblait l’image de sa vie.

Et, comme la nuit était loin, elle voulut descendre

encore et accompagner sœur Nanon jusqu’aux

premières maisons du faubourg.

Montée maintenant sur la bourrique, à cause de ses

jambes qui refusaient service, la falote petite vieille

entreprit de maudire, en une biblique homélie, cette

infernale invention des chemins de fer, et le déluge

d’abominations que sa venue avait déchaîné sur

Rochegude.

– Et moi qui, au commencement, trouvais cela si

beau ; soupirait-elle, les doigts dans les crins de

Brusquette, moi qui, en lui montrant les trains, faisais

honte de sa lenteur à la pauvre innocente qui trotte,

toujours vive et gaie, malgré mon poids et celui des

sarments.





86

Du haut de ses sarments, au trot de sa bourrique, on

aurait dit que sœur Nanon, le bâton levé, anathématisait

Babylone !









87

XIX



Il y avait du vrai dans les imprécations de sœur

Nanon ; et c’est bien Babylone, une toute petite

Babylone, que sa béquille menaçait.

Comme tant d’autres modestes cités touchées par le

chemin de fer, Rochegude, immobile depuis cinq

siècles dans sa fière et noble misère, commençait à

connaître la définitive décadence après une période,

hélas ! courte, de splendeur illusoire et d’artificielle

prospérité.

Tant qu’avaient duré les travaux, et plus tard encore,

tandis que le chemin de fer, en activité depuis

Marseille, allongeait lentement ses rails vierges encore

vers Grenoble, Rochegude, quartier général des

chantiers et provisoirement tête de ligne, crut vraiment,

enivrée un peu, être devenue grande ville.

Trop d’ingénieurs, de conducteurs et de piqueurs

s’offraient, maris futurs, aux espérances des jeunes

filles ; trop de chemineaux flamands et piémontais

éveillaient les rues, la nuit, du bruit de leurs bottes

sonores, et, le dimanche, après boire, jouaient du





88

couteau !

Rochegude en perdit la tête.

Chaque samedi, les écus blancs, les écus de la paye

roulaient ; et, sauf le maître de poste dépossédé sans

indemnité et laissé nu avec son inutile privilège, sauf

les conducteurs de diligence, les postillons, les

charretiers qui, d’ailleurs, après avoir boudé le temps

voulu, acceptèrent l’état de choses, se vouant au

camionnage ou bien coiffant le képi d’employé, sauf

encore quelques vieilles gens promptes à s’effrayer des

nouveautés et dont le radotage faisait rire, personne

dans la ville ingrate ne regretta d’abord la modeste paix

des temps anciens.

Sœur Nanon, elle-même, se sentit un instant

conquise.

Car, ainsi que Grand-Père, le vieux biquetier le

constatait avec une si cruelle joie, les temps anciens

étaient bien finis où, sur les routes, passaient, traînés

par quatre forts chevaux, avec leurs caparaçons de laine

rouge ou bleue et leurs tintinnabulants colliers en

clocher, les équipages de rouliers, où les deux antiques

auberges, la Mule blanche et le Bras d’or bourdonnant à

pleines tablées, embaumaient la rue Droite, du Portail-

Peint au portail de Toutes-Bises, des parfums

gourmands de leurs cuisines.





89

Maintenant, rouliers et diligence disparus, la route

désormais déserte, on avait la satisfaction d’aller trois

fois par jour, à un kilomètre de la ville, voir « le chemin

de fer arriver ».

Mais c’est vainement, que, dans l’attente de

chimériques voyageurs, les auberges, transformées en

hôtels, assourdissaient la rue, aux heures des repas, du

vacarme enragé de leurs cloches et envoyaient pour

chaque train, avec l’entêtement du désespoir, deus

omnibus partant toujours à grand bruit de grelots et de

fouets et qui, toujours retournaient vides.

Le pire, et ce qui encolérait surtout sœur Nanon,

c’était le scandale des mœurs.

Plus de ces immémoriaux cabarets à buis où, sur des

tables boiteuses, les gens allaient honnêtement boire

leur litron de vin en croquant des figues sèches et des

noix.

Quelques anciens leur restaient fidèles ; mais la

jeunesse, artisans comme paysans, les méprisaient pour

les cafés. Et c’est par pure habitude et souvenir du

temps jadis, qu’après vendanges, un gamin, sonnant

dans sa conque, jetait aux carrefours le cri : – « Vin

nouveau à trois sous le litre... chez Jean Bertrand, rue

des Écouffes... il est bon et je l’ai goûté. » Malgré son

attestation compétente, personne ne l’écoutait plus.





90

Un moment même, pendant la période de prospérité,

il y avait eu des cafés à chaque coin de rue. Les

premiers installés réussirent, et tout le monde voulait se

faire cafetier.

Puis la dégringolade et le découragement arrivèrent.

La plupart des cafetiers improvisés durent mettre les

clefs sous la porte après faillite. Néanmoins le pli en

étant pris, trois ou quatre établissements purent quand

même tenir coup, entr’autres le Café Guisolphe, ainsi

nommé du nom de son propriétaire.









91

XX



Ce Guisolphe était un ancien conducteur de

diligence qui, abandonnant au bon moment la veste

courte à col brodé et la casquette en accordéon, avait eu

l’esprit d’épouser dans les bas quartiers une paysanne

assez bien dotée que tout de suite séduisirent sa bonne

mine, et surtout certain air vainqueur et mauvais sujet

spécial au personnel roulant des messageries. Car

toujours la femme aima Don Juan ; et, de leur perpétuel

va-et-vient sur la route jalonnée d’auberges, du séjour

désœuvré qu’ils font, à chaque voyage, dans la

grand’ville, les conducteurs, quand ils sont comme

Guisolphe, solides et jolis garçons, gardent un parfum

d’aventure.

Guisolphe d’ailleurs possédait quelques économies

provenant du petit commerce de gibier nuancé d’un peu

de contrebande qu’on lui tolérait ; économies qui,

jointes à la dot, avaient permis aux deux époux, après

une tentative malheureuse en épicerie, de fonder un

café dans des conditions de somptuosité et de confort

jusque-là inconnues à Rochegude.

Le café Guisolphe !



92

Mais au café Guisolphe, dedans, dehors, partout, sur

la porte entre les lauriers-roses plantés dans d’énormes

pots de Vallauris, comme à l’intérieur où, reflétés par

de hautes glaces, les Rochegudais s’admiraient, c’était

une sensation, nouvelle en ces pays perdus, de luxe et

presque de débauche.

Maintenant, la clientèle établie et sa femme installée

au comptoir, une brune encore belle dans sa tentante

maturité, l’heureux Guisolphe, en souliers vernis dès le

matin, bornait sa peine à surveiller d’un œil détaché

chambrières et bonnes, ou bien, pensif sur une échelle

dont le garçon pénétré de respect tenait le pied, à régler

plusieurs fois par jour la pendule en faisant longuement

et complaisamment sonner les heures. Il mettait une

affectation à ne pas se mêler du service. Familier, mais

digne avec les clients, on eût dit quelque grand seigneur

qui aurait exercé un commerce pour se distraire.

Cependant Guisolphe rêvait mieux, décidé qu’il était

à violer la fortune.

Un beau jour, Rochegude apprit que Guisolphe allait

transformez son établissement en café-concert.

Les hommes de progrès approuvèrent.

Un café-concert ? Pourquoi pas ? Le chef-lieu avait

bien le sien.

D’autres, au contraire, voulaient encore douter, se



93

scandalisant surtout à cause des chanteuses.

Mais interrogée, Mme Guisolphe confirma les

bruits, très crâne et même insolente un peu, en personne

que désormais aucun vain scrupule ne gêne.

– Il n’y a pas de sot métier, disait-elle.

D’ailleurs les engagements venaient d’être signés,

chez l’agent lyrique, par Guisolphe qui avait fait exprès

le voyage d’Avignon.

Les choses ainsi décidées, on fermerait un mois pour

laisser champ libre aux maçons, aux décorateurs, et, la

veille du grand marché d’août, on inaugurerait la salle

nouvelle.

Tout se passa de point en point suivant le

programme.

Par une attention délicate envers son ancienne

clientèle, Guisolphe n’avait rien voulut changer aux

dispositions du café primitif.

De sorte que les moins traitables des habitués, ceux-

là mêmes qui, pendant les travaux s’installaient chez le

concurrent d’en face, ricanant de voir la promenade des

gâcheurs de plâtre et des barbouilleurs, proclamèrent

intérieurement la supériorité de Guisolphe, lorsque le

matin de l’ouverture, ramenés par une curiosité

grognon, ils retrouvèrent, remise à neuf, mais intacte, la

salle où ils aimaient se réunir.



94

Les mêmes bancs, les mêmes tables, et derrière le

même comptoir, le même cartel Louis XVI sur le

cadran duquel les aiguilles, qui semblaient tourner plus

paresseuses et plus lentes, donnaient l’envie de vivre là

toujours à faire la même partie et à se redire, toujours

nouvelles cependant, les mêmes histoires de pêche et de

chasse.

Le premier moment de surprise passé, on se

demanda :

– Où est le théâtre ?

Car les travaux avaient été conduits en grand

mystère, les ouvriers gardant le secret.

Guisolphe se contentait de sourire, mais Mme

Guisolphe, que tout le monde appelait cette bonne

maman Guisolphe, dit simplement :

– Qu’on veuille me suivre.

Et, coquette, rougissante un peu sous sa peau de

brune impressionnable, elle poussa une petite porte par

où le café communiquait avec le jardin.









95

XXI



Un jardin, non ! plutôt une cour étroitement

encadrée entre les murs de derrière, hauts et nus, des

maisons voisines.

Longtemps, on avait relégué en cet endroit les

bouteilles et les tonneaux vides. La bonne y garnissait

ses lampes à pétrole. Et, seul représentant du genre

végétal, un mélancolique platane, cherchant à la hauteur

des toits un peu d’air libre et de lumière, étirait au

milieu ses branches vers le ciel.

C’est cet inutile coin de débarras que Guisolphe,

sans grands frais, d’ailleurs, sut transformer en salle de

spectacle.

Une estrade s’élevait au fond, avec un piano devant

l’estrade ; et, séparant le piano du public, un rang de

chaises réservées pour les musiciens de l’orchestre.

Le rideau, à ce moment baissé devant le décor,

représentait, en fantaisistes perspectives, un paysage

oriental embelli de palmiers et de jets d’eau. Au milieu

du manteau d’arlequin, dans un encadrement de lauriers

brillait, montagne d’or sur champ d’azur, le fier écusson





96

de Rochegude.

Cet écusson flatta le patriotisme des vieux

Rochegudais. Par contre, on s’accordait à trouver

l’exécution des peintures un peu grossière.

Mais Guisolphe, désormais expert aux choses de la

scène, expliqua pourquoi il fallait qu’il en fût ainsi, les

décors devant être vus de loin, aux lumières. Il ajouta

qu’au surplus, dans les grandes villes, les décors étaient

brossés avec un balai par des artistes spéciaux, d’un

mérite et d’une dextérité rares. À cette idée de balai,

l’admiration générale s’augmenta.

Par exemple, l’ornementation des murailles fut

approuvée sans réserve.

N’ayant pas trouvé dans le pays un artiste capable

d’aborder la fresque, Guisolphe s’était résigné au papier

peint. Mais un papier peint dont Rochegude parle

encore !

Entre des colonnes de marbre très curieusement

imitées, parmi des flûtes, des tambourins et des lyres,

neuf muses aux nudités copieuses et le corps à peine

voilé sous de succinctes draperies, se cambraient en

diverses poses afférentes à leurs fonctions.

On avait même dû, pour la symétrie, en ajouter une

dixième vêtue seulement de ses cheveux et brandissant

le thyrse à pomme de pin des bacchantes.



97

Et Guisolphe expliquait encore comment, réflexion

faite, après avoir voulu d’abord le déraciner, il s’était

décidé pour la conservation du platane. On aurait ainsi,

grâce à son ombrage, des concerts d’été ; tandis que,

l’hiver ou les jours de pluie, un plafond vitré glissant

sur charnières et emboîtant le tronc exactement,

transformerait le jardin en une salle confortable et

close.

Il fit manœuvrer le plafond et chacun, songeant que

ces merveilles étaient pour Rochegude, ressentit

aussitôt un frisson de patriotique orgueil.

Dans l’après-midi, par le train, les dames artistes

arrivèrent. La bonne maman Guisolphe, délibérément,

alla les attendre sur le quai de la gare.

Elles étaient trois, suivies du pianiste ; le comique

attendu ne devait venir que plus tard. Il fallut tout un

camion pour apporter, jusqu’à l’hôtel, leurs trois malles

lourdes, constellées d’étiquettes et dont l’énormité

impressionna.

Aussitôt débarbouillées, ce qui prit peu de temps,

elles firent le tour du pays, dans leurs cache-poussière

clairs, avec l’air de s’intéresser au pittoresque des sites.

On eût dit d’aimables et curieuses touristes

nullement effrontées, timides plutôt et gênées par

l’indiscrétion des regards.





98

L’effet produit fut excellent.

Puis, il y eut une répétition de raccords à laquelle les

initiés seuls assistèrent, admirant de quelle bonne grâce,

en robe de ville, sans quitter l’ombrelle ou l’éventail,

elles se penchaient pour passer au pianiste leur

répertoire, indiquer du doigt un dièse, donner le ton à

demi voix, et quelle jolie moue elles faisaient, tout

ensemble fâchée et mutine, quand une fausse note

sortait de l’orchestre, dont les six musiciens amateurs se

sentaient nécessairement un peu troublés par la

solennité des circonstances.

Le lendemain, une grande affiche annonça

l’ouverture des Fantaisies-Rochegudaises avec les

débuts de Mmes Olga Troïloff, Jane Yanne, et Loïse de

Valtravers.

L’inauguration eut lieu à la date fixée, pour le grand

marché d’août, autrement dit foire de Saint-Chapoli.









99

XXII



Ce saint Chapoli est un saint ignoré des calendriers ;

mais son antique statue, taillée dans un tronc de poirier

sauvage par quelque barbare adorateur, n’en préside pas

moins depuis mille ans et plus, en concurrence avec

saint Domnin que les générations nouvelles, on ne sait

pourquoi, oublient un peu, aux destinées de Rochegude.

Bien que Rochegude, depuis sa ruine, soit devenue

ville de progrès, qu’elle possède trois journaux,

ennemis ainsi qu’il convient, et qu’on y rêve d’utiliser

les forces perdues d’un torrent pour inonder de clartés

électriques le réseau de ses vieilles rues, malgré le

changement des mœurs, saint Chapoli têtu résiste, et

garde un peu de pittoresque au milieu de la croissante

banalité.

Depuis hier, le grand saint Chapoli, dont les curés,

ennemis eux aussi, hélas ! des traditions du bon vieux

temps, ont voulu faire un saint Hippolyte, a été amené

en pompe de son ermitage dans la cathédrale.

Toute la nuit, il est resté, et toute la journée il restera

sur l’autel, tenant à la main un bouquet et regardant de





100

ses yeux de bois, par delà la porte large ouverte, le

tumulte du pré de foire, les bœufs deux à deux, tête

basse sous les longs jougs historiés, les mélancoliques

brebis et leurs grelottantes sonnailles, les chevaux

attachés aux brancards des charrettes, et les

maquignons, les bouchers, les fermiers qui crient, se

topant et comptant des piles d’écus sur les mouchoirs

rouges étalés par terre.

Saint Chapoli doit aujourd’hui bénir la foire. Mais il

ne soupçonne pas, quoique saint, ce qu’il bénira par

surcroît.

Dès le grand matin, les boutiques se sont ouvertes

sur la rue aux pavés aigus. De tous les côtés, par les

sentiers en zigzag qui descendent des vallées plus

hautes, c’est une procession de bêtes et de gens,

fourmillante, ininterrompue.

Chaque pays a sa caravane.

Voici ceux de Montfuron, ceux d’Entrepierres, ceux

d’Antonaves ; et partout des bourriquets qui trottent,

des mulets portant, assises sur les « ensarris » pleins,

villageoises et bastidanes ; et les troupeaux que le

berger précède, pour se faire suivre, en bêlant ; et la

troupe indisciplinée des porcs toujours prêts à une

prompte fuite ; et les chevreaux d’hier, promus boucs

ou chèvres depuis que la corne, commençant à poindre,

ébouriffe les poils de leur front étroit.



101

Les bons « forestiers » sont en joie, comptant

échanger tout cela contre écus, dont ils laisseront

quelques-uns, non pas certes, à saint Chapoli, la mode,

depuis longtemps en est passée ! mais aux cafés, qui ont

mis des rideaux neufs à leur devanture, aux hôtelleries

depuis la veille parfumées de la grasse vapeur des

daubes, ainsi qu’aux marchands ambulants : drapiers de

grand chemin et quincailliers de carrefour qui, entre les

sacs de blé nouveau, dont on soupèse l’échantillon au

creux de la main comme s’il s’agissait de grains d’or, et

les monceaux de fruits, de légumes et de fromages, ont

envahi tous les coins vides de la place et de la placette.

La foire durera ainsi jusqu’au soir ; et jusqu’au soir

une foule de plus en plus serrée va remplir les rues au-

dessus desquelles semble planer déjà un long

bourdonnement d’abeilles.

Mais, cette fois, tout comme saint Chapoli, auberges

et cafés auront tort.

C’est en vain, également, que le cirque des chevaux

de bois fera rage de son orgue qui, tournant en même

temps que le plancher mobile et la toiture en toile

peinte, jette alternativement aux quatre coins de

l’horizon une mitraille de notes ronflantes et cuivrées.

C’est en vain que les jolies marchandes de

berlingots souriront aux passants, avenantes et chassant

les mouches avec des mouchoirs en papier doré, tandis



102

que, derrière les tours, sous les platanes, des

bohémiennes aux cheveux luisants proposent la bonne

aventure.

Les Fantaisies sont là, on ne voit que les Fantaisies.

On se montre sur l’affiche ces noms flamboyants : Olga

Troïloff, Jane Yanne...

Comment résister à des tentations pareilles ?

Aussi, tant que dura l’après-midi, les villageois,

délaissant marché aux grains et pré de foire,

assiégèrent, ivres à la vue de ces femmes décolletées

dont l’épaule, parfumée et blanche, au moment des

quêtes, les frôlait, la salle des Fantaisies-

Rochegudaises.

Après dîner, pour la représentation du soir, une lyre

de gaz incendiait la rue. Mais la plupart des

« forestiers » étaient déjà partis et la soirée resta

presque intime. Ces dames chantèrent uniquement pour

la forme : chacune deux ou trois chansons, se sentant un

peu fatiguées.

– Tout à fait entre amis, histoire de faire

connaissance !... disait, en observant les impressions

des habitués, cette bonne maman Guisolphe.









103

XXIII



De tout temps, Médéric Mireur avait été un fidèle

client des Guisolphe. Il fréquentait, mon Dieu ! les

autres établissements par esprit de justice et bonté

d’âme, mais au hasard, sans régularité.

Tandis que rien au monde ne l’aurait empêché de

venir deux fois par jour, aux heures de l’absinthe,

s’asseoir devant le café Guisolphe, sur le banc de bois

peint en vert, entre les classiques lauriers-roses.

Ses amis l’attendaient là, gentilshommes chasseurs,

plus ou moins vieux garçons, dont la camaraderie le

flattait, et qui, devenus quelque peu sceptiques dans un

long tête-à-tête avec leurs blasons dédorés, le

considéraient pour sa fortune et l’honoraient du

tutoiement.

Ils avaient une table spéciale. C’était la table de

« ces Messieurs ». Table, en vérité, peu commode à

cause de l’étroitesse de la rue.

Souvent, il fallait se dresser et retirer les chaises au

passage du courrier d’Antonaves ou de Nibles, toujours

en retard et brûlant le pavé sous le galop de ses chevaux





104

étiques, ou bien encore quand passait, surchargée et

prête à crouler, une charrette laissant derrière elle, dans

une traînée de bonne odeur, des touffes de foin

suspendues au bec de gaz et à l’enseigne.

Mais ces inconvénients légers avaient pour

compensation de précieux avantages.

L’endroit était charmant dans la belle saison, à cet

angle que décrit, en traversant Rochegude, la rue

ombragée et réjouie par les tendelets multicolores des

boutiques.

Et quelle vue admirable ! Tout au bout, d’un côté, le

vieux Portail-Peint ; de l’autre, celui de Toutes-Bises ;

et, par-dessus, barrant le ciel bleu, derrière l’alignement

parallèle des maisons, à droite et à gauche, les deux

montagnes entre lesquelles depuis des siècles et des

siècles monte sa garde la petite ville jadis guerrière et

toujours cuirassée de remparts.

Le mont Arluc « ara luci », qui, préserve des

déboisements par quelque protection surnaturelle, reste

verdoyant comme aux temps antiques où des autels

mystérieux se dressaient parmi ses buis et ses futaies ;

et la roche du Serre, blanche et nue, sans une herbe,

sans un buisson, gigantesque falaise découpée sous

l’assaut des mers préhistoriques, dans les anfractuosités

de laquelle, hantées d’aigles et de grands corbeaux, le

vent mugit les jours de mistral avec des lamentations



105

d’orgues et de vagues !

Un historien symboliste, rien qu’à regarder ces deux

montagnes, eût deviné l’âme compliquée de

Rochegude, faite de candeur et d’âpreté.

Médéric et ses amis, à vrai dire, étaient

médiocrement sensibles aux considérations d’un tel

ordre.

Ils affectionnaient surtout leur table à cause du

voisinage de la fontaine, colonne antique surmontée

d’un marbre fruste ayant des aspects de sirène et d’où,

par trois canons en bronze verdi, retombait dans l’auge

de pierre une eau limpide et montagnarde.

Devant cette fontaine, qu’on appelait la Fontaine-

Ronde, bien que le bassin, renouvelé sans doute, en fût

carré, c’était deux fois par jour, avant le dîner et le

souper, précisément aux heures de l’apéritif, une

procession d’artisanes et de servantes venant emplir

pour le repas soit leur carafe, qui, sous le jet clair,

s’emperlait de gouttes luisantes, soit leurs cruches et

leurs « dourguettes » vernissées de jaune ou de vert.

Il en montait des Bas-Quartiers, il en descendait des

Hautes-Rues, tout cela jeune, coquetant, répondant aux

galanteries par des éclats de rire, et se disputant, à qui

serait la première servie, avec des protestations et des

révoltes si quelque paysan, réellement pressé, voulait





106

faire boire sa bête au bassin.

C’est là que, la première fois, ils se l’étaient tous

deux rappelé depuis, dans un simple regard, sans rien

prévoir, sans se connaître, Domnine et Médéric avaient

échangé leur désir.

Souvent, aussi, lorsque passait Trabuc, ces

Messieurs l’arrêtaient pour parler chasse. Le bon

Trabuc s’exécutait, timide d’abord, puis s’échauffant et,

d’un geste à lui familier, ayant l’air, tandis qu’il

racontait, de balayer avec sa main des miettes restées

sur la table.

Rencontres qui, depuis quelque temps, gênaient

considérablement Médéric.









107

XXIV



Tant que dura la belle saison, malgré la création des

Fantaisies-Rochegudaises, « ces Messieurs »

changèrent peu leurs habitudes.

Ils n’y fréquentaient pas le soir, voulant se donner

l’air blasé : Tout au plus, quelquefois, au milieu de la

journée, un vermouth qu’on buvait en compagnie de ces

Dames, tandis que sur le marbre rouillé des tables, se

découpait en vagues dessins l’ombre mouvante du

platane.

Dans le petit jardin, les trois dames travaillaient,

sérieuses, comme en famille. Quand on n’a pour vivre

et se vêtir que deux cents francs par mois avec la

nourriture, il faut être un peu soi-même sa couturière et

sa modiste. On rafistole donc des chapeaux et des

robes, on recolle des partitions, ou bien encore,

mystérieusement, dans un coin, on écrit, avec des

calculs de caissière, de longues lettres attendries aux

divers galants égrenés en route.

Puis, l’accompagnateur sortait de la cuisine, une

écuelle à la main, battant un sabayon qu’il buvait





108

voluptueusement avant de s’asseoir au piano et qui

laissait toujours un peu d’or dans l’ébène de ses

moustaches.

La répétition durait peu. Il ne s’agissait, le répertoire

étant courant, que de se donner un léger

rafraîchissement à la mémoire, et ces dames se

contentaient, pendant que le piano plaquait l’harmonie,

de soupirer à mi-voix, comme pour la forme, avec des

airs ennuyés de grande artiste, le commencement des

couplets.

Quelquefois survenait une averse.

Le platane pleurait, les tables ruisselaient. En jurant

ses « sangodemi ! » l’infortuné pianiste couvrait son

instrument de couvertures. Mais Guisolphe arrivait,

toujours calme et souriant ; il faisait, en un tour de

main, fonctionner le mécanisme du plafond mobile.

Alors, bien à l’abri et bénissant la pluie, on improvisait

un inoffensif baccara.

Tout cela, en somme, ne tirait pas à conséquence.

Novembre arriva. Bientôt, il ne fut plus possible de

tenir dans la rue balayée par le vent de bise ; et,

délaissant le vieux café où, pourtant, ils avaient

également leur table d’hiver, ces Messieurs

s’acoquinèrent aux Fantaisies.

Mais pendant ces trois mois, instruit par



109

l’expérience, Guisolphe avait apporté dans le

gouvernement de son entreprise lyrique de notables

améliorations.

Les artistes ne logeaient plus à l’hôtel décidément

trop cher pour elles. D’ailleurs, il y avait eu des abus :

les dames partant aussitôt la représentation finie, sans

même accorder un sourire aux habitués, et s’en allant

finir leur nuit avec des commis voyageurs, des inconnus

de passage.

– Pour qui me prennent-elles, et pour quoi prennent-

elles mon établissement ? disait sévèrement Guisolphe.

Maintenant, tout était rentré dans l’ordre. Guisolphe,

à prix raisonnable d’ailleurs, nourrissait, logeait ses

artistes, et chacun y trouva son compte.

Les Fantaisies-Rochegudaises occupaient le rez-de-

chaussée d’une antique maison seigneuriale, dont le

grand escalier à balustres ouvrait directement sur la rue

par un couloir très large, au plafond somptueusement

décoré d’emblèmes galants et d’armoiries.

Ce couloir, reblanchi, peint de couleurs vives et mis

en communication avec la salle de concert, devait

désormais, en dehors du café proprement dit, servir

d’entrée principale aux Fantaisies-Rochegudaises.

Il suffit de percer dans le mur une porte et d’y

appliquer une échelle de moulin pour relier directement



110

à la salle trois chambres que Guisolphe sut aménager au

premier étage en coupant de cloisons le salon d’honneur

qui, depuis longtemps, ne servait plus que de grenier.

Dès lors, les dames purent, à toute heure, descendre

familières, en déshabillé, se recoiffant avec des rires,

devant la glace fleurie de leurs noms en lettres énormes

au blanc d’Espagne, qui occupait le fond du décor.

Guisolphe avait supprimé l’orchestre.

L’accompagnateur suffisait, Italien complaisant,

affranchi de préjugés par la misère, lequel, épave trop

longtemps roulée, passait les journées, désormais

presque heureux, à confectionner ses sempiternels

sabayons, sauf le soir, se rappelant qu’il était artiste, à

déchiffrer, pour lui tout seul, entre deux numéros, avec

des jouissances infinies, une partition de Wagner.

– Que volete ? soupirait-il, Wagner c’est l’ambroisie

avec quoi zé mé débarbouille.

Et il en avait besoin d’ambroisie pour se

débarbouiller, pauvre diable ! des extraordinaires

musiques qu’il lui fallait seriner aux chanteuses, de

quinze jours en quinze jours.

Car tous les quinze jours, Guisolphe renouvelait son

personnel féminin, par principe. Depuis longtemps,

Olga Troïloff, Jane Yanne et Loïse de Valtravers étaient

oubliées.





111

XXV



Ces Messieurs ne quittaient plus les Fantaisies, un

peu gênés, le soir, à cause du gros public, mais se

retrouvant, après la représentation, une fois les portes

fermées. Interminables causeries sous le gaz à demi

baissé, qui, généralement, se continuaient longtemps

après minuit par le classique baccara et un souper servi

dans les chambres.

Un certain nombre d’amis, également initiés,

venaient là retrouver ces messieurs, chaque nuit, au

sortir du cercle. Ils connaissaient les mots de passe et la

manière de frapper.

D’abord, Médéric, quand même protégé par la fière

image de Domnine, affecta de se tenir à l’écart.

Cependant, un soir de débuts :

– Tiens, mon beau brigadier !... s’écria en lui

présentant sa coquille de quête, une nouvelle chanteuse

excentrique, depuis quatre jours annoncée sous le nom

de Marthe Mignon.

Médéric cherchait.

Mais tout de suite, le bras autour de son cou, avec



112

une familiarité cabotine :

– Marthe Mignon.... Rappelles pas ?... Tunis,

cinquième hussards !

Et Médéric cherchait toujours, pas bien sûr, mais

pourtant flatté, le sourire déjà complice :

– Marthe Mignon... En effet... Oui, parfaitement.

Marthe maintenant lui chuchotait des choses

secrètes à l’oreille, tandis qu’autour d’eux, sous le

platane, ces messieurs, discrets, se taisaient.

Soudain, Médéric se rappela. Comment avait-il pu

oublier ces choses ? Il se rappela Tunis, les rues

voûtées, les heures chaudes de la sieste ; il se rappela

surtout, dans le quartier Maltais, un terre-plein sur une

petite place, avec des canons plantés culasse en l’air, un

cabaret borgne, tout au coin, et lui-même un peu gris,

ayant quitté son sabre et tenant Marthe sur les genoux.

Car, en effet, c’était bien la même Marthe. Dans

cette forte brune aux traits apaisés et grossis, il

retrouvait, non sans plaisir, la maigre et mince

Toulonnaise, tout flamme et tout nerf, pour qui deux

semaines durant il avait eu comme un caprice.

Puis, ce furent des confidences : une baignade à

Hamman-lif, la mer si bleue et le sable de la plage qui

brûlait ; une promenade aux Soucks, des tapis

marchandés ; le regard provoquant et calme des grasses



113

juives, bottées d’or, casquées d’or, trébuchantes sur

leurs patins ; les Moresques voilées qui, passant près de

Marthe, crachaient ; et les belles soirées au Giardino

Paradiso où l’on écoutait la comédie en buvant, assis

sous une énorme treille dont les grappes mûres

pendaient pareilles à des lustres d’église.

C’était le bon temps !

– Et la blanchisseuse, la négresse, qui, à cause des

initiales, confondait toujours notre linge. J’ai encore de

tes mouchoirs ! ajoutait Marthe avec câlinerie, en

secouant, brodé de deux MM, un mouchoir fin qui

sentait bon.

Médéric céda, si bien vaincu que plus d’un mois

durant, le nom de Marthe Mignon s’éternisa, et sur

l’affiche et sur la glace.

Guisolphe, d’ailleurs, monsieur Guisolphe, avait

l’air de ne se douter de rien. L’ancien café, où

continuaient à venir quand même les gens graves, lui

gardait une manière d’honorabilité. La bonne maman

Guisolphe disait quelquefois, souriante :

– Après tout, la maison a deux portes ; une fois la

nôtre fermée, ces Dames sont libres. Chez nous, on ne

regarde pas aux serrures.

Pour mieux se mettre en règle avec la vertu, Mme

Guisolphe, depuis quelque temps, s’était adjoint sa



114

mère : la vieille Dide Sarrasine. Et cette coriace

paysanne qu’au fond ces trafics révoltaient, d’autant

plus âpre au gain qu’il fallait l’acheter d’un peu de

honte, passait silencieuse à travers l’orgie, avec sa tête

que soixante ans de travail aux champs avaient faite

indélébilement vénérable, comme le spectre irrité et

rapace, le témoin sibyllin et parfois gênant des rudes

vertus de jadis.

– Ils sont tous fous, murmurait-elle, avec leur boire,

avec leurs filles.

Et remuant les écus au fond de sa poche :

– Ils n’auront que ce qu’ils méritent ; l’argent mal

dépensé leur manquera un jour.









115

XXVI



Depuis le scandale de ces événements, sœur Nanon

ne décolérait plus.

Vers la fin de l’hiver, Domnine vint rue des

Poternes. Elle y trouva sa vieille amie qui, tout en

ravigotant avec un des sarments secs, six mois

auparavant apportés par Brusquette, la grosse bûche du

foyer, recommençait ses homélies,

– Qui te voit, Rochegude, et qui t’a vue !

Autrefois Rochegude était un paradis. Tu ne l’as pas

connue, Domnine, du temps des ronds d’oreilles, des

rubans de coiffes, des chaînes d’argent à triple tour et

des larges chapeaux en feutre bordés de fine dentelle

d’or.

C’était le costume des artisanes ; et les paysannes

aussi se trouvaient belles avec leur jupes à trois canons,

leur corsage en velours sans manches d’où la chemise

de toile sortait, avec les deux tresses de laine rouge

descendant des épaules et soutenant la jupe.

Alors, les gens savaient se connaître !

Artisane ni paysanne n’aurait osé s’habiller



116

autrement que ses pareilles, excepté pourtant au

carnaval, lorsque des dames, vraies dames de château,

Mme de Mérueil ou Mme de Crudy, nous prêtaient,

avec quelles recommandations, pour aller au bal, leurs

diamants de famille et leurs robes à grandes fleurs.

Les hommes en faisaient de même : tout le monde

tranquille à son métier.

Aussi dans ce temps, à chaque récolte, la

bénédiction tombait du ciel. Le bon vin valait moins

que l’eau. Sur les pontins, devant les portes, d’une

vendange à l’autre, il y avait toujours, avec une nappe

bien blanche, un pot de grès toujours rempli, pour que

les pauvres puissent boire. Dans les caves, les maçons

maçonnaient des tonneaux en pierre, ceux en bois ne

suffisant pas.

Jamais une année de chanvre ou d’olives, jamais une

année d’amandes ne manquait, et les mendiants se

croyaient riches.

À l’époque, Domnine, où le soleil te vit, quoique

tout déjà fût bien changé, les choses pouvaient aller

encore.

Mais depuis ce chemin de fer, le diable est maître

dans Rochegude, et saint François, s’il y revenait, ainsi

qu’il y passa jadis, portant le bâton et la gourde, ne

trouverait âme à qui parler... C’est à désirer la fin du





117

monde ! Personne ne sait plus s’il vit. L’argent règne,

l’orgueil domine, on a oublié l’humilité. Avec cette

invention des chemins de fer, écus, bêtes et gens, tout

file sur Paris. Seule la misère reste dans nos trous, et,

les choses anciennes s’oubliant, tout tombe de lance en

quenouille.

Est-ce que, sous prétexte de République, on ne

voulait pas démolir les remparts et les tours où nichent

les pigeons fuyards, dont les crevasses au printemps se

fleurissent de violiers sentant bon le miel et qui, l’hiver,

quand le soleil donne, servent de cheminée au pauvre

monde !

C’est comme pour la vieille horloge qu’ils ont

déplacée et dont la cloche, du haut de sa cage de fer,

n’annoncera plus aux travailleurs des champs, d’une

voix, suivant la saison, tantôt aiguisée par le mistral,

tantôt enrouée par la neige, l’heure des repas, des

siestes et du retour.

Et tiens, Domnine, il n’y a pas longtemps, à la cime

maintenant épointée du clocher des Pères, tu sais bien,

près de mon jardin, en place de croix ou de coq, une

boule de cristal brillait. Pour les paysans, ce cristal,

étoile allumée chaque matin comme par miracle aux

premiers feux du soleil levant, était le diamant de la

Reine Jeanne. On a enlevé le diamant ; et Rochegude

renie sa reine.



118

Les anciens corps d’État, l’un après l’autre,

disparaissent.

Plus de ces foulons qui foulaient de si bons draps en

laine couleur de la bête. Plus de ces tisserands qui

tissaient la serge et la toile rousse. Le vieux Ravoux lui-

même, qui n’avait pas son pareil pour la fabrication de

ses chapeaux solides comme un dos de tortue, et durs à

ce point qu’ils auraient fait verser, si chargée fut-elle,

une charrette, le vieux Ravoux a perdu courage. « – Où

allez-vous, père Ravoux ? lui demandait-on. – À la

foire, mes amis, à la foire. – Et à quelle foire, père

Ravoux ? – C’est une foire, hélas ! ancienne ; il n’y a

plus que moi qui la connaisse dans le pays. »

Jusqu’au cordier, ce brave Moulet, à qui les idiots de

l’hospice tournaient la roue et qui, le ventre enroulé de

chanvre, allait à reculons le long des remparts ! Eh

bien ! le Cordier ne fabrique plus de cordes.

Personne ne fabrique plus rien, on fait tout venir du

dehors. Trois ou quatre anciens feignent encore d’être

cordonniers ou tailleurs ; mais, en réalité, c’est

uniquement par amour-propre et pour la parade,

puisqu’ils passent leur journée à pêcher à la ligne sous

le pont pendant que les femmes gardent la boutique.

Pour peu que la révolution dure, bientôt il ne restera

rien de la Rochegude d’autrefois.





119

Le dernier pressoir à marc, avec ses grandes vis, est

en train de pourrir abandonné au coin d’une Androne.

On ne l’entendra plus rouler sur le pavé, comme

autrefois, après vendanges. De mon temps, quand la

confrérie des prieurs-porteurs d’outres existait encore,

la fille à qui ses parents assuraient au contrat une

« corne », c’est-à-dire le quart du revenu d’un pressoir,

passait pour richement dotée.

Le four Major où, depuis des mille ans, les familles

cuisaient, où l’on passait en hiver de si bonnes heures

les pieds au chaud dans les fines aiguilles tombées des

fagots de genévrier, le four Major est fermé depuis hier

faute de pratiques, tout le monde, par vanité ou par

paresse, courant aux boutiques des boulangers. Hier,

pour la dernière fois, les fournières ont passé dans la

rue, portant leur table de pains sur la tête.

Sur la tête ? Seigneur ! Ah ! la mode est finie, de

porter sur la tête. Même le linge des lessives qui s’en va

maintenant dans des paniers.

Autrefois, après la moisson, alors que les batteuses

n’existaient pas, quand les chevaux et les mulets,

dépiquant le blé, tournaient sur l’aire, c’étaient les

femmes, oui, les femmes qui, sans avoir besoin d’aucun

aide, montaient la paille dans les greniers. Elles allaient

aussi couper la litière, par les ravins et les rochers, à des

lieues ; un faix de buis ou de lavande, pesa-t-il un demi-



120

quintal, ne les effrayait pas.

Maintenant, les filles de paysans rougiraient de

travailler la terre et d’aider aux vieux qui, abandonnés,

s’exterminent. Elles deviennent tailleuses, gagnent sept

sous par jour, et trouvent moyen, le diable sait

comment, d’avoir une robe tous les mois et de faire les

artisannotes.

Au milieu de tout cela, Domnine, où veux-tu que se

tourne le paysan ? Pour vivre, il lui faudrait des

avances. Mais où les prendre, ces avances ? Avec les

taxes, les frais de justice, le plus clair de l’épargne s’en

va aux gens du fisc, aux avocats. À chaque vente, à

chaque succession, un morceau leur reste.

Et puis, il n’y a plus de récolte ; ou bien, si par

hasard il y en a une, c’est comme s’il n’y en avait point.

Le blé a réussi et les gerbiers sont hauts sur l’aire. Mais

voilà : à cause des arrivages d’Amérique, il faut le

vendre si bon marché qu’on n’en retire pas le prix de la

semence. Même histoire pour les amandes et les

primeurs. Même histoire pour les vers à soie ! Ils ont

tous monté, ils viennent superbes, et leurs cocons

s’accrochent si serrés et si drus sous les cabanettes en

bruyère, qu’on dirait à chaque brindille la grappe d’un

gros raisin d’or. Mais à quoi ça sert-il, puisque le cocon

est à donner ?

Aussi la terre n’a plus de valeur et le paysan s’en



121

dégoûte. Quelques entêtés s’y obstinent et la cultivent

par compassion. Mais les jeunes partent et vont à la

grand’ville, ou s’ils restent, finissent par jeter la pioche

et le béchard.

De paysans, on n’en trouve plus. Le dimanche, il y a

vingt, trente ans, la place des Hommes, devant la

Commune, était comme une fourmilière. Les anciens

parlaient des récoltes, on discutait le prix des journées,

et la jeunesse en écoutant s’habituait à aimer la terre.

À peine si cinq ou six vieux se réunissent encore, le

dimanche, devant la Commune. L’un après l’autre, la

mort les prend.

Ah ! oui, l’on nous en sert, des nouveautés ! C’est

pire qu’à la comédie.

Autrefois, seuls les gentilshommes chassaient. Ils

chassaient à cheval, le couteau au côté, avec des

tricornes. Aujourd’hui, tout le monde chasse, mais tout

le monde chasse à pied.

Autrefois, une seule personne allait aux eaux, dans

Rochegude : l’avocat Buquet, vieil original, perdus de

rhumatismes, et pas méchant, bien qu’il passât pour

franc-maçon. Quel événement d’un coin à l’autre de la

ville, quelle curiosité sur le seuil des portes quand, avec

son antique calèche aux ressorts de cuir, que

surchargeaient des sacs de pommes de terre et des





122

malles, il partait pour Montbrun, un pays où la terre est

jaune et bridée, où les plantes sentent le soufre.

Maintenant Montbrun est trop près. Il nous faut

Gréoulx, il nous faut Vichy. On va aux eaux pour faire

semblant d’être riches.

Mais le pire, c’est les cafés, encore un cadeau du

chemin de fer ! Les cafés qui font qu’on méprise le

bastidon, l’après-midi passée en famille, honnêtement,

au bon soleil, dans la compagnie des cigales ; et, parmi

tous ces cafés, les Fantaisies-Rochegudaises, invention

du diable, enfer tout ouvert où courent se ruiner les

bourgeois, où paysans et artisans apprennent le méchant

vivre et la paresse.

Quel exemple pour une ville que ces Guisolphe avec

leurs bandes de mal peignées venues d’Avignon, de

Marseille, et qui marchent la tête haute, et qui osent

montrer leur figure peinte en plein jour.

Il s’en passe, paraît-il, et il s’en passe aux

Fantaisies-Rochegudaises ! Dire que la vieille Dide

Sarrasine, qui a mon âge et fut prieuresse, préside à tous

ces ramadans...





Domnine écoutait, songeuse et regardant le feu, les

paroles de sœur Nanon.

Sœur Nanon n’apprenait rien de nouveau à



123

Domnine, hélas ! renseignée sur le café Guisolphe

comme sur Médéric, de plus en plus rare, de plus en

plus s’éloignant.

Précisément, la veille, pour la troisième fois peut-

être depuis l’hiver, Domnine, par hasard, avait revu

Médéric. Elle gardait encore au cœur l’amertume de

cette rencontre.

Comment, après le premier abandon, cet homme

était-il devenu maître d’elle ? Par quelle lâcheté avait-

elle permis ?

Et, comparant les dégoûts présents avec la douceur

de ses illusions premières, les soirs passés sur la

terrasse, à la voix des cloches voisines, dans le fin

parfum des œillets, avec cette triste folie d’un quart

d’heure brutalement volé à la confiance de Trabuc,

Domnine avait honte.

Car Médéric ne se gênait plus.

Comme Domnine, ce jour-là, faisant allusion à des

aventures dont tout Rochegude parlait, s’était

doucement plainte, Médéric, éclatant de rire :

Voyons, Domnine, sois raisonnable. Est-ce que je te

reproche Trabuc ?





Elle lui pardonnait pourtant ces banales infidélités ;





124

en Provence, un peu comme au pays musulman, les

femmes ayant souvent cette fierté de n’être jalouses que

de leurs égales.

Mais, pour vaincre une si belle indifférence, l’amour

réservait à Domnine d’autres griefs et d’autres douleurs.









125

XXVII



Rochegude, dans son trou de montagne, est privé de

soleil pendant deux mois. Il brille encore sur les

champs, l’enceinte une fois dépassée, mais la ville ne le

voit plus.

Or, ce jour-là, 14 février, sur le coup de midi, l’astre

ayant, comme chaque année, surmonté les crêtes

boisées qui bornent la ville au couchant, tout

Rochegude était en fête.

– Le soleil saute Mont-Arluc, disaient les gens ; et

chacun se réjouissait à cette annonce des beaux jours.

Car, malgré que son terroir nourrisse la figue et l’olive,

Rochegude a de rudes hivers.

Mais l’hiver maintenant était fini. Des rayons, quasi-

printaniers déjà, enfilaient en mitraille d’or

l’alignement de la rue Droite et s’éclaboussaient,

aveuglants, sur les vitres du café Guisolphe.

Le soleil commençait même à incommoder un peu ;

pourtant, ces messieurs, heureux de se retrouver à leur

table, n’avaient pas voulu que le garçon abaissât la

tente.





126

Guisolphe était venu s’asseoir auprès d’eux. Il se fit

apporter un verre, et, tout en y versant le filet clair

d’une carafe frais remplie :

– Aujourd’hui, dit-il, c’est moi qui régale. Le soleil

a sauté Mont-Arluc, et dans une heure, Dolinde arrive.

– Dolinde ? Votre petite Dolinde...

– Oui ! ses études la fatiguaient. Elle a besoin de

l’air du pays.

Tous feignirent de s’intéresser, et Médéric comme

les autres, bien qu’à plusieurs années de distance ce

nom prétentieux de Dolinde ne lui rappelât qu’une

assez désagréable gamine, rousse, tondue, d’aspect

garçonnier, toujours se roulant, pour l’ennui des

consommateurs, avec les chiens, entre les pieds des

tables, parmi les culots de pipes et les débris de cigares.

Dolinde n’était pas revenue depuis. On la savait

vaguement à Nice, en train de recevoir une éducation

présumée brillante chez des cousins établis là-bas

marchands de cannes et d’objets d’art.

Aussi Médéric et ses amis éprouvèrent-ils une

certaine surprise quand, derrière maman Guisolphe et la

vieille Dide, on vit descendre de l’omnibus une grande

fille, presque jolie, un peu pâle peut-être avec son teint

de rousse, la taille frêle encore malgré les promesses du

corsage et l’œil déjà malicieux sous des frisons de



127

cheveux cuivrés.

Tandis que Guisolphe daignait, vu la solennité des

circonstances, aider le garçon à descendre les malles,

Dolinde, son père embrassé, fit quelques pas, un sac de

voyage à la main, s’étonnant, comme un peu myope.





Tous ces messieurs s’étaient dressés et saluaient.

Dolinde affectait de mal voir, de ne pas bien les

reconnaître ; enfin, elle se décida :

– Monsieur d’Arnavon, Monsieur des Andrès,

Monsieur Pascal...

Et, dans leurs grosses mains poilues où brillaient des

bagues, familière, en riant, elle mettait sa main gantée.

Puis, s’adressant, comme pour finir sur la bonne

bouche, à Médéric aperçu pourtant le premier :

– Monsieur Mireur ? Tous les amis, alors... C’est

vraiment l’heureuse arrivée !... Mais quoi vous ne

m’embrassez plus comme il y a trois, quatre ans,

lorsque vous me siffliez et que j’avais bien dansé.

Et Médéric, en effet, avec une contraction au cœur

délicieuse et définitive, se rappela soudain qu’autrefois,

dans le vide des après-midi et le café à peu près désert,

il lui arrivait d’appeler Dolin, petit nom d’amitié donné

à la gamine, et de la faire danser en lui sifflant des





128

fanfares et des chansons.

Ce fut tout un événement que ce retour un peu

imprévu de Dolinde.

Les artisanes, en faisant leur tour de ville, les

paysannes, au lavoir, ne parlèrent pas d’autre chose ce

jour-là. Dolinde préoccupa même la société ; et l’on

citait déjà le mot d’une spirituelle vieille dame :

– C’est donc ça la fille aux Guisolphe que sa mère

tantôt promenait ? Mais elle est rousse à la croire teinte,

et, d’après la couleur de ses cheveux, je l’avais d’abord

prise pour quelque pensionnaire des Fantaisies.





Des clients inaccoutumés, qu’expédia la curiosité de

leurs femmes, s’asseyaient au café Guisolphe, en

passant, comme par hasard. Et longtemps après la

fermeture, les jeunes gens firent les cent pas entre le

Portail-Peint et le Portail de Toutes-Bises, passant et

repassant devant le café, et ne pouvant se résoudre à

regagner leur lit, tant qu’aux fenêtres du premier brilla

un filet de lumière.

Mais personne dans la ville endormie, sous le ciel

bleu criblé d’étoiles, ne veilla plus tard cette nuit-là et

ne rêva plus doucement que Médéric. Il se voyait au

café Guisolphe, en habit de chasse et sifflant. Devant

lui la petite Dolin dansait, laide, maigre, les cheveux



129

ras. Elle approchait, il l’embrassait et c’était la belle

Dolinde.





Bientôt cependant, au sujet de Dolinde, la

médisance entreprit de s’exercer.

Un commis voyageur n’affirmait-il pas l’avoir vue à

Nice, un soir de veglione, costumée et soupant en

joyeuse compagnie ?

Puis, avec des sourires entendus, on parlait du

fameux magasin sur le quai Masséna, derrière les

palmiers où, pour le plaisir de courtiser Dolinde,

quelquefois assise au comptoir, les désœuvrés passaient

des heures à choisir bien vernis et marqués de leurs

chiffres, un menu objet en bois de myrte, une canne de

caroubier.

Les cousins devaient gagner gros à ce commerce

mystérieux qui, rien qu’avec le bénéfice des trois mois

de saison, leur permettait de fermer boutique en avril et

de vivre rentiers le restant de l’année.

Tout cela, dans un vague mirage bleu, apparaissait

aux bonnes gens de Rochegude, très lointain, féerique

et suspect.

– Et voilà sans doute, ajoutait-on, pourquoi la belle

Dolinde avait tout de suite semblé si à l’aise et comme

chez elle aux Fantaisies, avec les chanteuses.



130

Une décision de Guisolphe, soudaine comme un

coup d’État, allait couper court aux dires des méchantes

langues.

Le café compromettait Dolinde, eh bien ! Dolinde

n’habiterait pas le café.









131

XXVIII



Depuis quelque temps, Guisolphe se trouvait, ô mon

Dieu ! un peu par hasard, propriétaire, place des

Missions, de certain vieux logis qu’un de ces messieurs,

l’aîné d’Arnavon, client assidu et débiteur considérable,

lui avait cédé amiablement en règlement de très anciens

comptes.

Tout le monde crut d’abord que Guisolphe achetait

pour assurer sa créance et revendre, faisant ainsi par

surcroît et légitimement une excellente affaire.

On ne connaissait pas Guisolphe, et sœur Nanon

avait bien raison de gémir dans ses homélies sur

l’abomination de la désolation.





La place des Missions, ainsi nommée d’une croix de

pierre abattue en 93 et solennellement rétablie, vers

1820, grâce aux Bons Pères, était, dans Rochegude, le

quartier par excellence aristocratique.

Une simple rangée de maisons, avec le tribunal et

l’église faisant équerre ; et, pour compléter le carré, les

platanes d’un boulevard tracé sur l’emplacement des



132

anciens fossés, après la démolition des remparts dont un

patriotisme éclairé avait pourtant conservé deux tours.

Mais ces maisons, d’ailleurs relativement modernes,

étaient sans exception précédées d’un haut perron en

pierre froide qui leur donnait des airs d’hôtel. Presque

toutes leurs portes s’encadraient de pilastres en demi-

relief, ou bien s’ornaient de pyramidions surmontés de

boules. Quelques-unes, à la clef de voûte, gardaient des

traces d’armoiries. Et les Rochegudais rêvant d’on ne

sait quel Faubourg Saint-Germain provincial, ne

contemplaient qu’avec respect ces lourds battants de

chêne, au milieu desquels reluisaient, toujours

soigneusement fourbis, le nœud de couleuvres ou les

dauphins couplés d’un heurtoir.

C’est là qu’habitaient les « vieilles familles »,

appellation vague, on ne sait comment méritée, mais

qui n’en désignait pas moins strictement une

aristocratie supérieure dans cette autre aristocratie

intitulée : « La Société. »

Ces vieilles familles, sans être nobles, la plupart

même devant leurs immeubles à la vente des biens

d’émigrés, semblaient, aux yeux des gens, avoir hérité

d’un peu du prestige de la bonne et vieille noblesse dont

elles usurpaient les demeures.

Place des Missions, les portes s’ouvraient rarement :

le dimanche pour se rendre, non sans apparat, à la



133

grand’messe, quelquefois aussi en semaine, pour

d’officielles visites. Seules les personnes de la Société

jouissaient, enivrant privilège, du droit d’en franchir les

perrons et d’en soulever les heurtoirs.

Les menues visites, ainsi que le service intérieur, se

faisaient par le « pâti ».

Car chacune de ces maisons possédait son pâti, mal

odorante cour s’ouvrant sur de tortueuses ruelles.

Entrer ainsi par le pâti était encore une manière

d’honneur ; et ce n’est jamais sans un peu d’orgueil

qu’entre autres, sœur Nanon foulait de ses chaussures,

en souple basane, ces aristocratiques fumiers, lorsque,

son rouet sous le bras, elle allait « baiser pantoufle » à

quelque dame de ses amies et dévider en flatteuse

compagnie, aussi allègrement que ses cocons, les

derniers cancans de la ville.





Gardée par ses deux tours, participant à la solennité

du tribunal et de l’église, la place des Missions était

comme un terrain sacré. Les vieilles familles, par

mariage ou par héritage, succédaient là aux vieilles

familles ; et personne, à Rochegude, dans le haut

commerce, ni même dans la petite bourgeoisie, n’aurait

osé s’y établir.

Guisolphe osa. Tranquille, avec le beau sang-froid



134

des hommes forts, il installa Dolinde dans l’hôtel

acheté, ainsi que la mère et la grand’mère, ne se

réservant pour lui-même qu’un pied-à-terre aux

Fantaisies. C’était carrément, pour les Guisolphe,

s’affirmer bourgeois et même mieux.

D’abord, quelques envieux raillèrent et la Société

s’indigna. Mais Guisolphe était riche ; l’opinion finit

toujours par s’incliner devant la fortune. Peu à peu

l’habitude de ces choses se prit, et les vieilles tours dont

l’ombre, au lever du soleil, barre la place, virent sans

s’écrouler, chaque dimanche, Dolinde, suivie d’une

servante, et le paroissien d’ivoire à la main, descendre,

pour se rendre à l’église, le vieux perron des

d’Arnavon.





Afin de ne rien brusquer, craignant peut-être de

paraître trop subitement fière, Dolinde n’en venait pas

moins presque tous les jours, suivant la coutume

rochegudaise, s’installer en pleine rue, avec des amies,

des voisines, près du café paternel, derrière l’abri d’un

laurier-rose ; et là, simplement et distraitement, elle

s’occupait de menus travaux de broderie.

Assez souvent encore, aux heures des répétitions,

elle traversait le café, en s’excusant d’un sourire, et

pénétrait jusqu’à la salle de concert.





135

Mais tout cela d’un tel air de distinction, avec un

naturel si charmant !

Il lui arrivait même, sans être gênée par la présence

des dames artistes, de se mettre quelques minutes au

piano pour essayer à mi-voix et du bout des doigts un

peu de musique.

Car Dolinde était au courant des nouveautés, et tout

de suite se manifesta d’un goût ultramoderne,

également admirée du mélancolique accompagnateur,

lequel enfin trouvait, fleurette sur son chemin d’exil,

une âme au besoin wagnérienne, et des inconscientes

esclaves blanches pour qui, dans ses moments

d’humeur gamine, elle daignait parfois indiquer le geste

et les « soulignés » d’une divette à Nice entrevue.

Heures douces dont s’enivrait Médéric.

Comme il avait la voix assez juste, souvent il leur

arrivait de déchiffrer à deux, avec Dolinde, quelque

chansonnette reçue de la veille. Mais toujours Dolinde,

au milieu d’un couplet, fermait le clavier, et, riant :

– Non, vraiment, monsieur Médéric, vous me feriez

faire des folies !

Ainsi leur intimité se noua sous l’œil attendri de la

bonne maman Guisolphe.

– Ce sont des enfants ! disait-elle, même quand leurs

mains se mêlaient, ou que la moustache de Médéric



136

frôlait d’un peu trop près la joue pâlotte de Dolinde.

Mais déjà les enfants, chacun avec des projets,

d’abord vagues, puis se précisant chaque jour, rêvaient

de moins innocents tête-à-tête et de plus sérieux rendez-

vous.









137

XXIX



En même temps que l’hôtel de la place des

Missions, Guisolphe, comme épingle, s’était laissé

adjuger une propriété rurale sans grande valeur, mais à

portée de la ville : immémorial vide-bouteille des

d’Arnavon, au temps de leurs splendeurs.

C’était, en contrebas des coteaux boisés le long

desquels, blanches et grises avec des toits roux, les

minuscules villas Rochegudaises s’échelonnent, – car

tout habitant un peu aisé possède la sienne, qu’il appelle

son bastidon, – une simple langue de terre sous un bloc

de poudingue en surplomb et creusé en grotte d’où

s’échappe une source vive. À cause d’un petit pavillon

remontant au siècle dernier, on avait baptisé l’endroit :

la Baraquette.

Les d’Arnavon, gens peu pratiques, négligeaient

leur fief depuis longtemps. Mais Guisolphe, d’âme au

fond restée paysanne, vit tout de suite le parti qu’on

pourrait tirer de cette pierraille incomprise, et résolut

d’en faire le plus glorieux des bastidons.

Dix ou douze journées de maçon suffirent pour





138

restaurer convenablement le pavillon, veuf de ses

tuiles ; et, quand on eut relevé le mur de pierre sèche

soutenant le sol en terrasse, planté quelques arbustes et

quelques fleurs, quand un pilier trapu et rustique eut

donné, à la grotte, d’ailleurs solide, un aspect rassurant

pour les yeux, Rochegude s’extasia.

Nulle part retrait plus charmant que cette voûte

naturelle en cailloutis, faite des galets roulés et polis

d’on ne sait quel antique déluge, avec le lierre

centenaire dont l’opaque verdure revêtait ses parois, et

la perpétuelle chanson de l’eau s’égouttant dans la

fraîcheur à travers le tuf et les mousses.

Guisolphe s’était épris de sa création. Presque tous

les après-midi, aux heures où l’on ne répète pas, il y

amenait ses amis, ses meilleurs clients, ravis de

rencontrer chaque fois quelqu’une des dames artistes,

chaque fois venue là par hasard. On buvait le vin blanc

sous la grotte ; et Guisolphe, toujours bon prince,

permettait à l’accompagnateur de piocher un peu pour

se distraire, lui recommandant seulement de ne pas

« peigner » trop et de respecter la physionomie

pittoresque et même un peu sauvage des choses.

Pourtant, depuis l’arrivée de Dolinde qui trouva la

Baraquette à son gré et qui maintenant y passait une

partie de ses journées, Guisolphe ne confiait plus guère

la clef à personne ; et sous la grotte, autour de la source,



139

les jacinthes et les violettes avaient, s’il en restait

encore, heureusement annihilé toute odeur de poudre de

riz.





La première fois qu’elle s’y rencontra avec Médéric

fortuitement amené par la bonne maman Guisolphe,

comme il s’extasiait, feignant de ne pas connaître la

Baraquette :

– Taisez-vous, hypocrite, lui dit Dolinde, ça sent

encore la chanteuse.

Puis elle plaisanta ses amours, tranquille, les yeux

dans les yeux, en fillette à qui l’ignorance permet des

hardiesses dont une plus experte, s’effrayerait.

Marthe Mignon surtout l’intéressait. Elle voulut

savoir comment il avait connu Marthe, prêtant par

féminine flatterie à cette banale aventure une couleur

orientale et romanesque. Médéric, complaisamment, se

laissait faire ; il racontait Tunis, montrait de ses

photographies, heureux d’apparaître à Dolinde sous le

coquet dolman galonné d’or, et fier de jouer au beau

militaire.

– Heureusement, disait Dolinde, que votre

mademoiselle Marthe est enfin partie !

D’autres fois, elle lui parlait, sérieuse, de son fils, le

petit Hercule, un vrai diable.



140

– Je l’ai embrassé l’autre jour, à Entrepierres, chez

sa mère nourrice. Il est blond et fort, il vous ressemble,

je suis sûre que je l’aimerais.

Ils se murmuraient cela au bruit de la source, sous le

lierre de la grotte, cadre à souhait pour cette idylle où

ne manquait vraiment que l’âme d’un Daphnis et d’une

Chloé.

Mais la nature s’inquiète peu de nos mensonges.

Comme pour des amants véritables, royalement

indifférente, elle prodiguait ses splendeurs à ce double

assaut sans amour d’un grossier Don Juan de province

et d’une fillette déjà rouée qui escompte sa chute,

sachant le pris des innocences intelligemment perdues.





Quelquefois, d’après les nervosités à la mode,

Dolinde se dressait brusque et fâchée, comme par

caprice.

– Est-ce que ce perpétuel tintement de fontaine ne

vous agace pas, Médéric ?

Ils s’en allaient alors et prenaient un discret sentier

zigzaguant au flanc du coteau, dans un impénétrable

fouillis de troènes et de clématites, ces clématites à

floraison flottante et blanche que les paysans appellent

« langes de Jésus », puis s’enfonçaient à l’abri des

regards entre de grands rochers sans mousse, où des



141

lézards vert bleu, allongés, buvaient le soleil.

– Soyez sages, surtout ! criait, en voyant le couple

s’enfuir, cette bonne maman Guisolphe.

Ironique recommandation dont aurait pu faire son

profit Médéric, et qui, pour Dolinde, était au moins

inutile.

Tandis que, de sa voix câline, de ses yeux fins un

peu railleurs, de sa manche soudain tirée, en prétextant

une piqûre, sur un bras maigriot peut-être mais où

brillait déjà l’or des précoces pubertés, elle ensorcelait

Médéric nullement distraite, encore moins émue,

Dolinde – car le commis voyageur n’avait pas tout à fait

menti en parlant du soir de veglione – se revoyait, deux

ans auparavant, à Nice, dans une première et périlleuse

aventure qui, même sans les calculs de son ambition,

même sans les prudentes et quotidiennes exhortations

de maman Guisolphe, aurait certes suffi à lui durcir le

cœur pour toujours.





Au bout d’un mois le beau Médéric en était encore à

espérer un baiser.

Jamais pourtant, même dans les faciles amours qu’il

brusquait et qui faisaient sa gloire, jamais créature ne

lui avait laissé respirer plus insolemment et de plus

près, en plus provoquantes occasions, le parfum de sa



142

jeunesse offerte et de ses lèvres.

Cette lutte de tous les jours, ces alternatives de

désirs astucieusement surexcités et de réactions

énervantes avaient fini par le jeter dans un état d’esprit

particulier.

Alors, avec un égoïste attendrissement nuancé d’un

peu de remords et dont la délicatesse le flattait, il se

reprenait à rêver de Domnine.

Il se rappelait non sans plaisir la chambrette aux

poutrelles blanches tout embaumée le matin du parfum

des œillets éclos la nuit, les heures d’amour réveillées à

la voix des cloches ; il se rappelait, plus récente et

présente encore, cet après-midi, au Mas de la Font-des-

Tuiles, Domnine trouvée seule, l’ivresse montant des

buis hachés : et souvent un désir le prit de retourner là-

haut une fois encore.

Il n’osait pas.

Mais, surtout, Médéric évitait de penser à ceci que

Domnine pût avoir connaissance de son intrigue avec

Dolinde, pressentant confusément, une fois par hasard

psychologue, que si Dolinde entrait en jeu, l’affaire

deviendrait plus grave.

Un jour, près du Portail-Peint, il se rencontra seul

avec Domnine. Elle feignit de ne pas le voir.

Un autre jour, Dolinde lui dit :



143

– Je ne sais ce qu’a contre moi cette Civadone ?

Quand elle me regarde, ses yeux me font peur.

Les deux femmes s’étaient devinées. Dès lors, entre

elles, ce fut la guerre.

Domnine, maintenant, descendait souvent à la ville.

Elle ne cherchait pas Médéric, que l’orgueil de son

cœur essayait d’oublier, mais Dolinde, la rivale, sur le

visage de qui, doutant encore, elle voulait lire.

Bientôt, elle ne douta plus.









144

XXX



Ce fut à l’Infernet qu’eut lieu le heurt de leurs deux

haines, l’Infernet, ruelle solitaire qui mène des Bas-

Quartiers à l’église, escalier plutôt que ruelle, fond de

puits plutôt qu’escalier, tire-bouchonnant avec son pavé

de cailloux aigus, ses marches à demi effondrées, sous

des fragments d’arceaux et de voûtes, et célèbre à

Rochegude comme le dernier et le plus complet

spécimen des architectures compliquées qui,

naturellement, ainsi que des coraux bizarres, poussaient

et se ramifiaient dans les vieilles villes à remparts, où

toujours la place manqua.





Dolinde revenait de sa promenade habituelle à la

Baraquette. Elle rapportait le bouquet, par elle chaque

jour cueilli, que chaque jour maman Guisolphe

disposait orgueilleusement dans les deux bouquetiers du

comptoir, où Médéric, en entrant au café, avait coutume

de prendre chaque jour une rose.

Domnine sortait de la rue des Poternes. Comme

pied-à-terre, pour elle plus que pour Trabuc, elle y avait





145

encore sa chambrette. Les endroits où l’on fut heureux

gardent une âme ; malgré les tristesses de sa vie, celui-

ci lui riait toujours. Rue des Poternes, sur la terrasse,

elle se retrouvait jeune fille ; et toutes les fois, par

superstition naïve, comme un peu du bonheur ancien,

elle emportait quelques-uns des chers œillets que

maintenant soignait sœur Nanon.

Dans l’étroit couloir, entre les hautes maisons

noires, au-dessus desquelles une bande de ciel brillait,

silencieuses et surprises, les deux femmes restèrent

immobiles un instant, puis s’effacèrent pour passer.

Mais Domnine avait aperçu le bouquet de roses ; et,

sans réfléchir, sur une de ces impulsions brusques,

depuis quelque temps plus fréquentes, dont sa volonté

n’était pas maîtresse, et qui, après la crise, l’attristaient,

elle l’arracha des mains de Dolinde.

– Laissez là ces roses, mademoiselle, et portez ces

œillets à votre amant. Dites-lui : « Ce sont des œillets

que vous envoie la Civadone. » Médéric les reconnaîtra.

Mes fleurs avant vos fleurs se fanèrent à sa boutonnière.

Mais déjà Dolinde fuyait. Domnine alors sentit

tomber toute colère. Et, s’en voulant du moment

d’inexplicable folie qui, sans motif, puisqu’elle n’aimait

plus, venait ainsi de lui faire crier son secret :

– Si quelqu’un, pourtant, avait entendu ?... Si sœur





146

Nanon, montant à l’église, était passée ?

Mais la ruelle resta déserte.

Et sans l’absence de ses œillets restés aux doigts

effrayés de l’ennemie, sans les roses gisant par terre et

qu’emportait l’eau du ruisseau, Domnine aurait cru à un

rêve.





Voilà les seules paroles, car elles ne devaient plus se

revoir, qu’échangèrent Dolinde et Domnine. Leur

querelle demeura ignorée ; elle n’avait pas eu de

témoin, si ce n’est, à travers le soupirail de sa cuisine,

une servante de vicaire, discrète et dévote personne qui,

après s’être, au préalable, purifiée en confession de la

souillure d’un tel scandale, ne parla de ces choses que

longtemps plus tard, à la suite des événements.





Tandis que Domnine s’éloignait, triste, songeant

maintenant à Trabuc, et le cœur serré d’une subite

angoisse, Dolinde, qui avait couru, était déjà dans les

bras de sa mère.









147

XXXI



Au récit succinct et tragique qu’elle fit de

l’événement, d’abord, la prudente matrone s’étonna.

– Donc, pour qu’elle se permît une scène pareille,

cette Domnine si modeste, si respectée, était depuis

longtemps la maîtresse de M. Médéric ? Fiez-vous donc

aux apparences ! Et la malheureuse s’affichait ainsi

tranquillement, en pleine rue, sans songer que si son

mari apprenait cela, il y aurait mort d’homme.

Mais à toi, mignonne, que peut-elle vouloir ?

Pourquoi cette jalousie ?

Puis, comme Dolinde se taisait :

– En attendant, mignonne, te voilà compromise... Et

par qui ? Par une Civadone ! Car la Civadone parlera.

Une fois lâchées et débridées, les Mandres ne s’arrêtent

plus. Demain, il ne va être bruit que d’elle et de toi dans

la ville.

Un peu émue sans doute, mais exagérant son

émotion, Dolinde essayait de pleurer.

Alors, maman Guisolphe, avec indulgence,

l’embrassa.



148

– Ne pleure plus, raconte-moi tout.





Et Dolinde, à travers ses larmes, avouait les menues

galanteries du début, près de la fontaine, sous la grotte,

puis l’intimité qui augmente : elle confiante et naïve,

Médéric pressant de plus en plus...

– Cependant M. Médéric ne t’a jamais parlé de

mariage ?

– Pourquoi m’en aurait-il parlé ? répondait Dolinde

ingénument.

– En effet, puisque jamais rien... Car tu me l’as juré,

jamais rien ?

Dolinde, comme pour attester le ciel, leva vers le

plafond ses beaux yeux ; et dans le salon où, parmi les

tons passés du mobilier acheté aux d’Arnavon en même

temps que l’hôtel, un piano tout neuf, symbole

d’élévation bourgeoise, reluisait, ce fût entre la mère et

la fille, toutes les deux se devinant, une muette et

délicieuse comédie.

Dolinde regrettait de ne pas avoir laissé Médéric

aller plus loin, et maman Guisolphe, intérieurement,

partageait les regrets de Dolinde.

– Ma Dolinde, soupirait-elle, pauvre tourterelle

innocente.





149

Néanmoins, parmi tous ses aveux, l’innocente

n’avoua pas que, le matin même, non sans calcul et

comprenant qu’il était peut-être temps de presser les

choses, elle s’était laissée arracher la promesse du

premier nocturne rendez-vous.

On eût dit que maman Guisolphe le savait déjà :

– Surtout, quoi qu’il arrive, pas un mot de tout ceci à

ton père. Je le connais, il serait capable d’un malheur.





Et vers les neuf heures, après le repas en famille

silencieux et prolongé comme si Guisolphe et

grand’mère s’étaient doutés, eux aussi, de quelque

chose, lorsque Guisolphe, parti au dessert, le moment

fut venu où Dolinde avait coutume de regagner sa

chambre :

– Va, mignonne, soupira maman Guisolphe en

l’accompagnant, dors tranquille et fais de beaux rêves.

Tout finira par s’arranger au mieux de ton bonheur. M.

Médéric t’aime, c’est l’important. Et puis souviens toi

du proverbe : « Qui naît belle naît mariée ! »

Puis, comme il y avait précisément des débuts aux

Fantaisies, elle sortit emmenant avec elle la vieille Dide

Sarrasine.









150

Dolinde, demeurée seule, ouvrit la fenêtre et

regarda. On dort de bonne heure, à Rochegude. Depuis

longtemps les derniers promeneurs étaient rentrés. Par

delà les platanes du cours, la grand’route brillait

déserte. Arrangeant son châle en mantillé, comme font,

le soir, les grisettes, et se glissant dans l’ombre par le

pâti et la ruelle, Dolinde, sans crainte d’être reconnue,

pouvait rejoindre Médéric.









151

XXXII



Le rendez-vous arrivait à point ; et Dolinde, guidée

par son précoce instinct de femme, avait bien fait de se

décider.





Ce jour-là, comme presque tous les jours, Médéric

soupait en tête-à-tête avec la vieille Mme Mireur. À

Rochegude on appelle encore souper le repas du soir

qui a lieu entre sept et huit heures. Médéric, comme

tous les enfants gâtés, croyait aimer tendrement sa mère

et affectait d’être bon fils.

Généralement, jusqu’au moment sacré du cercle,

pendant qu’Angéline, la vieille nourrice de Médéric,

apportait tabac et liqueurs, le temps se passait en menus

racontars qui réjouissaient fort la bonne dame, heureuse

d’entendre à mots voilés les fredaines de son Médéric.





Un pari avec ces messieurs à propos de chiens, une

course à cheval menée en casse-cou, l’achat d’une

voiture ou d’un fusil nouveau modèle, tout, même la

question d’amourettes, pourvu que Médéric y fût mêlé,



152

prenait aux yeux de Mme Mireur une importance

considérable.

Par suite d’un déplacement d’orgueil égoïste, fort

commun dans la bourgeoisie et qui facilement, s’y

confond avec l’affection maternelle, Médéric, pour elle,

résumait le monde. Rien n’existait en dehors de

Médéric, et ce nom de Médéric excusait tout.

Fervente catholique, étant née Pont-Bernard,

intraitable sur les autres points et scrupuleusement

pratiquante, dès qu’il s’agissait de son fils, Mme Mireur

trouvait avec sa conscience de merveilleux

accommodements.





Autrefois, dès que les quinze ans du jeune drôle

commencèrent à s’éveiller, Mme Mireur, on le

remarqua, avait toujours eu, au grand désespoir

d’Angéline, des servantes jeunes, proprettes, et,

quoique venues du village, plutôt jolies.

Maintenant, c’était avec une douce émotion,

personnelle et quasi-physique, qu’elle s’intéressait, sans

trop avoir l’air, aux plaisirs de ce gros garçon bien

portant, en qui éclatait la joie de vivre.





Parfaitement avare au fond, pour Médéric elle

devenait prodigue, lui livrant l’argent sans compter et



153

tolérant à peine qu’il s’occupât, pour la forme, du loyer

de ses trois maisons et de la direction de ses deux

métairies.

– Il faudrait pourtant, disait-il parfois, qu’un de ses

matins je pousse jusqu’au Plan, jusqu’aux Eygatières,

voir où en sont nos fermiers.

Mais ce ne lui était qu’une occasion de monter à

cheval et de boucler ses guêtres.

Bourgeoise avisée, du fond de sa maison, malgré ses

septante ans, Mme Mireur menait tout.

– Amuse-toi, Déri ! répétait-elle souvent avec la

satisfaction jalouse de se savoir indispensable ; tout ira

toujours bien tant que je serai là.

Le soir dont il s’agit, par exception, l’entretien

sembla vouloir tourner au grave. Mme Mireur qui,

d’ordinaire, évitait avec soin tout sujet attristant,

s’obstinait à entretenir Médéric de sa défunte femme.

C’est à peine si Médéric se rappelait avoir été marié.

Depuis déjà trois ans elle manquait, celle dont on ne

parlait plus, apparition mélancolique et tôt disparue,

qu’attestait seule une pâle image chaque jour s’effaçant,

dans un coin sombre du salon.

Mais, depuis ces trois ans, Hercule, cause de sa

mort, le petit Hercule avait grandi, un peu oublié lui

aussi, chez les nourriciers d’Entrepierres.



154

Superbe, disait-on, fort comme un Henri IV, digne

en tous points de Médéric ! mais avec une éducation

déplorable, ne parlant que patois, et, avant d’avoir ses

premières culottes, jurant mieux qu’un valet de ferme.

Médéric trouvait cela charmant. La grand’mère était

d’un autre avis :

– Trois ans, notre Hercule a trois ans, insinuait-elle,

le moment serait peut-être venu de s’occuper de lui.

Puis, diplomatiquement, avec de prudentes

parenthèses, elle aborda la question délicate.





Peut-être aussi Médéric ferait-il bien de songer à un

nouveau mariage ? Tout n’est pas rose dans la vie, et la

paternité a ses exigences. Il lui serait facile – le deuil,

Dieu merci ! assez longtemps porté – de trouver, pas

bien loin, une petite femme pas gênante, comprenant les

choses... Précisément, Mme Mireur croyait connaître

une héritière, elle dirait le nom plus tard, riche, très

douce, assez plaisante, qui rougissait toujours lorsqu’on

prononçait le nom, de Médéric.





Lui, écoutait, se laissait convaincre, voyant déjà,

blanche, poupine, avec ses yeux heureux d’esclave

volontaire, la future que sa mère lui destinait.





155

Le devoir, que diable, est le devoir ! Oui, tout bien

réfléchi, il se sacrifierait pour son fils, pour sa mère,

surtout pour sa mère. Depuis quelque temps, d’ailleurs,

Médéric constatait que la bonne vieille allait baissant ;

et, sans précisément escompter sa mort, il n’aurait pas

été fâché, en attendant, de savoir près d’elle quelqu’un

de dévoué pour la soulager dans la direction des

affaires, et qui, à l’heure inévitable, bien au courant, la

remplacerait.

Ce mariage, au surplus, se présentait comme une

solution des plus opportunes, délivrant Médéric et des

inquiétantes rancunes de la Civadone, et de l’intrigue

sans issue sottement nouée avec Dolinde.









156

XXXIII



Le fils de Mme Mireur était un de ces amoureux,

espèce bourgeoise assez commune, dont la passion a

besoin de triompher aux premiers assauts, et chez qui

l’absence de possession presque autant que la

possession elle-même, devient une cause de satiété. À

force de l’avoir ardemment et toujours en vain désirée,

maintenant Médéric ne désirait presque plus Dolinde.

L’autel fumait encore un peu, mais l’aliment manquait

à la flamme.

Aussi, quand, onze heures sonnant, notre amoureux

se rappela le rendez-vous convenu pour minuit, fut-il

comme étonné, dans une si piquante aventure, de se

sentir au cœur si peu de réelle émotion.

Il partit néanmoins et prit le chemin de la

Baraquette, mais presque ennuyé, décidé à rompre,

combinant déjà les moyens.

Par malheur sa prudence se décidait tard et celle de

Dolinde était avertie.





À peine, faisant jouer le secret, eut-il poussé la grille



157

criarde du jardin, que Dolinde tombait dans ses bras,

sanglotante et tragiquement encapuchonnée.

Elle raconta sa rencontre de la journée, exagéra,

trouva des phrases :

– Ah ! Médéric, mon Médéric, moi qui croyais à

votre amour ! moi qui m’imaginais être jalouse... Me

voici pourtant seule avec vous, confiante et seule, après

ce que m’a révélé cette femme.

Et Médéric lâchement s’excusait, reniait Domnine.

– La Civadone ?... Oui, autrefois, mais il y avait si

longtemps, avant de connaître Dolinde. Maintenant, il

n’aimait que Dolinde, ne voulait aimer qu’elle.

– Pourtant, disait Dolinde, ces œillets ?

Médéric froissa les œillets. Dolinde, alors, comme

attendrie, lui cueillit dans l’ombre des roses. Une

bergère se trouvait là, un de ces vieux meubles

dédaignés que l’on prend au grenier pour les porter au

bastidon. Depuis des mois, jamais rentrée, avec ses

fines et frêles moulures encadrant des sujets galants,

elle moisissait à la rosée.

Dolinde, le front dans les mains, s’était laissé

tomber sur la bergère. À genoux devant elle et maître

de ses mains languissamment abandonnées, Médéric les

baisait et murmurait des paroles d’amour.





158

– Au moins jurez-moi, Médéric.

Médéric jurait, assis maintenant, ses lèvres sur les

lèvres de Dolinde.





Dolinde, se livrant, daigna pardonner. Et, vers le

point du jour, quand il fallut partir, sans que Dolinde

exigeât rien, candide enfant meurtrie, qui pleurait et

cachait ses larmes, Médéric avait tout promis.





À Rochegude, dans les veillées, on racontait parfois

un conte dont Nostradamus est le héros.

Certain soir que, très vieux et presque aveugle, il

prenait le frais devant sa maison blanche de Saint-

Rémy, voisine de la porte qui mène aux champs, une

jeune fille vint à passer :

– Bonjour, monsieur Notredame ! dit-elle.

– Bonjour, bonjour, petite fille ! répondit

bénévolement le prophète.

Deux heures après, elle retourne :

– Monsieur Notredame, bien le bonsoir !..

– Bien le bonsoir, petite femme !

Et la pauvrette, de qui c’était le premier rendez-vous

d’amour, rougit en se voyant ainsi devinée.



159

Maman Guisolphe connaissait peut-être cette

histoire.

Toujours est-il que, lorsque, au petit jour, Dolinde

rentra, émue certes ! mais l’âme en fête, maman

Guisolphe, qui n’avait pas dormi, l’attendait.

Elle lui enleva son manteau, douce, maternelle,

attendrie ; et, sans vouloir d’explication :

– Comme le cœur te bat, pauvre mignonne ?

Puis elle soupira ; et la baisant longuement au front :

– Bonjour, madame Médéric ?









160

XXXIV



Le beau Médéric, au réveil, se trouvait un peu dans

l’état d’un homme qui, la veille, se serait grisé !

Impressions contradictoires faites d’inquiétude et de

joie.

Le premier moment fut triomphal.

Un clair soleil entrait par la fenêtre, dont au retour,

s’oubliant à regarder pâlir les dernières étoiles, il avait

négligé de refermer les volets.

En face, sous l’irradiation aurorale, les gradins

abrupts de la montagne se dressaient en escalier d’or. Et

lui, Médéric Mireur, aurait voulu monter là-haut, sur

cette cime éblouissante, et de ses poumons de fort

chasseur, comme fait le coq, crier à tous :

– Je suis l’amant de Mlle Dolinde !





Jamais il n’avait ressenti pareil accès de mâle

orgueil. Son cœur en était comme élargi. Certains

détails lui revenaient : des cheveux roux, une robe

ouverte, et les touffes pendantes du lierre qui brillaient

sous le clair de lune. La fontaine chantait s’égouttant



161

sur l’eau du bassin. Dans une ruine, qui est au flanc de

la colline, de minute en minute, une hulotte solitaire

poussant son cri monotone et doux, et Médéric se

rappelait avoir trouvé cela délicieux, parce que cela

semblait délicieux à Dolinde.





Médéric se rappelait aussi qu’à travers son

enivrement, pour la première fois, oh ! sans que

Dolinde l’y poussât, il avait prononcé le mot

« mariage ». De façon si vague, heureusement ! pêle-

mêle avec tant de projets romanesques et fous : départ

clandestin, lointains voyages, préventive lune de miel

parmi les musiques et les fleurs d’un carnaval au pays

du soleil.

Léger sujet d’inquiétude ! Mais habitué à voir toutes

choses s’arranger au gré de son tranquille égoïsme,

Médéric ne s’y arrêta point.





C’est alors que maman Guisolphe eût à déployer son

génie.

Dès le premier jour, Médéric aurait pu comprendre

que la rusée matrone savait tout. Maman Guisolphe,

maintenant, avait pour lui des serrements de main

furtifs et des façons si particulières de sourire, qu’à

certains moments cette femme de maturité engageante



162

semblait, au séducteur englué, presque aussi jeune et

plus désirable que Dolinde.

Phénomène bizarre : avec Dolinde, il eût osé

rompre ; avec la brune maman Guisolphe, toujours le

cherchant, le frôlant, des sous-entendus dans les yeux, il

se sentait comme lié d’une complicité charnelle.

Dès lors, Médéric vécut dans une atmosphère de

vague inceste, laquelle ne déplaisait point à ses instincts

de provincial corrompu. Le piment de la mère irritait

encore l’âpre et persistant souvenir qu’il avait gardé de

la fille.





Car, depuis la nuit à la Baraquette, nuit unique,

divine, dont le trouble, dont les délices, les épisodes, les

repos, prenaient en s’éloignant, le charme inquiet d’un

beau rêve, Dolinde savait toujours, quand Médéric

devenait pressant, trouver un prétexte pour lui en

refuser une seconde fois le régal.





Médéric connut alors les inutiles va-et-vient et

l’énervement des attentes. La Baraquette le vit pleurer.

Et maman Guisolphe, après un des faux rendez-vous

dont on le leurrait presque chaque soir, put, un matin –

témoin muet mais éloquent, de ces impatiences et de

ces rages – montrer à Dolinde ravie, la vieille bergère



163

gisant, trois de ses pieds cassés, sous la grotte.





Médéric commit des imprudences, adressant à

Dolinde, coup sur coup, des lettres dont les petites

employées du bureau de poste se montraient

malicieusement l’écriture, se laissant même surprendre,

un soir, tandis qu’il jetait de menus cailloux et du sable

dans les vitres de la chambre où couchait Dolinde.

Peu à peu, cependant, le bruit se répandait, dans la

ville, d’une amourette entre Dolinde et Médéric.

Dolinde « fut sur le tapis ». Bientôt, mystérieusement,

on parla d’un mariage possible ; et les initiés, rares

encore, se partagèrent en deux camps : les uns

considérant ce mariage comme une mésalliance, les

autres, sans y applaudir encore, l’admettant.

Après tout, les Guisolphe étaient riches et d’aussi

bonne souche que les Pont-Bernard et les Mireur. Puis,

il fallait considérer le veuvage de Médéric. Mieux que

personne, Mlle Dolinde, si parfaitement élevée, avec

ses brevets et ses talents – car, depuis quelque temps,

heureuse de se rapprocher ainsi des dames zélatrices et

patronnesses, elle tenait l’orgue à l’église – ne ferait-

elle pas une épouse accomplie et la mère à souhait pour

élever le petit Hercule ?

C’est, bien entendu, maman Guisolphe qui, aidée





164

dans ce long et délicat travail par tout un escadron de

complaisantes et de chambrières, avait ainsi préparé

l’opinion.

Médéric, néanmoins, ne pouvait s’en prendre qu’à

ses propres sottises. Il les continuait avec sérénité,

dînant, soupant chez les Guisolphe, et, comme ils le

désiraient, s’affichant.









165

XXXV



Médéric ne pouvait plus reculer. Le désirait-il

seulement ? Un seul point l’arrêtait encore : la nécessité

de confesser, car il le faudrait tôt ou tard, sa résolution à

Mme Mireur.

Il prévoyait des résistances, lisant dans les regards

attristés de sa mère, devinant à certaines allusions

agressives d’Angéline qu’on n’ignorait rien et qu’on

attendait.

État de guerre qui bientôt lui rendit insupportable sa

maison, en lui faisant trouver par contraste

incomparablement douce l’enveloppante hospitalité des

Guisolphe.





Les soirs, rares de plus en plus, où il se décidait à

dîner en compagnie de sa mère, c’étaient parfois de

longs silences, électriques et lourds, que personne

n’osait rompre, par crainte de faire éclater l’orage.

– Mais que se passe-t-il donc ? finissait toujours par

s’écrier Médéric en repoussant sa serviette avec colère,

on dirait que tous les trois nous veillons un mort !...



166

Il partait, laissant seules Mme Mireur avec

Angéline. Et sous les grands ormeaux des Lices, détour

qu’il prenait volontiers avant de revenir chez les

Guisolphe, son irritation s’exhalait en longs discours

intérieurs.

– Qu’est-ce que j’attends pour oser ? Un mot de

Mme Mireur. Mais Mme Mireur ne parlera pas la

première. Alors, c’est moi, Médéric, qui parlerai.

Au fond, de quoi se plaignait sa mère ? Ne lui avait-

elle pas, elle-même, tout récemment, conseillé le

mariage ?

– Et si Mme Mireur insiste, commode cheval de

bataille, sur ce que peut avoir de louche l’industrie des

Fantaisies-Rochegudaises, eh bien ! je lui rappellerai,

au besoin, devant Angéline, que les Pont-Bernard et les

Mireur, pour ne citer qu’eux, n’ont pas toujours été si

superbement délicats à l’endroit de l’argent et de ses

provenances ; que certaines faillites, non encore

oubliées, ne nuisirent point à la fortune des deux

familles, et qu’on n’appelle pas pour rien, dans notre

pays, notre grande ferme des Viornes : le Château des

Quatre-Malheurs.

Médéric, furieux contre lui-même, eût éprouvé un

amer plaisir à se rapprocher des Guisolphe en

s’éclaboussant ainsi, en éclaboussant les siens, vivants

ou morts, de fange bourgeoise remuée.



167

L’indulgence sénile un peu et l’inguérissable

faiblesse de la vieille Mme Mireur l’en dispensèrent.

En dépit des beaux serments qu’elle s’était faits à

elle-même et des excitations d’Angéline, son cœur

maternel souffrait trop de sentir que Médéric souffrait.

Toute son énergie d’orgueil s’était usée pendant ces

quelques mois de silencieuse résistance. Un soir, elle

n’y put tenir.

– Alors, c’est bien vrai, Déri, ce que m’ont raconté

ces dames. Tu songes à te remarier ?

– Mais oui, bonne maman ! répondit Médéric,

surpris un peu, mais enchanté de voir prendre ainsi les

devants.

– Et tu as choisi...

– Vous le savez bien : mademoiselle Dolinde.

– La Dolinde de ces Guisolphe !





Mme Mireur, tandis qu’Angéline, irritée, allait

s’enfermer dans sa cuisine, leva vers la fenêtre, où se

voyait un coin du ciel, des yeux tristes désespérément

mais quand même illuminés d’amour pour le grand

garçon égoïste qui lui causait cette douleur.





168

Puis, d’une voix que l’angoisse de son cœur faisait

trembler :

– C’est bien de la peine que tu me fais, mon Déri !

On ne sait pas mourir à temps. N’importe, Déri ! tu es

ton maître. Les enfants ne viennent pas sur terre

seulement pour le bonheur des vieux.

Médéric l’embrassa. Désarmée, elle essaya de

sourire.

– Ainsi, elle est gentille cette Dolinde ? Il faudra

pourtant puisque tu l’aimes, que je m’arrange pour

l’aimer.





Passé minuit ; lorsqu’il rentra, surexcité un peu, car

il avait voulu sortir quand même, annoncer l’heureuse

nouvelle aux Guisolphe, une désagréable surprise

attendait Médéric.

Mme Mireur, au moment de se mettre au lit, venait

d’avoir ce qu’Angéline appelait une fausse attaque.

Rien de bien grave d’ailleurs, d’après le médecin.

Seulement à l’avenir, il s’agissait d’avoir des soins,

beaucoup de soins.

– Surtout, ajouta-t-il, pas de contrariétés, plus

d’émotions vives.







169

Et, devant ce pâle visage où la mort différée avait

laissé sa marque, Médéric, malgré son ivresse, pleura,

se sentant un peu parricide.









170

XXXVI



L’hiver était venu rude et subit, brouillant de

glaçons pressés la Durance, et congelant en stalactites,

malgré ciel pur et beau soleil, l’eau qui suinte au flanc

des rochers.

C’est la saison où les alpins et les culs-blancs, ces

becs-fins délicats, toujours à la lisière des neiges,

montant ou descendant suivant qu’elles gagnent ou

fondent, rabattus des hauteurs, commencent à se

montrer en plaine.

Temps béni pour le braconnage ! Depuis près d’un

mois, Trabuc, tout à ses trappes, à ses lèques, à ses

chouettes, n’avait pas franchi le portail de Rochegude.

Domnine, toute à son ménage, et, de plus, occupée à

mettre en ordre les hardes du petit Gabriel, un filleul de

Trabuc, resté orphelin et nouvellement adopté par eux,

ne quittait plus guère le coin de son feu. Aussi fut-elle

une des dernières à connaître l’événement dont toute la

ville s’occupait.

La nouvelle en arriva au Mas par une vieille femme

un peu sourde qui, bavardant, dit à Domnine :





171

– Vous savez, l’ami de Trabuc, qui venait chasser

quelquefois, ici ?

– À M. Médéric ?

– Oui, M. Médéric Mireur.

– Eh bien ! voilà qu’il reprend femme.

À l’église où dimanche je suis entrée, le curé

publiait ses bans. Mais j’ai mal compris le nom de la

future. Ça doit être quelque étrangère.





Domnine ressentit comme un soulagement.

Dans le mariage de Médéric, elle ne vit d’abord que

ceci : sa rupture avec la rousse, l’ennemie, seule rivale

de qui elle se sentît jalouse. Car l’idée ne lui vint même

pas que le fils de Mme Mireur pût épouser la fille des

Guisolphe.

Que lui importait celle qui recevrait l’anneau,

pourvu que ce ne fut pas Dolinde ?

Légère, comme réhabilitée, car l’adultère n’avait

jamais cessé de peser à son âme, elle se réjouit

sincèrement de ne plus aimer. Et, tout l’affreux passé

désormais aboli, la vie soudain lui réapparut froidement

blanche et immaculée comme la monotone étendue de

neige qui, autour du Mas, sous l’éclat d’un beau ciel

d’hiver, recouvrait l’infini des champs et des collines.



172

Pourtant, sur son indifférence qui était réelle, la

curiosité féminine l’emporta. Et Trabuc, un samedi,

étant aller porter des becs-fins à Rochegude, elle ne put

se tenir de l’interroger au retour.

– Vous avez du apprendre, là-bas, le mariage de M.

Médéric ?

– J’allais précisément t’en parler, Domnine. Un

mariage qui n’est pas fier. Il fait peine aux amis. On dit

même que, de la contrariété, cette pauvre vieille Mme

Mireur avait eu comme un commencement d’attaque.

Puisqu’il voulait se remarier, M. Médéric pouvait

choisir mieux.





Un vague soupçon, éclair rapide, traversa la pensée

de Domnine.

– Avec qui donc se marie-t-il ?

– Devine ! c’est à ne pas croire : avec la fille des

Guisolphe.

– La Dolinde !

Domnine eut la force de ne pas crier ; mais tout son

sang, le sang des Mandres, lui monta d’un flux au

visage.





Domnine se revoyait avec Dolinde, trois mois



173

auparavant, dans leur rencontre à l’Infernet.

Ah ! elle n’avait pas perdu son temps, l’autre, la

rousse, pendant ces trois mois ! Comme elle devait

triompher à présent, la paysanne de jadis, sa petite

camarade d’école, avant huit jours Mme Mireur !

– Et moi, songeait amèrement Domnine, moi qui,

sans que rien ne m’y forçât, follement et pour qu’elle en

rie, lui livrai ce jour-là mon secret.





Puis elle oublia Dolinde pour ne plus penser qu’à

Médéric. Toute sa rancune lui revint. Cet amour,

qu’elle avait cru mort, renaissait, mais tourné en haine.

Puisque Médéric était descendu à épouser la fille de

Guisolphe, l’amie des chanteuses, avec son louche

passé niçois, pourquoi ne l’avait-il pas épousée, elle, la

Civadone, alors que de tout cœur, et pure, elle s’était

donnée ? Pourquoi tout au moins ne l’avait-il pas

gardée pour maîtresse ? Pourquoi ce premier mariage à

la suite duquel, se croyant déliée, elle avait dû mentir et

cacher sa faute afin de devenir la femme de Trabuc ?

Pourquoi surtout ce retour, cet inexplicable retour dans

le triste après-midi d’été où, retombée au servage, elle

sacrifiait par un adultère sans joie le peu qui lui restait

d’honneur.

Domnine en voulait à Médéric de toutes ces choses.



174

Elle lui en voulait encore de ce qui fatalement allait

éclater.

Déjà elle se sentait sur la pente du crime, avec le

rêve obscur de quelque effrayante action qui

empêcherait le mariage, frapperait Médéric et la

frapperait elle-même.

Car d’abord, avant tout, elle s’était elle-même

condamnée, l’irrésistible désir de vengeance dû aux

impulsions soudain réveillées de sa race, s’exaltant et

s’ennoblissant, dans cette âme, malgré tout restée fière,

par un touchant besoin d’expier.

– Mandre ? Eh bien oui ! je suis restée Mandre !

Mandre comme le fut ma mère, comme le sont Irma et

Gusta. Tous ceux qui, jusqu’à présent, se trompaient sur

moi, Médéric, la Dolinde, vont enfin apprendre à me

connaître.





Puis, songeant à Trabuc, à sœur Nanon, si bons pour

elle et qu’elle allait si cruellement affliger, elle hésita.

C’est en vain néanmoins qu’elle essayait de vaincre

sa résolution, c’est en vain qu’elle se disait :

– Fais comme tu as fait déjà, subis ton sort, résigne-

toi une fois encore !...







175

Dans le cercle tragique où se mouvait sa destinée,

Domnine, désormais, ne voyait qu’une issue : la mort.









176

XXXVII



Mais, héroïne paysanne comparable aux plus hautes

entre les héroïnes, tout naturellement, du fond de

l’humble ferme où, comme contraste avec la tempête de

son âme, ne s’entendaient que le caquetage des poules,

le grognement du porc et le bêlement des agneaux,

désespérée jusqu’au génie, elle la voulut, l’imagina,

atroce et sublime, cette mort.





Et certes, la bourgeoise ville de Rochegude, paisible

là-bas et comme endormie sous la nappe de fumée

légère planant au-dessus de ses toits, ne soupçonnait

pas les beautés du drame que Domnine lui préparait.

Et le facteur aux souliers poudreux ne se doutait pas,

lui non plus, de ce qu’il portait dans son carnier de cuir

jaune noirci par l’usage, en descendant vers Rochegude,

avec la lettre que Domnine, une fois seule et Trabuc

parti, avait écrite de sa pauvre écriture maladroite, et

cachetée d’un peu de farine.





Seul, Médéric eut comme un mauvais pressentiment



177

quand il la reçut.

Elle ne contenait pourtant que quelques mots très

simples, presque affectueux, avec une allusion au

mariage et la demande d’une entrevue.

Ceci, tout de suite, le rassura. Il connaissait trop

bien Domnine pour croire à des exigences d’argent, à

une question d’intérêt quelconque.

Une autre idée lui vint, flatteuse, et qui le fit

sourire :

Qui sait ? Et pourquoi pas ? Les femmes ont tous le

diable au corps !

Que risquait-il ? Au pis aller une dernière

explication, même orageuse, valait mieux qu’un

scandale à l’église ou un esclandre à la mairie. Il résolut

donc de se rendre au rendez-vous que la lettre de

Domnine lui fixait.





C’était pour le surlendemain, de sorte que Domnine

avait tout un jour devant elle.

Domnine voulut revoir Rochegude, elle voulut

revoir, s’étonnant d’encore les aimer, son vieux père et

sa vieille mère seuls, oubliés un peu, sous la voûte du

Grand Couvert.

Elle voulut revoir sœur Nanon.



178

Le père et la mère se trouvaient là, car les paysans

ne sortent guère dans la mauvaise saison. Ils pleurèrent

d’attendrissement en voyant les provisions que

Domnine leur apportait avec ses secrètes économies.

De peur qu’ils n’eussent des soupçons :

– Je vais, leur dit-elle, faire un voyage avec Trabuc

à qui ces messieurs pensent procurer, la terre ne rendant

plus rien, une place de garde-chasse en pays d’Arles.

Vous me conserverez cet argent ; au besoin, vous vous

en serviriez.





Mais Domnine, pour son malheur, ne rencontra pas

sœur Nanon.

Sœur Nanon ayant perdu, au village de Sarrebosc,

une lointaine parente, était partie, dès le matin, dans

l’intention de mettre, selon l’usage, un crêpe auteur des

ruches que cette parente, de son vivant, possédait.

Et Domnine se dit que bientôt, à supposer que par

hasard quelqu’un s’intéressât encore à elle, les gens

pourraient aussi habiller de deuil ses ruches de la Font-

des-Tuiles.

Cette idée de ruches l’attendrit. Si au même moment

elle eût rencontré sœur Nanon, accueillie par elle et

confessée, peut-être pouvait-elle encore changer son

dessein.



179

Domnine enfin voulut retourner rue des Poternes.

Sur la terrasse dont les œillets étaient flétris, mais

qu’éclairait un soleil joyeux, elle songea :

– Ces œillets flétris renaîtront, et mes jours ne

renaîtront plus.

Puis, le clocher ayant tinté, elle se rendit à l’église,

antique édifice aux piliers trapus, aux sombres arceaux,

et si noire qu’elle semble taillée, d’une pièce, dans un

bloc de porphyre noir.

Les dalles de la nef se trouvent en contrebas du sol.

Domnine, pour la première fois, remarqua et compta les

quatorze marches intérieures qui lui parurent glissantes

et humides comme l’escalier d’un tombeau.

Et, d’abord agenouillée devant la grille du maître-

autel où se donnent les communions, pour la première

fois aussi elle s’effraya de voir au-dessus de sa tête le

dôme roman immense et nu, sans ouverture qui

l’éclaire, et dont l’opaque nuit pesait sur son cœur,

l’oppressant, comme un ciel mort, vide d’étoiles.





Un souvenir d’enfance lui revint. Elle se dressa et

chercha la chapelle de Notre-Dame d’Espérance.

Close d’une grille ouvragée, cette chapelle,



180

capricieux joyau du temps du roi François et des retours

païens d’Italie, avec sa voûte semée de lys d’or, ses

clairs vitraux coloriés s’encadrant de colonnettes

peintes, rayonnait, seul point joyeux dans la sombre

église, et attirait comme un sourire.

Là, sur un autel précieux qu’ornaient en fin relief

des grappes de raisins et des bouquets de roses, une

vierge, l’enfant au bras et moins mère de Dieu que

femme, une vierge d’albâtre se dressait.

Elle avait la couronne au front, et, tombant à plis

harmonieux sur sa hanche un peu relevée ; une robe

gravée de broderies en arabesques par l’ingénue

fantaisie du sculpteur.

Notre-Dame d’Espérance protégeait Rochegude, où

sa beauté faisait des miracles.

Domnine pria la belle image accueillante comme

une amie, et l’image sembla lui dire ce que sa

conscience disait :

– Soumets-toi, accepte la vie, rien ne t’empêche

d’être heureuse.





Domnine écoutait ; quand, soudain, au travers des

nefs solitaires, le chant de l’orgue résonna, effarant les

chauves-souris accrochées par milliers aux profondeurs

du dôme, et un rossignol de muraille qui, après avoir



181

inutilement cogné du bec et de l’aile aux gemmes

vivantes des vitraux, vint doucement, comme en un

miracle, se poser sur le globe que tenait Jésus.

Un rayon parut, l’image s’anima et Domnine sentit

son cœur fondre.

Mais des voix claires de fillettes se mêlèrent aux

grondements de l’orgue, gazouillant le naïf cantique.

« Ô Jésus, mon Seigneur d’amour ! » et, parmi elles,

chaude et plus vibrante, Domnine reconnut la voix de

Dolinde.

C’était, en effet, Dolinde qui, virtuose désormais

acceptée, dirigeait ainsi, de concert avec l’organiste, la

répétition des Enfants de Marie.

Quoi ! Encore Dolinde, jusque dans l’église ? Elle la

retrouverait donc toujours !





Alors Domnine regretta sa faiblesse :

– N’hésitons plus, voici la fin ! Puisque sœur Nanon

n’est pas là et que Notre-Dame d’Espérance

m’abandonne, je n’ai qu’à suivre, jusqu’au bout, mon

triste chemin.

Et tandis que les chauves-souris, d’un vol cassé,

regagnaient leur gîte nocturne ; tandis que, par une

fêlure du vitrail, le rossignol de muraille s’évadait,



182

Domnine, traversant les trois nefs frémissantes de

chants mystiques, sortit, implacable et déjà damnée,

sans même allumer devant l’autel son cierge inutile.









183

XXXVIII



Le soleil d’hiver, s’abaissant, allait disparaître

derrière Mont-Arluc.

– Voici donc l’heure !

Alors se produisit chez Domnine la crise qui suit les

résolutions extrêmes lorsqu’elles ne sont pas

immédiatement exécutées.

Elle espéra que Médéric manquerait au rendez-vous.

– Médéric est prudent... Quelquefois, aussi, les

lettres s’égarent.

Car Médéric une fois là, Domnine sentait bien que,

dans le redoublement de douleur où la jetterait sa

présence, rien ne saurait plus l’arrêter.

Médéric arrivait juste à ce moment.





Du haut du perron sous lequel, l’avant-dernier

automne, elle se trouvait occupée à hacher des lavandes

et du buis, le jour de l’irréparable faute, Domnine au

long de la montée où le vent soulevait des tourbillons

de neige sèche, regardait avec une angoisse croissante,



184

se rapprocher, de plus en plus reconnaissable, la

silhouette de celui dont elle souhaitait et redoutait la

venue.

Car elle avait peur, maintenait.

Mais il semblait qu’une démoniaque influence

voulût se faire sa complice. Parmi tous les hasards

nécessaires à l’accomplissement du dessein par elle

conçu, aucun, depuis deux jours, ne lui avait manqué.

Et, voyant qu’il en était ainsi, définitive sa volonté se

pétrifia.





Presque au même moment où, le carnier sur le dos,

le fusil sous le bras, Médéric quittait la route charretière

pour prendre le sentier qui passe devant la fontaine –

cet équipage prudemment adopté pouvant servir de

prétexte à une visite – Trabuc, selon les prévisions trop

bien réalisées de Domnine, venait de partir pour la

chasse au furet, permise même en temps de neige, et

devait se trouver pas très loin, un demi-kilomètre à

peine, vers les roches des Baumettes, pleines de terriers

naturels où les lapins sont à foison.

Domnine restait donc seule à la ferme avec Gabri, le

filleul, âgé de douze ans, que Trabuc avait recueilli.

L’enfant jouait au bas du perron, dans la neige.

– Gabri, petit Gabri ! lui cria Domnine, as-tu vu



185

courir la grosse bête ?

– Une bête, marraine !...

– Mais oui, Gabri, une bête rousse qui semblait

blessée et qui boitait... Va-t’en vite chercher parrain aux

rochers percés des Baumettes, et tu lui diras qu’un

renard, peut-être bien un loup, a passé tout à l’heure

devant le Mas.

– Je crois que c’est plutôt un loup ! opina gravement

petit Gabri.

– Dis-lui encore que le loup avait l’air de se diriger

vers la « cabanette d’espère ». Surtout, avertis ton

parrain, si par hasard il n’a pas ses balles, de mettre du

gros plomb et charge double dans le fusil.

Elle embrassa Gabri qui, désormais persuadé de la

réalité du loup et fier qu’on le chargeât d’une mission si

importante, détala aussitôt sans détourner la tête, ce qui

fit qu’il n’aperçut pas Médéric.

Médéric était inquiet ; mais, tout de suite, le calme

de Domnine, son sourire, dont il ne devinait pas la

douloureuse ironie, le rassurèrent.

– Le grand air et les chagrins m’ont sans doute bien

enlaidie, lui dit-elle, pour qu’on se languisse de vous

depuis si longtemps ?

Et, le voyant gêné un peu :





186

– Je sais tout, Médéric, je sais votre mariage, et ne

vous en veux que de me l’avoir caché.

Puis elle ajouta doucement le mot des femmes :

– Je suis seule !

Alors Médéric osa la prendre dans ses bras, car la

fièvre et la passion la rendaient belle.

Elle ne refusa point son baiser, s’admirant de jouer

si bien une si horrible comédie.

Comme Médéric la pressait :

– Non, pas ici ! plus jamais ici... Allons jusqu’à

l’Affût-du-Loup.

Et tandis que, par le petit sentier sous les chênes, où

les lambrusques, chargées de neige fondue au soleil et

subitement regelée, formaient des girandoles de cristal,

Médéric, ravi de la tournure que prenaient les choses,

parlait de son fils, de sa vieille mère, expliquant que

tout s’arrangeait bien mieux ainsi, qu’il était heureux de

voir Domnine raisonnable, et que rien entre eux ne

serait changé, Domnine, amèrement, le prenait en pitié.

Presque tranquille, elle s’absolvait. N’était-ce pas lui,

après tout, qui cherchait sa destinée ?





À l’Affût-du-Loup, il fallut faire effort pour tirer la

porte qui s’ouvrait en dehors et que la neige avait



187

bloquée. Ils y parvinrent cependant. Et, quoique le

paysage ne fut plus le même, quoique l’étendue triste et

blanche dans l’encadrement de la baie restée mi-

ouverte, car les gonds rouillés jouaient mal, ne

ressemblât guère au décor printanier des dernières

rencontres, Médéric, grisé par ses souvenirs, semblait

redevenu le Médéric d’autrefois.

Domnine qui, malgré elle-même, l’aimait encore,

puisqu’il était le seul et le premier qu’elle eût aimé, se

laissait aller, estimant que, si près de la mort, ces

quelques minutes d’illusion heureuse lui étaient dues.

– Ainsi, tu m’aimes toujours, quand même ?... disait

Médéric.

Et, sans presque avoir besoin de mentir, elle

répondit :

– Je ne t’aimai jamais si bien.









188

XXXIX



Cependant en recevant le message apporté par

Gabri, Trabuc, à l’aide du tire-bourre, avait d’abord

déchargé son arme et remplacé la grenaille par deux

balles heureusement retrouvées dans une des

innombrables poches de son carnier à compartiments

compliqués.

Il demandait à Gabri :

– Alors, tu as bien vu la bête ?

– Oui, parrain, et marraine l’a vue aussi.

Trabuc s’étonnait un peu : les loups, d’ordinaire,

n’ont pas coutume de se montrer ainsi en plein jour.

Mais Gabri ajouta :

– Marraine a même dit que ce doit être une bête

blessée.

Alors Trabuc se rappela qu’on avait organisé la

veille une battue dans les bois de Brias, et pensa qu’en

effet un loup blessé et poursuivi, pouvait bien s’être

égaré jusqu’en ces parages.

Ayant donc, pour ne pas attendre, bouché avec des



189

pierres le terrier où il furetait, et suivi de Gabri qui

fièrement, portait la boite à furet vide, il se dirigea vers

l’Affût-du-Loup, « la cabanette d’espère », droit dans

les champs, par grandes enjambées.

Tout en cheminant, il s’étonnait encore de ne pas

trouver de passées, et, si la bête était blessée, quelques

traces de sang sur la neige.

– Probablement, pensa-t-il, elle aura pris le sentier

devant la fontaine et se sera défilée un peu plus bas, en

tournant le Mas, puisque c’est du Mas que ma femme

l’a vue aller du côté de la cabanette.

Mais à partir du Mas où, sans s’arrêter, il chercha

vainement Domnine des yeux, et dans la direction de la

cabanette, rien non plus qui indiquât la fuite d’un renard

ou d’un loup. En revanche, des empreintes fraîches

encore de chaussures de femme et de chaussures

d’homme, cheminant côte à côte et quelquefois se

confondant.

Les chaussures de femme étaient de celles comme

en portent les paysannes et comme Domnine en portait.

Les chaussures d’homme intriguèrent davantage

Trabuc. Avec leurs rangées de clous artistement plantés

formant des étoiles et des losanges, leurs rebords de

semelle à la Marseillaise, elles dénonçaient quelqu’un

de riche, quelqu’un de la ville.





190

Trabuc ne songeait plus au loup. Mais soudain, dans

son esprit de lointains soupçons, confus jadis, très nets

maintenant s’évoquèrent ; et, le fusil bas, il se tint prêt à

quelque événement qu’il ne devinait pas.

S’effaçant comme pour surprendre un gibier, dans le

fond de la cabane obscure, où, par le battant resté

ouvert, la neige envoyait son reflet, il vit distinctement,

il vit – à ce spectacle les chiens du fusil craquèrent – sa

femme, Domnine, la Civadone ! abandonnée aux bras

de Médéric.

Dans le tourbillonnement de ses pensées, une seule

préoccupation surnagea :

– Va-t’en, Gabri, il y a des choses que les innocents

ne doivent pas connaître.

Puis il visa, prenant son temps, avec le sang-froid

instinctif du chasseur. L’un sur l’autre, deux coups

partirent.

Un homme des villes aurait sans doute réfléchi. Il se

fût demandé, avant de presser la gâchette : – Pourquoi

Domnine m’a-t-elle fait avertir par mon filleul ?

Pourquoi, si Médéric est son amant, s’est-elle

volontairement laissé surprendre ?

Mais Trabuc était une âme simple. Il tira presque

sans se rendre compte qu’il tirait ; et, jetant le fusil à

terre, il resta muet, immobile, stupéfait de l’acte,



191

s’effrayant de ce que son arme eut si bien compris et si

cruellement devancé son désir.









192

XL



Atteinte en plein cœur, Domnine était morte. Blessé

moins grièvement, Médéric se plaignait. Trabuc, affolé,

comme en un rêve, baisa Domnine sur le front et donna

du cognac de sa gourde à Médéric.

Après quoi, ayant appelé au secours et voyant des

voisins accourir, il ramassa son fusil fumant et se

dirigea vers la ville.

Qu’allait-il y faire ? Peut-être ne le savait-il pas bien

tout d’abord. Mais en chemin, ses idées devinrent plus

claires.

Une dominait : sa femme morte, lui, Trabuc,

évidemment, ne pouvait plus vivre.

Calme, dès lors, et comme si toutes ces choses

eussent été déjà lointaines, Trabuc, les trois kilomètres

en descente parcourus, le pont traversé, et le portail

franchi, entra d’abord au bureau de tabac où il acheta de

la poudre et des chevrotines, puis à l’auberge de la

Tête-Noire, où il mangea quelques olives, quelques

noix, buvant peut-être un peu plus que de coutume, car

d’ordinaire il était fort sobre, mais cependant, sans se





193

griser.

Au moment de repartir, il dit à l’aubergiste :

– J’ai fait un malheur, j’ai tué ma femme, et peut-

être aussi M. Médéric.

L’aubergiste lui conseilla de se rendre au tribunal et

de se constituer prisonnier. Ce fut en vain. La

détermination de Trabuc était prise.

– Non ! c’est un service que je te demande. Il ne faut

pas que j’aille en prison. Laisse-moi seulement le temps

de sortir de la ville ; puis, quand j’aurai dépassé le

tournant du vieux pont rompu, tu iras de ma part

prévenir les gendarmes. Mais recommande-leur de

prendre avec eux leurs carabines, parce que, vivant, ils

ne m’auront pas.

L’aubergiste accomplit le vœu de son ami. Il

l’accompagna jusqu’à la porte de la ville, et ne parla

que lorsque Trabuc, le tournant du pont dépassé, eut

une avance suffisante.





Pendant que l’aubergiste se rendait au tribunal, sur

quelques mots dits par lui, la nouvelle se répandit dans

Rochegude, passant de bouche à bouche et

s’agrémentant en chemin de détails plus ou moins

véridiques.





194

La version qui finit par s’accréditer fut celle-ci,

toute au déshonneur de la Civadone.

Donc la Civadone, avant comme après son mariage,

avec ses airs de n’y pas toucher, ne s’était jamais, pas

plus que ses sœurs, privée d’amants. M. Médéric en

était.

Dans les derniers temps, il la rencontrait plusieurs

fois par semaine à la cabanette d’espère qui sert en

hiver d’affût pour le loup. Si bien que Trabuc, peut-être

averti, les surprenant, avait tiré, et, du premier coup,

presque à bout portant, tué la Civadone.

M. Médéric, lui, se sauvait, pendant que Trabuc,

faute d’un fusil double, rechargeait son arme.

D’autres, sans s’arrêter à l’histoire du fusil double,

affirmaient, comment le savaient-ils ? que Trabuc,

tenant Médéric au bout de son canon, lui avait fait grâce

et qu’il avait dit :

– À quoi bon ? Trop de gens maintenant couchent

avec ma femme. Je ne pourrai jamais les tuer tous.

Bref ! on plaignait Trabuc et Médéric ; mais, en

général, on éprouvait une joie mauvaise à accabler la

Civadone !

– Cela devait arriver ainsi, fatalement, un jour ou

l’autre. Quoi d’étonnant, avec ces Mandres !





195

Pourtant certaines personnes, constatant les

invraisemblances et les contradictions des divers récits,

se refusaient à y croire.

On avait bien vu, en effet, Trabuc errer par les rues,

s’arrêter devant le tribunal et la prison qu’il avait un

long moment regardés, puis entrer dans un bureau de

tabac et acheter à la débitante de la poudre avec un sac

de balles. Mais ces détails ne prouvaient rien.

Il fallut se rendre à l’évidence lorsque Médéric

arriva porté par les voisins de Trabuc, respirant malgré

sa blessure et cahoté sur la paille d’un charreton, et

lorsque après maintes allées et venues du maire, du

commissaire et des magistrats, les portes de la

gendarmerie s’ouvrirent laissant passer au grand

complet la brigade, qui, une fois hors des remparts, prit

le trot par l’étroit chemin caillouteux qui menait au lieu

de l’assassinat.

Bientôt ces Messieurs du tribunal traversèrent à leur

tour la ville en voiture ; et les gens au courant des

choses expliquaient que la gendarmerie était pour

arrêter le meurtrier, et le tribunal pour relever le

cadavre de Domnine et procéder aux premières

constatations.

La curiosité, dès lors, s’exaspéra. Tous ceux qui

possédaient, du côte du Mas de la Font-des-Tuiles, une

vigne, un champ, un vide-bouteille quelconque,



196

chargèrent le carnier ou la pioche, et, indifférents en

apparence mais désireux de voir ce qui se passerait,

suivirent la justice à distance respectueuse.









197

XLI



En apercevant les gendarmes, Trabuc s’était

barricadé, non dans sa maison restée grande ouverte,

mais dans la cabane d’affût.

Aux sommations, il répondit par le judas grillé de la

porte que, se croyant dans son droit, il n’avait pas voulu

fuir, et que, ne voulant pas aller en prison, il ne se

livrerait pas : Il ajouta qu’on ne devait pas songer à le

prendre par la famine, et qu’il avait du pain et du vin

pour huit jours.

Comme les juges s’étaient rapprochés et

examinaient le sang frais qui tachait la neige, il dit

encore :

– Ça, c’est de la blessure de M. Médéric. Quant au

corps de ma femme, inutile de le chercher ; si vous en

avez besoin, vous le trouverez avec le mien, tout à

l’heure.

Il fut décidé qu’on enfoncerait la porte afin que

force restât à la loi.

Mais un gendarme s’étant avancé pour faire sauter

la serrure, un coup de fusil partit qui traversa son



198

tricorne. Sur quoi le brigadier lui donna ordre de se

retirer.

Trabuc tira de nouveau. On entendit siffler la balle,

qui alla casser une branche du noyer qui se trouve là !

Et le brigadier, un vieux brave que tout ceci peinait,

ayant plus d’une fois fait la partie de piquet avec

Trabuc, grommela dans sa moustache :

– Le criminel nous épargne ; nous ne pouvons

pourtant pas le tuer comme un chien.





Trabuc tirait toujours. Par le judas et les deux

meurtrières un peu de fumée bleue sortait. Ces

Messieurs du tribunal attendaient à l’écart, derrière leur

voiture.

Comme il fallait en finir, le brigadier accorda à

Trabuc une trêve de dix minutes après laquelle, s’il

s’obstinait, on amasserait des fagots devant la porte,

pour la brûler.

C’était une feinte.

Pendant que le brigadier parlementait ainsi pour

amuser Trabuc, un gendarme, grimpant sans bruit sur le

toit, avait enlevé une de ces lames de calcaire schisteux,

qui sont les tuiles du pays, et pratiquait une ouverture.

Mais, quand il voulut regarder, il vit, à travers la





199

fumée, Trabuc, un genou en terre, l’attendant.

Le gendarme fit un bond et dégringola. En même

temps, un coup partait. De sorte que les autres, croyant

leur camarade atteint, tirèrent – soit emportés par la

colère, soit qu’ils eussent des instructions – à travers les

planches de la porte.





Il y eut un juron, puis le silence.

Et, quand la fumée fut dissipée, ayant de nouveau

grimpé sur le toit, ayant regardé de nouveau, le

gendarme dit :

– Maintenant, on peut se hasarder.





Trabuc était tombé atteint d’une balle à la poitrine et

d’une autre qui lui avait cassé le bras droit.

Au fond de la cabane, sur le banc fait d’une pierre

brute où se relayent les chasseurs pour dormir en

attendant la bête, le cadavre de sa femme était étendu.

Lorsque les magistrats entrèrent, Trabuc demanda à

l’embrasser, disant :

– Maintenant je lui pardonne, puisque nous voilà

morts tous les deux.

Après quoi il se tut, et ce furent ses dernières

paroles.



200

On dut le transporter à l’hôpital sur une civière. Sur

une autre, assez loin en arrière, était la Civadone

recouverte d’un drap.

À un endroit, les porteurs s’étant arrêtés, Trabuc se

retourna, sans doute pour regarder une fois encore ses

champs et sa ferme ; mais comme au même moment la

civière qui portait Domnine morte apparaissait au

tournant du chemin, Trabuc, de son bras valide, montra

le poing au soleil, puis ferma les yeux.

Les porteurs ont dit qu’il pleurait, ce qui les étonna

de la part de cet homme dur.









201

XLII



Trabuc languit à l’hôpital presque une semaine et

mourut. Le bruit courait que, se voyant pris, il s’était

fait justice lui-même. Pourtant, on ne l’enterra pas dans

le coin des suicidés.

Cependant Médéric revenait à la vie, soigné par

Dolinde, qui ne quittait plus son chevet.

Circonvenue par les Guisolphe, la vieille Mme

Mireur acceptait Dolinde. Le petit Hercule semblait

vouloir l’aimer.

On disait dans la société :

– Dolinde se montre parfaite !

Le bourgeois, quand ses intérêts n’entrent pas en

jeu, est fort sensible au romanesque.

Dès lors, par un brusque revirement d’opinion, tout

Rochegude estima naturelle et touchante l’union

jusque-là discutée de Dolinde avec Médéric.





Quelques jours auparavant, dans l’humble cimetière

rocheux où le fossoyeur use tant de pics, on avait porté



202

la Civadone.





Quatre personnes seulement, car ni le père ni la

mère ne se montrèrent, accompagnaient son cercueil :

petit Gabri, resté seul sur terre à la suite du drame où le

destin le fit involontaire acteur ; Irma et Gusta,

débarquées le matin de Marseille dans une toilette de

deuil dont la somptuosité fut pour la morte une dernière

injure ; enfin – qu’on juge du scandale – sœur Nanon

pleurant sous ses coiffes, oui ! sœur Nanon des Sept

Soleils, qui pria pour Domnine, au nom de Marie-

Magdeleine, et qui, seule peut-être avec le vieux

Trabuc, avait deviné obscurément le long martyre et la

grandeur de cette pauvre âme passionnée.









203

204

Cet ouvrage est le 143ème publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.









205


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